Pédaler pour manger

J’attendais avec impatience ce moment d’aller à mon cours de piano. Parce que j’ai bien travaillé ? Parce que c’est un moment d’art et de détente ? Non, parce que j’attendais d’avoir l’occasion de MARCHER.

Aller à mon cours de piano signifie passer sous le périphérique à pied, et marcher, aller-retour, deux heures, soit une dépense de 510 kilocalories. De quoi avoir le droit de manger.

Pendant les semaines de confinement, j’avais accepté que je ne serais pas Wonder Woman. Gérer l’enfermement, le stress, les devoirs et l’ennui de trois enfants tout en gardant la tête à l’endroit, prise entre mes anti-dépresseurs et les vidéo-consultations avec ma psychiatre, me semblait un défi suffisant. Impossible d’ajouter à cela l’horrible contrainte de garder la ligne. Non mais oh !!! En pleine reconstruction psychologique dans un trois pièces avec trois mômes H24, qui regardaient la télé sur mes genoux et dormaient tous dans mon lit, fallait pas me demander en plus d’être belle.

L’après est arrivé, avec ses changements qui sonnent comme un retour au passé : un nouveau poste en lycée à la rentrée et l’impossibilité de retourner bosser avec mes vieilles frusques distendues de femme qui se croyait au foyer. Ai-je envie d’une nouvelle garde-robe de working-girl taille 48 ?

Des copines m’ont conseillé de confier à mon téléphone mes fesses et ma santé. Me voici donc esclave de mon portable qui m’autorise, dans un programme personnalisé, 1519 kilocalories par jour. Une misère quand on sait qu’un yaourt aux fruits en vaut déjà 125 et un morceau de baguette, tout sec sans beurre ni fromage, 114.

Vingt minutes d’essoufflement sur mon vélo d’appartement font 7 kilomètres et 125 kilocalories. Qui a envie de pédaler pour éliminer un yaourt ? Mais quand on crève la dalle avec 1519 malheureuses kilocalories, on est prête à suer du sang pour gagner le droit à un bonus, même s’il est aussi tristement sobre qu’un yaourt.

Mon téléphone portable m’envoie des messages pour m’encourager à manger léger et à boire de l’eau. Il me félicite. Toute la journée il me bipe : « Vous avez oublié d’enregistrer votre déjeuner ! ». Mais non connard, juste je suis en retard. Je me bats avec des haricots verts à équeuter et des carottes Vichy qui sont vachement plus longues à cuisiner que des spaguettis. Il faut déjeuner à l’heure pour être mince ?

Heureusement mon téléphone portable est gentil quand il transforme en « droit à la bouffe » les calories que je dépense en exercices physiques, et qu’il les rajoute à ma maigre ration journalière. Si je veux manger, je dois pédaler. Une demi-heure pour un quart de camembert. Huit minutes pour un petit beurre LU. Ou marcher. Mon téléphone portable me propose aussi d’abattre des arbres ou de danser le flamenco, mais c’est hors de propos.

Marcher pour aller à mon cours de piano me fait miroiter le fol espoir d’un morceau de pain frais avec du comté au dîner.

De l’autre côté du périph, j’avance d’un bon pas dans la longue avenue commerçante au bout de laquelle Bach m’attend. Les terrasses colonisent les trottoirs. On y boit des bières servies avec des cacahuètes. Les odeurs de frites me montent aux narines. Aussi des odeurs d’épices. Les traiteurs asiatiques parfument la rue. Peut-on aspirer des lipides et des glucides par le nez ? Un masque anti-covid en protège-t-il ?  Aux tables que je frôle presque, on mange avec les doigts des kebabs qui affichent 1000 kilocalories soit trois heures de pédalage au compteur. Dans les brasseries et dans les restaurants turcs on se moque des calories. Certains hommes oisifs, attablés, laissent traîner leurs regards sur les grosses passantes quadragénaires qui peuvent, malgré leurs bourrelets, encore leur plaire. Les étals de fruits et légumes débordent sur la chaussée. Ça sent la fraise et le melon. Les pâtissiers se sont faits glaciers. Je voudrais une meringue sur un sorbet à la framboise. Ou un gâteau oriental tout collé de miel.

Deux heures de marche, l’escalier du prof à monter et une heure de Bach avec tous les petits muscles que sa toccata agite. Ce soir j’aurai gagné une coupe de glace.

Mais demain ? Quelle activité physique faudra-t-il inventer ? Pour quel droit à manger ?

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Bach un peu foutraque

Bach c’est carré. Bach c’est pas romantique. On ne sert pas Bach avec une sauce à la guimauve.

J’avale mon métronome et je joue au cordeau.

_ On se fait chier, me dit mon prof.

_ Oui c’est vrai, mais je ne suis pas Glenn Gould pour savoir mettre de la beauté dans un carré. Un ritenuto, un fortissimo ne seraient-ils pas, ici, anachroniques ?

J’attends de mon prof qu’il me guide. Quelle est la bienséance ? Quels sont les interdits ?

_ Bof, soupire-t-il, puisque vous jouez sur un piano qui n’existait pas à l’époque de Bach, on n’est pas à ça près… Jouez, faites des fausses notes. La pire erreur, c’est l’ennui.

Qui m’écoute après tout ? Mon piano Kawai tout neuf a de superbes graves que j’aime entendre, et si je jouais mieux, je serais peut-être ailleurs. J’ose ma liberté d’amateur sans public et je m’amuse. Je joue devant un mur. N’est-ce pas encore trop timide ? Les nuances ne résonnaient-elles pas mieux dans ma tête qu’en vrai ? Pardon aux érudits, qui par hasard tomberaient sur cette vidéo sans prétention.

Bonnes vacances.

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Le monde d’après

La radio le répète : Paris n’a plus la cote et les citadins désertent. Chacun veut son bout de terrain, sa balançoire, son barbecue, son jeu de boules. Nos appartements bientôt ne vaudront plus rien.

Pourtant, le monde d’après sous ma fenêtre est un grand trou. A peine déconfinées, les machines du chantier* ont recommencé à abattre et à creuser, sans même un petit masque sur leurs dents de fer. Les bâtisseurs, les élus et les promoteurs en immobilier sont mal informés : alors que le pays réclame sa maison à la campagne, ils continuent à bétonner. L’ancienne école maternelle, vidée de ses enfants depuis un an, a succombé en quelques jours, broyée. Les envies de fuite et d’espace des Parisiens confinés traumatisés n’auront pas suffi à la sauver. Mon fils a pleuré sur ses classes, sur les murs où il avait accroché ses dessins, puis il s’est amusé avec ses engins de chantier en jouet. On n’est pas nostalgique longtemps, à neuf ans. Dans le journal municipal, le maire – plébiscité au premier tour  par une ultra-minorité de votants – densifie la ville tout en promettant des espaces verts.

Mon monde d’après aussi s’enlise dans le déjà vu et fait du neuf avec du vieux. La boule au ventre je suis assise devant mon nouveau proviseur. Nous avons tombé les masques en tissu lavable, et il me regarde. L’ordinateur allumé l’a laissé frustré : mon dossier sur le site du rectorat de Versailles est vide. L’éducation est nationale, mais les dossiers du personnel ne franchissent pas encore les frontières des académies. Il ne sait pas qui je suis.

Tandis qu’il m’observe, je pense à mon bureau nouvellement rangé et réorganisé dans mon salon, à mes CV prêts à être envoyés, aux parents qui comptaient sur moi en septembre pour donner à leurs enfants des cours particuliers. Je devais démissionner et voici que le loto des mutations m’a parachutée dans le lycée hôtelier du bout de la rue. Dix minutes à pied de chez moi à travers parc et marché. Le poste est en or. Après presque vingt ans de RER B, de bus et de métros, la tentation est trop forte. La lâcheté aussi peut-être.

Le proviseur est perplexe. Ma provenance l’inquiète : un lycée trop dur. Une affectation trop ancienne dans des banlieues trop craintes et trop lointaines. Suis-je Super-prof ou Prof-brisée ? Super-prof serait restée dans son lycée du 93. Là-bas on fuit vite ou on reste à vie : c’est le dégoût ou le militantisme et la vocation jusqu’au bout. Rester dix-huit ans avant de partir pour une nouvelle affectation à dix kilomètres, ça ne veut rien dire. A moins que… Il comprend. Il perce à jour Prof-brisée qui essaie de faire bonne figure.

Le proviseur veut savoir. Il veut me faire parler. Il est curieux aussi de ce lycée d’où je viens, devenu depuis deux ans légende urbaine et qu’il pourrait, peut-être un jour, diriger. La boule au ventre, j’ai soudain la sensation d’être à part, bizarre, inattendue : une bête étrange échappée de son vivarium entouré de barbelés électrifiés, pour échouer dans le monde normal. Je n’y ai pas ma place. « Je vous sens fragile », me dit-il. « Êtes-vous sûre de vouloir prendre le poste chez nous ? ». Je suis marquée. Je suis restée trop longtemps LÀ-BAS. J’aurais dû continuer pour y tenir, ou y mourir, ou accepter le poste pour agents d’État cassés dans un placard meublé d’une photocopieuse dans les bureaux du rectorat.

Le proviseur me demande de raconter ce que j’ai vécu. Le meilleur et le pire. Il n’est pas recruteur. Il n’est pas patron. Il n’a pas le choix. Je suis nommée ici par le hasard des « points » dans la foire aux mutations. Le poste est à moi, il n’y peut rien. Lui-même s’en va et si je craque en septembre il ne le verra pas. Pourrait-il essayer de me faire peur et de m’influencer ? Veut-il me pousser à démissionner ? « Je vous sens fragile ». Mais il a besoin d’un prof de maths. Les profs de maths sont rares. Les matheux vont dans la finance. La « fragile » vaut peut-être mieux que rien. Il faut remplir le siège devant les élèves, même avec un pantin.

Y a-t-il un monde d’après le burn out et le syndrome de stress post-traumatique ?

Pour l’instant, il y a dans ma tête et dans mon ventre – comme dans le paysage vu par ma fenêtre – des souvenirs et un grand trou.

*Voir Les bêtes, Mars 2020

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Souvenirs du Neuf-Trois : 2002 – 2020

Un très long texte ici, qui sera conservé dans la page « Souvenirs du Neuf-Trois »

Une amie me dit que tout le département de Seine-Saint-Denis n’est pas à l’image de mon témoignage. C’est vrai et heureusement. J’ajoute que je ne me suis jamais sentie en danger là-bas et qu’il me reste un regret de le quitter.

I – La découverte

Au début c’était bien. Les premières années d’enseignement au lycée.

Il y avait tous ces élèves, presque tous plus grands que moi que j’envoyais au tableau et dont je ne pouvais pas toujours effacer les calculs, écrits trop hauts. Je sortais, de chaque heure de classe, étonnée de n’avoir pas eu à livrer de bataille contre ces enfants du 93 dont toute la France avait peur. De ces premiers cours je me souviens de Fatou*, de Leïla, battantes et attachantes.

Il y avait les cours, et il y avait l’atelier théâtre, pendant cinq ans.

La première année, quand on était libres, on a monté Lysistrata, une pièce d’Aristophane. Coupée, raccourcie, recollée, certes, mais Lysistrata, et ses femmes qui faisaient – 400 ans avant J.C. – la grève du sexe pour que cesse la guerre. Jouée par sept élèves passionnés, au fond du 93, avec des décors peints entre midi et deux heures dans la salle d’arts plastiques, un porte parapluie en guise de colonne antique, et quatre représentations par jour en juin pour toutes les classes du lycée. Lilou était magnifique. Les profs qui venaient avec leurs élèves voir la pièce pensaient que c’était elle, la comédienne professionnelle envoyée par la Mairie pour encadrer l’atelier. Mais c’était Lilou, dix-sept ans en Terminale L, et superbe en scène. Quand je l’ai revue, elle travaillait au supermarché sur le rond-point à l’entrée de l’autoroute. Elle remplissait des rayons, elle semblait éteinte et nous n’avons pas cherché à nous parler. Un job d’étudiant ? Ou une inertie qui l’avait gardée là, à quelques centaines de mètres du lycée ? Et aujourd’hui ?

Quand il a fallu que l’atelier théâtre justifie l’utilité sociale de ses financements, nous avons reçu, des hautes instances en charge de la répartition des subventions, l’ordre de monter un projet sur la violence. Le 93 bien sûr. Adieu donc les auteurs grecs : nous avons écrit notre propre spectacle et hurlé de rire sur la violence. Plus tard, le comédien qui nous avait fait lire des poèmes de René Char à la lumière de bougies posées sur le sol de la salle polyvalente, a été remercié par la Mairie et remplacé par des danseurs de Hip Hop. Le 93 bien sûr. Mais c’était encore de belles années et de beaux projets. L’atelier théâtre est mort peu après. Les élèves qui l’ont quitté ont monté leur propre compagnie d’amateurs sur la ville. Sur Internet, un blog encore présent aujourd’hui, atteste de leur activité entre 2006 et 2012. Leurs photos sur l’écran font ressurgir des visages que je voyais devant moi en classe et que j’avais oubliés. Elles me rappellent ces dimanches après-midi ou ces soirées auxquels j’étais invitée à voir leur spectacle, joué en plein air dans des cours d’immeubles, puis plus tard dans des salles municipales.

Il y avait les cours, et il y avait les grèves aussi.

Ma première grève c’était en 2003. C’est à partir de là que les profs ont commencé à tout perdre. Année après année, les retraites, les suppressions de postes, la diminution des heures d’aide au 93 qui avaient été gagnées de haute lutte quelques années plus tôt. L’objectif commun des différentes politiques était la diminution des heures et des personnels sous quelque prétexte que ce soit. En dix ans le lycée de cent profs dans lequel j’étais rentrée n’avait plus que soixante enseignants. On a perdu les heures d’aide en mathématiques, quand on pouvait prendre des petits groupes de six élèves et passer un peu de temps avec chacun. Ils n’avaient pas toujours tous très envie de venir faire des maths, mais ça existait. Chaque printemps on comptait les postes supprimés pour la rentrée de septembre à venir, et quelques collègues s’inquiétaient ou s’interrogeaient : « Suis-je celui qui part ? ». Tous les ans on ressortait sensiblement le même tract qu’on distribuait aux parents : « Pour la rentrée prochaine le Rectorat supprime 10 postes d’enseignants dans notre lycée… ». Plus tard j’ai lu ce même tract dans le carnet de correspondance de l’école primaire de mes enfants. Autre ville, autre temps, autre gouvernement, seule la logique restait la même. Supprimons, économisons.

On a fait des AG de ville avec les parents réunis dans un gymnase.

On a manifesté à Paris et dans notre ville.

On a manifesté avec notre député-maire, derrière la banderole de la mairie et derrière les écharpes tricolores. Là, ça avait de la gueule, mais le résultat a été le même.

Je me souviens d’une élève de Seconde, grimpée sur la colonne de la Bastille, enveloppée du drapeau algérien.

Je me souviens d’Imane – en Seconde elle aussi –  hurlant dans le mégaphone au pied du Rectorat : « On n’est pas fatigués ! ». Les années ont passé mais quand j’entends ce slogan, j’entends Imane.

Je me souviens qu’on a trahi les élèves le jour où ils ont fait un blocus et où nous leur avions promis de les soutenir en leur faisant symboliquement cours sur le parvis. Combien avons-nous été à le faire vraiment ? Trois ?

On a aussi occupé le lycée pendant plusieurs nuits. Il devenait étrange, ce lieu déserté par les élèves après le dernier cours du soir. Quelqu’un avait réussi à faire venir un journaliste d’une obscure chaîne naissante de la TNT ou du Net dont je ne sais même pas aujourd’hui si elle a vraiment vu le jour. Il n’avait pas le droit de filmer à l’intérieur du lycée, et je me souviens quand nous étions tous sortis pour aller à sa rencontre, une trentaine de profs qui ne savions pas vraiment quoi dire, marchant en file indienne pour emprunter l’étroite grille de sortie du passage « piétons », à 23 heures, dans la nuit de la zone industrielle et aéroportuaire déserte, en lisière de laquelle les autorités de l’époque avaient cru bon de devoir construire notre lycée. Ils éloignaient ainsi du Centre Ville ses bandes de jeunes potentiellement immaîtrisables. Qu’avons-nous dit ? Des bêtises maladroites sans doute. La parole était tombée, par l’ordre aléatoire de notre sortie en file indienne, sur un collègue aussi intelligent que mauvais orateur. Mais nous étions là, une trentaine à avoir froid dans une zone d’activité totalement vidée de ses travailleurs diurnes habituels. Je me demande maintenant ce qu’on faisait là.

Bien des années après, quand j’ai changé de poste, quitté le lycée, et que j’ai cherché à déménager mes affaires, j’ai retrouvé au fond d’un placard, derrière de vieilles règles jaunes en bois obsolètes et des calculatrices programmables, le gonfleur du matelas pneumatique que j’avais utilisé cette nuit-là.

A cette époque nous comprenions que notre métier et le système éducatif se dégradaient tant au fil des réformes et des économies budgétaires, que nous finirions dans quelques années par ne plus avoir envie de le défendre, certains de ne plus rien avoir à défendre.La

II – La première crise

Un vendredi matin de 2018, j’étais arrivée tranquillement au lycée pour mon cours de 11h05. Il me restait trois heures avant le week-end. Deux petites heures de Terminales ES pour lesquelles tout était prêt et photocopié dans mon sac, et une heure de contrôle avec les BTS l’après-midi, pendant laquelle j’avais prévu de corriger quelques copies afin de soulager mon dimanche. Peinard.

Je suis rentrée en classe, et mes élèves sont arrivés, énervés, bavards, comme d’habitude. J’ai demandé le silence, une fois, deux fois, dix fois. Rien. Comme d’habitude. Une élève s’est énervée : « ouais, fermez vos gueules ! ». Un autre s’est emporté contre elle. Et moi j’étais transparente au milieu de tout ça. Comme d’habitude.

D’habitude j’ai de l’humour dans ces situations. Pas là. J’ai hurlé, jeté mes cahiers par terre, pleuré et ai envoyé chercher un surveillant pour prendre ma relève. Je suis partie dans le bureau du proviseur qui a annulé mes cours de la journée. Exfiltrée. Craquage. Voilà.

Je me suis demandé si j’allais devoir appeler un psy, si j’allais vraiment mal, si j’avais besoin d’aide, si je pouvais ou devais guérir de quelque chose. Je pense que j’ai pleuré une ou deux nuits, le temps de comprendre que j’allais bien, mais que c’était la ville, le lycée et mon boulot, qui allaient mal.

La crise du vendredi matin – déclenchée apparemment par un petit rien – m’apparaissait comme le signe que j’étais encore assez vivante pour ne pas supporter l’insupportable événement de la semaine précédente, racontée la veille en réunion syndicale, et qui m’avait laissé sans que je le sache, des traces.

Une bagarre avait eu lieu devant la grille du lycée, à l’endroit où j’avais moi-même, quelques mois auparavant, par hasard, arrivant là pour travailler d’un pas serein à 9h30, contribué à séparer une rixe au marteau entre un élève et un inconnu fort mécontent et très violent. En réunion dans notre salle des profs pleine de courants d’air, des collègues, témoins de la scène étaient revenus sur les faits. Une bande venue des cités s’était attaquée à l’un de nos élèves de Terminale S. Je n’ai pas compris s’il était mêlé à l’histoire « il a traité ma mère » à l’origine de la vendetta, ou s’il avait essayé de séparer les combattants. Peu importe d’ailleurs. Une meute enragée et cagoulée avait foncé sur l’élève qui s’était vite retrouvé à terre, inconscient. Les coups avaient continué à pleuvoir. Coups de pieds dans la mâchoire. Un des jeunes de la bande avait pris son élan sur 50 mètres pour courir sur lui, bondir, sautant, et atterrissant sur son dos, à quelques centimètres de la nuque et du coup qui aurait été mortel.

Le lundi suivant, c’est une autre élève de S qui s’était faite agresser et tabasser en sortant du lycée. Pas de vol. C’était juste pour faire mal et c’était la deuxième fois de l’année pour elle. Hospitalisée. Encore.

Quelques jours plus tard, la même semaine, rebelote sur un élève du lycée professionnel au bout de la rue. Après l’avoir frappé, les agresseurs avaient essayé – heureusement sans succès – de le mettre dans le coffre de leur voiture. Qu’avaient-ils prévu de lui faire ?

D’autres « incidents » et d’autres, encore et encore ont eu lieu. Peut-on dire que nous nous étions habitués ? Des parents d’élèves faisaient des demandes auprès du proviseur pour que leurs enfants puissent nous quitter et poursuivre leur scolarité dans une autre ville.

Beaucoup de parents partout en France contournent les règles des cartes scolaires pour inscrire leurs enfants dans un meilleur lycée que celui de leur secteur. Ils cherchent de meilleures options, une meilleure réputation, des camarades de bonne éducation pour leurs rejetons. Mais pour les parents de mes élèves, ce n’était pas histoire de snobisme ni de niveau, c’était pour sauver leur peau.

III – La nausée

J’en ai d’autres des histoires comme ça, après dix-huit ans dans le 9-3. On les oublie, on les refoule, mais parfois elles ressurgissent.

Bilal mon élève de Seconde, battu en sortant du lycée et jeté inconscient dans une poubelle, laissé pour mort par ses agresseurs pour des histoires de rivalité entre les villes voisines.

Tarek, mon ancien élève de Seconde, tué par balle quelques jours avant la fin de mon congé maternité. 2011. Je l’ai appris comme ça, au milieu d’un calcul au tableau, le jour ou presque de ma rentrée :

_ Eh madame, vous l’avez eu comme élève Tarek ? 

_ Oui, pourquoi ?

_ Parce qu’on a parlé de vous hier à son enterrement.

Règlement de compte pour des histoires de drogue dans la Cité. Tarek et l’un de ses frères ont été tués dehors dans la rue en plein jour, au pied de leur immeuble, devant leur mère qui était à la fenêtre. La mère y est toujours. J’imagine qu’elle ne peut pas se loger ailleurs. Quelques années plus tard, un petit frère survivant de Tarek est devenu à son tour élève au lycée. La famille habitait toujours cet appartement, et je me suis demandé quelle nécessité économique pourrait, moi, me forcer à rester vivre à cette fenêtre de laquelle j’aurais vu mourir deux de mes enfants.

Abdel mon collègue, me racontant à la cantine, livide, comment le meilleur ami de son fils, 17 ans, venait de se faire tuer pour avoir « regardé » la sœur d’un mec.

D’autres qui ne sont pas morts, mais qui ont cru marrant d’aller braquer un fourgon de la Brinks avec un pistolet en plastique. Une balle dans la jambe.

D’autres défigurés : règlement de compte à Saint-Ouen, une balle dans la mâchoire.

Des parents, en réunion, m’ont dit un jour que je ne comprenais rien quand je demandais à leur fils d’apprendre ses leçons, alors que c’est déjà immense pour lui de venir en cours au lieu d’aller faire du trafic, bien plus tentant et rémunérateur que mes équations et mes promesses d’avenir meilleur comme petit employé avec un bac ou un BTS.

Une mère s’est étonnée que je lui conseille de ne pas laisser son fils jouer aux jeux vidéo toutes les nuits, alors que c’est justement elle qui lui avait offert tous ces jeux pour lui donner une raison de rester à la maison, loin des tentations criminelles de la rue.

Et puis juste la crasse et la misère de la ville. Jour après jour.

IV – Malade ?

Le vendredi de la crise en janvier 2018, des collègues attentionnés et très étonnés m’ont dit que je devais me faire aider. Il paraît qu’on avait reçu dans notre casier en salle des profs un prospectus avec des numéros d’aide aux enseignants qui pètent un boulon. Ils m’ont dit que j’étais malade et qu’un psy de la MGEN** saurait quelles thérapies pourraient me remettre dans le droit chemin du prof heureux d’aller en cours. Mais j’avais perdu la foi.

Un psy de la MGEN pouvait-il me lobotomiser au point que je ne voie plus la misère environnant le lycée ? Au point que la violence ne me donne plus la nausée ? Au point que je ne trouve pas absurdes mes inspecteurs qui continuent à nous envoyer des mails pour organiser « la semaine des mathématiques » quand les parents de nos élèves disent craindre tous les jours que leur téléphone sonne pour leur annoncer le décès de leur enfant juste parti à l’école le matin ?

Je sais l’importance de continuer à faire semblant. Il faut garder dans ce quartier un grand lycée qui soit un havre de paix pour ceux qui peuvent s’y réfugier quelques dix heures par jour. Il faut préserver ce lieu où des profs de toutes origines, de tous milieux, venant de toutes les provinces et sachant parler un autre langage que celui de la banlieue, apportent à ces enfants comme aux autres adolescents du pays, Hegel ou la dérivation des fonctions. Il faut continuer à éditer des bulletins, à réclamer plus de travail personnel, à encourager les élèves à lire, et leur dire que le monde est vaste et qu’ils y ont droit.

Je suis la première à trouver révoltants certains maîtres et maîtresses de l’école primaire qui disent dans ces quartiers à leurs jeunes élèves : « dis à ta mère qu’elle arrête de te faire lire et travailler, tu es déjà assez bon et si tu deviens meilleur tu vas t’ennuyer en classe ». Ces phrases ne sont pas inventées. Elles sont arrivées en confidence à mes oreilles en tant que professeur et en tant que mère d’élève. Bien sûr, un élève qui sort du lot, ça complique le travail dans la classe, mais je suis bien certaine que ces réflexions ne sont faites qu’à des enfants de classes populaires. Volonté consciente ou inconsciente de certains maîtres et de certaines maîtresses ? Reproduction assumée ou naïve de l’ordre social ?

On ne me l’a pas dit à moi pour mes enfants. Pourtant je les fais travailler et lire. Mais je suis prof, c’est normal, c’est autorisé. D’ailleurs la maîtresse le fait aussi pour ses enfants. On l’a dit à certaines mères des copines de ma fille, voilées, ou parlant avec un accent kabyle. Les professeurs savent-ils que la mère voilée, et celle qui parle avec un accent étranger, ont fait au bled des études parfois meilleures que les leurs et qu’elles peuvent être titulaires de diplômes supérieurs aux leurs, même si pour des raisons de reconnaissance de leurs qualifications en France, ou pour des raisons culturelles ou familiales, elles ne travaillent pas ? Ces femmes cultivées et soucieuses de l’avenir de leurs enfants ne peuvent-elles pas les aider scolairement et rêver pour eux des études brillantes ? Leur quartier et leur accent doivent-ils pour des générations et des générations leur interdire l’excellence scolaire ? Et dans les familles culturellement plus modestes, doit-on décourager la grande sœur qui galère au lycée mais qui sait lire, d’ouvrir son très jeune petit frère au plaisir de la lecture en lui lisant chaque soir des histoires, comme dans toute famille de classe moyenne ou supérieure ?

C’est à cette époque, en 2018, que j’ai perdu la foi pour porter ce combat.

J’avais Hassan, un enfant brillant qui faisait des mathématiques comme il respirait. Mais il était là, trop grand et large pour tenir en place sur nos chaises, et trop serré derrière nos tables normalisées. Il se tournait, bavardait, se levait, se lançait perpétuellement dans la recherche auprès de ses camarades du matériel qu’il n’avait jamais – stylo, calculatrice, feuilles pour écrire. Il parlait fort et grossièrement. Il était extrêmement gentil et j’ai toujours eu la certitude qu’il était très aimé de ses parents, particulièrement de sa mère qui devait le couver en gros bébé. Je lui ai dit que je le trouvais doué et que son attitude gâchait tout ce qui pouvait lui tendre les bras : prépas, carrières scientifiques, diplôme  d’ingénieur. Je lui ai dit mais je ne suis pas allée plus loin. Je ne croyais plus que je pouvais changer quoi que ce soit à son destin, ni entamer ne serait-ce qu’un peu, la chaîne de l’ancre qui le retenait dans sa Cité. Comme Lilou à son rond-point à l’entrée de l’autoroute. 

C’est en étant dans cet état d’esprit qu’un soir en sortant du lycée après mon dernier cours de l’après-midi, j’ai senti l’ambiance de bagarre sur le parvis. Mon cerveau reptilien a sonné l’alarme. Il y avait des bruits, des mouvements anormaux parmi les élèves. Mon instinct me disait de me barrer dare-dare, mais ma responsabilité professorale m’a fait rebrousser chemin pour prévenir la loge du lycée. Heureusement l’alarme avait déjà été donnée : je n’avais pas vu la voiture de police postée dans un coin. En reprenant ma route vers le métro, j’ai croisé les mecs des Cités, quatre, marchant en ligne, cagoulés, cherchant des yeux parmi les élèves les proies qu’ils étaient venus attendre. Tout à coup – était-ce un mouvement de la police ? – ils sont partis en courant. Pas seulement les quatre, mais tous les autres qui s’étaient mêlés aux élèves sans que je les remarque, mais qui, tous habillés de noir, faisait cette ondulation bizarre de la foule qui m’avait alertée. Ils se sont mis des dizaines à courir vers les immeubles des rues voisines, comme une rafale d’un vent sombre. Je me suis écartée, le seul danger étant d’être sur leur passage. J’ai échangé quelques mots avec Mohamed – un élève d’une grande douceur et d’une grande maturité – qui essayait de convaincre Dounia de rentrer chez elle avant les coups. Dounia m’a interpellée : « eh madame, vous ne restez pas pour assister au spectacle ? ». Fais attention Dounia, avec ton maquillage outrancier, ton langage, ta moue boudeuse et insolente, tu vas passer de sales quarts d’heure avec ces mecs. Et pourtant je sais moi – contrairement aux apparences que tu te donnes – que tu es une excellente élève et une jeune fille sérieuse très intelligente et très volontaire. Pourquoi jouer à ça ?

J’ai poursuivi ma route vers le métro, empruntant le large trottoir de l’avenue principale. A ma droite, sortant d’un immeuble pour entrer dans un autre, je voyais progresser la bande qui avait fui, dans la même direction que moi. M’est revenu le souvenir d’un récit du Far West où le héro à cheval dans une région déserte, voyait avec inquiétude une meute de loups courant selon une direction parallèle à la sienne, ignorant, car l’intérêt des prédateurs était ailleurs, sa présence.

De retour à la maison je me suis sentie épuisée. Je désirais uniquement mon lit et ma couette. Mes jambes étaient lourdes et j’avais froid.

V – Les petites lumières

Une amie, une maîtresse d’école qui n’a pas perdu la foi et qui ne conseille pas à ses élèves de rester médiocres, me parle de ses « petites lumières ».

Il y en a. J’en ai vu, et j’en vois toujours.

Je me souviens de Marcelle, cette beauté pleine de grâce qui avait tant de difficultés en Seconde mais qui a travaillé sans relâche pendant trois ans et que j’ai vue s’épanouir pour devenir au bout de trois ans une brillante et solide bachelière.

Je pense à Abdullah, étonnant de sérieux, d’intelligence et de maturité. Indifférent au bruit, aux rires et aux querelles, il était toujours là au premier rang, à mille lieues des autres, ne perdant pas une information. Ses exercices étaient toujours faits et il avait toujours des questions à poser. Sa curiosité intellectuelle et sa soif de comprendre donnaient aux réponses que je lui faisais à chaque cours, la dimension extraordinaire d’une mission sacrée : être à la hauteur de ses attentes et faire réussir Abdullah.

Je pense à Walid et à Dounia. Enfants de la banlieue et de petite classe moyenne laborieuse, drôles et qui en voulaient. Dounia ne perdait jamais le fil du cours, plissait le front et questionnait le tableau, même quand le lissage de ses cheveux semblait la préoccuper plus que tout le reste. Elle pouvait, dans une même phrase me demander la permission de se re-parfumer en classe – m’étouffant au passage dans une brume odorante – et m’interroger sur le pourquoi du comment d’une factorisation. Je les admirais et ils me faisaient rire de plaisir. Ils étaient l’exemple même des pépites que renferme ce 93. Des belles personnes qui n’ont pas été ni amollies ni déculturées par le renoncement, le consumérisme – mêmes s’ils sont consuméristes – et la misère.

Hélas ces petites lumières ne consolent pas de tous ceux qu’on perd, qu’on néglige, à côté desquels on passe, qu’on oublie. Ou pire, qu’on condamne.

Kader a fait partie de mes petites lumières il y a deux ans. Un élève, gentil et un peu naïf, qui avait redoublé sa classe de Seconde à sa demande pour devenir meilleur et réussir à être orienté comme il le souhaitait en 1re S. Il faisait partie de ceux sur lesquels je m’appuyais dans cette classe pour maintenir, bon gré mal gré, un travail à peu près cohérent dans le groupe. Et je l’aimais bien ce garçon, même si je dis toujours aux élèves que je n’aime personne. Un jour Kader n’est plus venu. Ce n’était pas son genre, mais les virus couraient à ce moment-là. Ce n’était pas ça. Il avait été violemment agressé, pas pour un trafic, mais pour son adresse sur le mauvais trottoir du mauvais bloc de bâtiments dans un contexte de rivalités de rue à rue dans le quartier.  Il a été abandonné, blessé sur le sol, inconscient, parce qu’il n’était pas connu des bandes, parce qu’il était trop sage, parce qu’il ne prenait pas partie, parce qu’il avait la force de caractère de tourner le dos aux guéguerres. Il s’absenta, hospitalisé, pendant des mois.

VI – La culpabilité

On m’a toujours dit qu’il y avait des fonctionnaires pour aiguiller les trains des déportés. Suis-je une aiguilleuse de l’échec ? Ai-je gâché des vies ?

Parfois les petites lumières nous donnent de l’espoir, mais combien de lumières, peut-être plus fragiles et vacillantes, éteignons-nous en croyant bien faire, en croyant nous dévouer à l’accès à la culture de tous et au nom d’un avenir meilleur ?

Pousser tous les enfants à faire des études longues n’est pas qu’une idée généreuse et respectueuse qui s’appuie sur la conviction que tous les jeunes ont de grandes qualités intellectuelles que nous pouvons faire éclore. Non. Ou alors il faudrait s’y prendre différemment dès le plus jeune âge de la scolarisation. Serrer trente gamins dans des classes avec un adulte et un tableau depuis la maternelle jusqu’au bac est seulement la solution la plus économique de parquer la jeunesse. Un CAP coûte plus cher qu’un parcours général.

Les maîtresses dès la petite section ne peuvent – même avec la plus grande foi et le travail le plus intense – compenser chez un enfant perdu dans une classe surchargée, l’influence d’une famille – par ailleurs aimante et attentive – qui ne serait pas en mesure de l’éveiller intellectuellement et culturellement aux valeurs scolaires. Elles n’ont pas le temps de dire aux enfants qu’on ne va pas seulement à l’école le temps d’une corvée obligatoire de quelques années pour décrocher au bout de l’ennuyeux chemin, un bon métier, mais qu’on va aussi à l’école parce qu’apprendre et comprendre est magnifique et que le monde qui s’en trouve ouvert de plus en plus largement est beau.

L’école consolide l’hérédité culturelle et sociale. Elle est pour beaucoup un mensonge auquel je participe.

Parfois je suis en colère contre des élèves impolis et irrespectueux. C’était une fois le regard bovin d’une fille qui ne m’a même pas répondu quand je lui ai demandé d’éteindre sa musique. C’était un autre jour une pâteuse fille vulgaire qui s’est offusqué en des termes grossiers que je lui demande – pourtant poliment et de façon totalement justifiée – de fermer sa grande gueule pendant mon cours. C’est, dans ces moments-là, non seulement une bouffée de rage que je sens monter, mais c’est surtout mon orgueil qui se révolte et qui me crie que mon milieu et mon instruction auraient dû me préserver de ces insultes et de ces gens.

Ma colère retombe pourtant toujours, éteinte par la pitié et la tristesse de savoir qu’ils en bavent et que ce n’est pas fini : la vie qui les attend ne sera pas tendre. Il faut leur pardonner.

D’ailleurs le regard de vache et les bavardages ne sont peut-être qu’un moyen de défense contre un système qui maintient six à sept heures par jours, cinq jours par semaine, pendant cinq années de primaire, quatre années de collège et trois années de lycée, en cours, des élèves qui ne comprennent RIEN. Imaginez-vous assis des heures durant, des années durant, écoutant des phrases que vous ne comprenez pas, confrontés à des exercices et à un langage écrit que vous ne maîtrisez pas. La seule façon pour ne pas devenir fou et violent dans ce cas n’est-elle pas de s’extraire mentalement de la pièce par le bavardage, le téléphone, la rêverie, ou pire, le vide ?

Le vide. Le vide terrifiant de certains yeux dans les rangs.

J’ai l’impression qu’on a éteint leur intelligence, leur lumière.

J’ai rendu bêtes des enfants qui auraient pu avoir d’immenses qualités et enrichir les autres.

Que faisons-nous de ceux qui auraient mille facultés que l’école ne voit pas, des facultés qu’elle laisse végéter puis mourir, étouffées par le modèle normalisé et surpeuplé de la classe ?

Je vois encore Adèle au fond de ma salle, ses grands yeux bleus toujours rougis, sa petite voix de plus en plus désemparée. Un jour elle a manqué une heure de mon cours car elle pleurait. Tout le monde était unanime, même le proviseur : on ne pouvait rien faire pour elle.

Adèle était douce, polie, sérieuse, attendrissante. Elle essayait. Elle appelait. Elle demandait des exercices supplémentaires. Elle dessinait des mangas. Elle ne parlait pas aux autres. Elle voulait étudier la biologie marine des grands fonds. Elle était ailleurs. Tout ce qu’elle écrivait était toujours faux. Je ne comprenais même pas ses erreurs tant sa pensée faisait des sauts. Un jour elle m’a dit qu’elle voulait partir à la découverte du sixième continent parce que des dinosaures coupés du reste du monde y vivraient peut-être encore. Je l’ai regardée bouche bée, incapable de lui dire que le sixième continent était un continent de déchets flottants. Si Adèle vivait dans un monde où les dinosaures évoluaient sur un continent de vieux bidons de plastique, comment pouvais-je lui demander d’encadrer de règles de calcul strictes des x qui dans sa tête devaient avoir une vie propre et suivre une logique inconnue du monde des mathématiques ? A chaque mauvaise note que je lui rendais j’avais l’impression d’être un bourreau et je craignais toujours de la pousser au désespoir. N’y avait-il aucune solution pour Adèle ? Pour son imagination, sa gentillesse et sa poésie qui n’avaient de place dans aucune filière de notre lycée ?

Et j’ai eu peur pour tous ces jeunes que nous maintenions dans un système qui les brisait avec  mépris, sans un regard pour leur bonne santé ni leurs qualités humaines nées souvent de familles aimantes à mille lieux des parents démissionnaires qu’on imagine. Un gâchis de richesse humaine.

VII – La retraite

La retraite des vieux, la pension, la fin du boulot, j’aurais pu y penser si nous n’avions pas perdu les luttes de 2003 et des années suivantes. La petite retraite des mères de trois enfants ayant 15 ans de carrière a été supprimée.

Ce n’est pourtant pas à cette retraite là que j’ai commencé, en 2019, à rêver.

Les violences, quasi hebdomadaires et gratuites continuaient. On ne parlait plus de drogue, mais de la vacuité de trop d’heures perdues pour ces jeunes inoccupés. Les bagarres comblaient l’espace et le temps. Nous avons fait des réunions, des protestations et des conférences philosophico-sociologiques sur le vivre ensemble. Nous avons invoqué notre droit de retrait, qu’on nous a le plus souvent refusé.

Je rêvais « retraite » comme on rêve d’un « refuge » dans lequel je n’aurais plus vu la misère, avec ses bourreaux et ses victimes, et dans lequel je n’aurais eu ni regrets ni culpabilité.

Après d’autres agressions, après des arrêts de travail pour un droit de retrait qu’on nous contestait toujours, après la visite d’un recteur impuissant qui nous disait bon courage, la retraite est arrivée, violemment, sous la forme d’un arrêt longue maladie. La touche, l’éviction, le placard, l’asile.

Avec les soins et le temps, l’asile psychiatrique est devenu asile bienfaisant, cocon. La page du 93 a été tournée, avec ses violences mais avec ses bons souvenirs et de merveilleux visages. Parce qu’à ce département je garde, toute mon affection.

* Les prénoms ont été changés

** Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale

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La quadrature du cercle

La radio nous le répète : la distance entre les élèves à l’école passera lundi prochain de 4 mètres à 1 mètre.

À ma fille qui a appris la géométrie de 6ème en confinement j’ai seriné : « Quelle est l’unité ? En mètres ou en mètres carrés ? ».

Les journalistes et les ministres vont à l’essentiel. Ils ne sont plus en 6ème. Ils se fichent bien des unités.

Le 11 mai 2020, chaque élève devait se placer au milieu d’un vide de 4 mètres CARRÉS. Autrement formulé : chaque élève devenait le centre de gravité d’un carré, point de concours de ses diagonales perpendiculaires et de même longueur, de côté 2 mètres correspondants aux 1 mètre à droite, 1 mètre à gauche, 1 mètre devant et 1 mètre derrière règlementaires.

J’imagine que le 11 mai 2020 devait sans doute s’organiser selon la figure 1. On pouvait donc placer dans un espace régulier de 16 mètres CARRÉS les quatre élèves A, B, C et D. Ni le ministre ni les journalistes n’ont précisé au grand public si l’élève E avait le droit de venir à l’école. Situé, tel un isobarycentre, au milieu de ses premiers camarades de l’alphabet, l’élève E aurait disposé également d’un espace vide de 4 mètres carrés, mais empiétant sur les espaces vides des autres. Était-il possible de partager le vide ?

Une question se pose. Créer un vide d’un mètre dans toutes les directions autour d’un élève ou d’un point ne revient pas à dessiner un carré. Tout élève, même confiné, le sait* : l’ensemble des points équidistants de 1 mètre du centre symbolisé par ma tête, est un cercle de rayon 1 mètre. Ni le 11 mai ni les jours suivants on n’a parlé de ce cercle dont la formule de l’aire continue de hanter tous les anciens écoliers : πR2. La surface de ce vide imposé par la circulaire du ministère aurait donc eu, pour un rayon de 1 mètre TOUT COURT, la valeur de 3,14 mètres CARRÉS environ.

Ceci précisé en toute rigueur mathématique à l’heure où le monde redécouvre les pavages et la géométrie à grands renfort de rouleaux de scotch colorés collés par terre à des distances régulières des caisses des supermarchés, le cas épineux de l’élève E n’est toujours pas réglé. On voit dans la figure 2 qu’il dispose cette fois d’un espace en propre coloré en vert. Toute pâtissière découpant à l’emporte pièce des sablés ronds dans une pâte rectangulaire aurait su profiter de cette chute de pâte en As de carreau. L’école a-t-elle été moins bonne ménagère ? Ou a-t-elle donné sa chance à l’élève E dont la distance sanitaire se serait ainsi superposée à la distance sanitaire des camarades A, B, C et D, créant des intersections non vides entre ces formes centrées sur les enfants ?

Le 22 juin heureusement va régulariser le cas de cet l’élève impertinEnt. De cet Encombrant clandestin de la géométrie. En réduisant par décret administratif le rayon d’action du virus de 4 mètres CARRÉS à 1 mètre TOUT COURT à partir de lundi prochain, le ministre, ses conseillers, son président et sa clique, peuvent maintenant disposer leurs petits points sur tous les nœuds du quadrillage de la figure 3. Non seulement E et sa maîtresse ne risqueront plus d’être verbalisés ni reconfinés, mais en plus ils seront rejoints par de nouveaux et nombreux camarades en les personnes de F, G, H et I. Ce sera la fête, mais toujours sans se toucher, ni postillonner, ni se prêter une gomme, ni bien sûr tricher au contrôle.

Tout semble clair et je me réjouis de cette nouvelle phase du déconfinement qui fait passer le nombre d’élèves scolarisés dans mon morceau de classe quadrillé, de quatre (ou cinq) à neuf incontestés, chiffrant l’amélioration de notre situation à un coefficient de 2,25 (ou 1,8). Le pays avance ? Et pourtant… Et pourtant la figure 3bis me titille, car enfin, même si nos conditions ont progressé 4 fois comme le répète en boucle France Info en passant de 4 à 1, ou progressé de 2,25 fois (ou de 1,8 fois) comme je l’ai calculé, chacun de mes petits points se situe toujours au cœur d’un vide de 4 mètres carrés… Cela voudrait-il dire qu’en fait, être à la distance de 4 mètres carrés de ses voisins ou être à un mètre de son prochain, est géométriquement parlant, LA MÊME CHOSE ? Voilà donc tous nos progrès revenus à zéro.

C’est décevant. On peut essayer de recommencer le raisonnement ou essayer de remplacer les carrés fautifs par les cercles mathématiquement exacts dans la figure 4. C’est assez joli, mais on ne comprend plus rien.

Les mathématiques, à l’heure où les ministres et les journalistes comparent sans s’alarmer des mètres avec des mètres carrés, ou corrigent leur discours en mètre latéral – supposant que le virus postillonné sur le côté est plus dangereux que le virus éternué devant ou derrière – manquent de sens pratique. Et pourtant les profs de maths et nos gouvernants ont un réflexe en commun : ils sont seuls à croire que les enfants sont, comme sur le papier, assimilables à des points.

*peut-être

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Déconfinés

Toutes les fois que pendant le confinement j’écrivais le mot « déconfinement » dans un SMS, la saisie automatique de mon téléphone corrigeait ce mot, qui aurait dû vibrer d’espoir, en « déconfiture ».

La déconfiture est arrivée, et par ce merveilleux week-end ensoleillé, les parcs ont enfin rouvert.

En ce beau matin, juin est là qu’on avait quitté en mars. Pendant deux mois et demi mon vieux jogging de toutes les saisons était sans honte le vieux jogging de toutes mes sorties, réduites à la quête hebdomadaire de nourriture. Le trajet était court, les regards échangés rares, et le chargement des victuailles, pressé, se faisait tête baissée.

Avec l’ouverture du parc sous ma fenêtre, je réalise que mon vieux jogging est déformé par les nombreux lavages, et taché de blanc par la javel antivirale de tous les lessivages des sacs, des emballages, des téléphones et des sols. Les pantalons des enfants sont devenus trop courts sans toutefois pouvoir passer pour des shorts. Les T-shirts à manches courtes de l’été dernier sont maculés de traces anciennes des feutres et du jus de fruit des bricolages et des goûters passés.

Je trouve pour moi un ample pantalon froissé au fond de l’armoire. Depuis plus de deux saisons il était tombé de son cintre, et gisait là, tout chiffonné. Impossible de porter ce truc avec des bottines ou des baskets. En fouillant bien je découvre une paire de nus pieds que j’avais oubliée. Dans la glace le résultat est affligeant : j’ai grossi. Le large pantalon, s’il me va toujours, me donne l’allure d’une barrique.

Heureusement le déconfinement et le beau temps referont de nous tous des athlètes de la course en rond dans les parcs, du vélo sans limite de kilomètres, et dans peu de jours, des salles de sport avec leurs machines qui pueront toujours la sueur, mais qu’on se rassure : une sueur désinfectée.

Je n’aime pas le sport. Ni en rond, ni en ligne, ni sur place. Et surtout pas en intérieur dans les odeurs de javel et de sueur.

J’étais déjà trop grosse avant, mais en dix ans et trois enfants, j’avais la fierté de ne pas avoir pris le moindre kilo. En deux mois seulement de super ménagère, de femme au foyer à l’hyper sédentarité forcée, me voici ronde comme un tonneau. Quant au remède présenté comme une libération ludique – le sport – il est pour moi la pire des punitions. La saisie automatique de mon téléphone avait donc raison.

La vie normale reprend. Les cris des enfants et la sonnerie du manège du parc montent jusqu’à mon balcon. On pourra bientôt absorber des verres de calories mousseuses en terrasse, qu’on exorcisera en exercices cardio au son d’une musique électro. On nous le dit : soyez prudents, portez un masque et retrouvez vos activités d’avant.

Et si moi je ne faisais des abdominaux qu’en soufflant dans mon sac à tuyaux ? Le sac à tuyaux – littéralement bagpipe – le biniou, la cornemuse, le truc marrant qui ressemble à un mouton sans tête qui aurait paré de pompons ses pattes irrégulières. Va jouer du biniou dans ton appartement en confinement ! Va sortir ta cornemuse – désaccordée par l’abandon et le changement de saison – au parc en déconfinement !

Peut-on considérer cette pratique étrange comme un sport, aussi légitime – même si plus bruyante – que la course à pied ? La fatigue, le mal au bide et les courbatures aux bras qui en résultent pourraient faire penser que oui. Le premier ministre n’en a pas parlé. La salle – isolée – prêtée au cornemuseux* depuis trente ans par ma ville est toujours fermée. Depuis le 15 mars je n’ai pu jouer que du canard. Du canard du parc ? Non, du canard de cornemuse : de cette flûte qu’on appelle practice et qui n’est plus qu’un biniou sans ventre ni pattes. Un os à ronger, quoi. Un assemblage de deux tuyaux : du suttel – le tuyau par où l’on souffle – au chanter – le tuyau par qui ça hurle – qui cancane des airs étouffés, plus faux que mille appeaux.

Vous jouez de quoi m’avait demandé une voisine ? Du piano pourquoi ? Parce qu’on entend un bruit bizarre parfois ? Ah oui ? Moi connais pas. Personne n’a idée du son du canard dont l’anonymat, confiné, est ainsi préservé.

Mais le biniou et mes abdos ? J’en demande trop. Je pourrais faire du vélo. Ou cacher mes kilos dans mon falzar à fleurs jaunes trop large, et mon visage dans mon masque cousu dans un drap d’enfant imprimé de cœurs et de nœuds bleus. Bien malin qui pourra reconnaître ainsi la barrique qui se promène au parc.

*En vrai on dit « sonneurs de cornemuse »

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Le cri du canard confiné

The judge’s dilemma

Ce qui suit n’est que la vidéo amateur d’une débutante en cornemuse. Merci pour votre indulgence.

This is an amateur video. I have been learning to play the bagpipes for less than four years. Please be indulgent !

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