La quadrature du cercle

La radio nous le répète : la distance entre les élèves à l’école passera lundi prochain de 4 mètres à 1 mètre.

À ma fille qui a appris la géométrie de 6ème en confinement j’ai seriné : « Quelle est l’unité ? En mètres ou en mètres carrés ? ».

Les journalistes et les ministres vont à l’essentiel. Ils ne sont plus en 6ème. Ils se fichent bien des unités.

Le 11 mai 2020, chaque élève devait se placer au milieu d’un vide de 4 mètres CARRÉS. Autrement formulé : chaque élève devenait le centre de gravité d’un carré, point de concours de ses diagonales perpendiculaires et de même longueur, de côté 2 mètres correspondants aux 1 mètre à droite, 1 mètre à gauche, 1 mètre devant et 1 mètre derrière règlementaires.

J’imagine que le 11 mai 2020 devait sans doute s’organiser selon la figure 1. On pouvait donc placer dans un espace régulier de 16 mètres CARRÉS les quatre élèves A, B, C et D. Ni le ministre ni les journalistes n’ont précisé au grand public si l’élève E avait le droit de venir à l’école. Situé, tel un isobarycentre, au milieu de ses premiers camarades de l’alphabet, l’élève E aurait disposé également d’un espace vide de 4 mètres carrés, mais empiétant sur les espaces vides des autres. Était-il possible de partager le vide ?

Une question se pose. Créer un vide d’un mètre dans toutes les directions autour d’un élève ou d’un point ne revient pas à dessiner un carré. Tout élève, même confiné, le sait* : l’ensemble des points équidistants de 1 mètre du centre symbolisé par ma tête, est un cercle de rayon 1 mètre. Ni le 11 mai ni les jours suivants on n’a parlé de ce cercle dont la formule de l’aire continue de hanter tous les anciens écoliers : πR2. La surface de ce vide imposé par la circulaire du ministère aurait donc eu, pour un rayon de 1 mètre TOUT COURT, la valeur de 3,14 mètres CARRÉS environ.

Ceci précisé en toute rigueur mathématique à l’heure où le monde redécouvre les pavages et la géométrie à grands renfort de rouleaux de scotch colorés collés par terre à des distances régulières des caisses des supermarchés, le cas épineux de l’élève E n’est toujours pas réglé. On voit dans la figure 2 qu’il dispose cette fois d’un espace en propre coloré en vert. Toute pâtissière découpant à l’emporte pièce des sablés ronds dans une pâte rectangulaire aurait su profiter de cette chute de pâte en As de carreau. L’école a-t-elle été moins bonne ménagère ? Ou a-t-elle donné sa chance à l’élève E dont la distance sanitaire se serait ainsi superposée à la distance sanitaire des camarades A, B, C et D, créant des intersections non vides entre ces formes centrées sur les enfants ?

Le 22 juin heureusement va régulariser le cas de cet l’élève impertinEnt. De cet Encombrant clandestin de la géométrie. En réduisant par décret administratif le rayon d’action du virus de 4 mètres CARRÉS à 1 mètre TOUT COURT à partir de lundi prochain, le ministre, ses conseillers, son président et sa clique, peuvent maintenant disposer leurs petits points sur tous les nœuds du quadrillage de la figure 3. Non seulement E et sa maîtresse ne risqueront plus d’être verbalisés ni reconfinés, mais en plus ils seront rejoints par de nouveaux et nombreux camarades en les personnes de F, G, H et I. Ce sera la fête, mais toujours sans se toucher, ni postillonner, ni se prêter une gomme, ni bien sûr tricher au contrôle.

Tout semble clair et je me réjouis de cette nouvelle phase du déconfinement qui fait passer le nombre d’élèves scolarisés dans mon morceau de classe quadrillé, de quatre (ou cinq) à neuf incontestés, chiffrant l’amélioration de notre situation à un coefficient de 2,25 (ou 1,8). Le pays avance ? Et pourtant… Et pourtant la figure 3bis me titille, car enfin, même si nos conditions ont progressé 4 fois comme le répète en boucle France Info en passant de 4 à 1, ou progressé de 2,25 fois (ou de 1,8 fois) comme je l’ai calculé, chacun de mes petits points se situe toujours au cœur d’un vide de 4 mètres carrés… Cela voudrait-il dire qu’en fait, être à la distance de 4 mètres carrés de ses voisins ou être à un mètre de son prochain, est géométriquement parlant, LA MÊME CHOSE ? Voilà donc tous nos progrès revenus à zéro.

C’est décevant. On peut essayer de recommencer le raisonnement ou essayer de remplacer les carrés fautifs par les cercles mathématiquement exacts dans la figure 4. C’est assez joli, mais on ne comprend plus rien.

Les mathématiques, à l’heure où les ministres et les journalistes comparent sans s’alarmer des mètres avec des mètres carrés, ou corrigent leur discours en mètre latéral – supposant que le virus postillonné sur le côté est plus dangereux que le virus éternué devant ou derrière – manquent de sens pratique. Et pourtant les profs de maths et nos gouvernants ont un réflexe en commun : ils sont seuls à croire que les enfants sont, comme sur le papier, assimilables à des points.

*peut-être

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Déconfinés

Toutes les fois que pendant le confinement j’écrivais le mot « déconfinement » dans un SMS, la saisie automatique de mon téléphone corrigeait ce mot, qui aurait dû vibrer d’espoir, en « déconfiture ».

La déconfiture est arrivée, et par ce merveilleux week-end ensoleillé, les parcs ont enfin rouvert.

En ce beau matin, juin est là qu’on avait quitté en mars. Pendant deux mois et demi mon vieux jogging de toutes les saisons était sans honte le vieux jogging de toutes mes sorties, réduites à la quête hebdomadaire de nourriture. Le trajet était court, les regards échangés rares, et le chargement des victuailles, pressé, se faisait tête baissée.

Avec l’ouverture du parc sous ma fenêtre, je réalise que mon vieux jogging est déformé par les nombreux lavages, et taché de blanc par la javel antivirale de tous les lessivages des sacs, des emballages, des téléphones et des sols. Les pantalons des enfants sont devenus trop courts sans toutefois pouvoir passer pour des shorts. Les T-shirts à manches courtes de l’été dernier sont maculés de traces anciennes des feutres et du jus de fruit des bricolages et des goûters passés.

Je trouve pour moi un ample pantalon froissé au fond de l’armoire. Depuis plus de deux saisons il était tombé de son cintre, et gisait là, tout chiffonné. Impossible de porter ce truc avec des bottines ou des baskets. En fouillant bien je découvre une paire de nus pieds que j’avais oubliée. Dans la glace le résultat est affligeant : j’ai grossi. Le large pantalon, s’il me va toujours, me donne l’allure d’une barrique.

Heureusement le déconfinement et le beau temps referont de nous tous des athlètes de la course en rond dans les parcs, du vélo sans limite de kilomètres, et dans peu de jours, des salles de sport avec leurs machines qui pueront toujours la sueur, mais qu’on se rassure : une sueur désinfectée.

Je n’aime pas le sport. Ni en rond, ni en ligne, ni sur place. Et surtout pas en intérieur dans les odeurs de javel et de sueur.

J’étais déjà trop grosse avant, mais en dix ans et trois enfants, j’avais la fierté de ne pas avoir pris le moindre kilo. En deux mois seulement de super ménagère, de femme au foyer à l’hyper sédentarité forcée, me voici ronde comme un tonneau. Quant au remède présenté comme une libération ludique – le sport – il est pour moi la pire des punitions. La saisie automatique de mon téléphone avait donc raison.

La vie normale reprend. Les cris des enfants et la sonnerie du manège du parc montent jusqu’à mon balcon. On pourra bientôt absorber des verres de calories mousseuses en terrasse, qu’on exorcisera en exercices cardio au son d’une musique électro. On nous le dit : soyez prudents, portez un masque et retrouvez vos activités d’avant.

Et si moi je ne faisais des abdominaux qu’en soufflant dans mon sac à tuyaux ? Le sac à tuyaux – littéralement bagpipe – le biniou, la cornemuse, le truc marrant qui ressemble à un mouton sans tête qui aurait paré de pompons ses pattes irrégulières. Va jouer du biniou dans ton appartement en confinement ! Va sortir ta cornemuse – désaccordée par l’abandon et le changement de saison – au parc en déconfinement !

Peut-on considérer cette pratique étrange comme un sport, aussi légitime – même si plus bruyante – que la course à pied ? La fatigue, le mal au bide et les courbatures aux bras qui en résultent pourraient faire penser que oui. Le premier ministre n’en a pas parlé. La salle – isolée – prêtée au cornemuseux* depuis trente ans par ma ville est toujours fermée. Depuis le 15 mars je n’ai pu jouer que du canard. Du canard du parc ? Non, du canard de cornemuse : de cette flûte qu’on appelle practice et qui n’est plus qu’un biniou sans ventre ni pattes. Un os à ronger, quoi. Un assemblage de deux tuyaux : du suttel – le tuyau par où l’on souffle – au chanter – le tuyau par qui ça hurle – qui cancane des airs étouffés, plus faux que mille appeaux.

Vous jouez de quoi m’avait demandé une voisine ? Du piano pourquoi ? Parce qu’on entend un bruit bizarre parfois ? Ah oui ? Moi connais pas. Personne n’a idée du son du canard dont l’anonymat, confiné, est ainsi préservé.

Mais le biniou et mes abdos ? J’en demande trop. Je pourrais faire du vélo. Ou cacher mes kilos dans mon falzar à fleurs jaunes trop large, et mon visage dans mon masque cousu dans un drap d’enfant imprimé de cœurs et de nœuds bleus. Bien malin qui pourra reconnaître ainsi la barrique qui se promène au parc.

*En vrai on dit « sonneurs de cornemuse »

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Le cri du canard confiné

The judge’s dilemma

Ce qui suit n’est que la vidéo amateur d’une débutante en cornemuse. Merci pour votre indulgence.

This is an amateur video. I have been learning to play the bagpipes for less than four years. Please be indulgent !

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La distance

Le confinement s’achève sans trop qu’on sache ce qui change et ce qui restera. La distance restera. La bise ne sera-t-elle plus qu’un mot d’usage à la fin des SMS ? A Nantes on en faisait quatre. A Paris, deux. Dois-je donc perdre deux bises tous les vingt ans ?

Nous devrons conserver l’habitude hygiénique de la distanciation sociale. A force d’en augmenter le rayon, mon cercle s’est encore rétréci. Au cours d’un an d’arrêt maladie longue durée, je n’étais plus guère sortie de mon quartier. Au cours des huit dernières semaines mes relations se sont encore resserrées sur les seules personnes passant sous mon balcon. Des promeneurs de chiens, sans doute croisés avant mais jamais remarqués. Des promeneurs de téléphones. De vieux promeneurs. Des promeneurs aux horaires fixes sous des temps variables. En marcel ou en capuches, aux regards d’abord inquiets, puis curieux, qui se levaient peut-être pour voir la femme sur laquelle leur clébard aboyait. J’aime peu les chiens, mais de solitude j’ai demandé le nom de ceux qui me saluaient ou qui m’engueulaient sous ma fenêtre. Les regards sont devenus sourires, signes de la main, puis conversations. On a crié un peu. C’est loin. On s’est braillé de haut en bas sa vie, sa profession, ses occupations. Une confiance s’est établie sans qu’on ne se soit jamais vus de près. Myope, je reconnais les allures sans distinguer les visages. Un matin une opinion politique a fusé, puis un tutoiement qui m’a surprise et qui est resté.

L’école à distance continuera. Faute de matériel performant en quantité suffisante pour chaque membre de la famille, faute d’espace également, elle nous rassemble assez souvent autour des mêmes activités et du même écran. La classe virtuelle de yoga proposée par la prof de sport de ma Grande est suivie par toute la maisonnée. C’est ainsi qu’il m’arrive de saluer d’un pied en chandelle ou de mains jointes en bougie, le matin, mes voisins déambulant et leurs chiens. Les vidéos du cours d’histoire de 6ème sur Pompéi attirent le Moyen, tandis que le travail de CE2 offrant de réaliser un dessin à la manière de Miró, séduit la Grande et le Petit. Quant à la méduse de petite section de maternelle en chutes de papiers colorés collées, elle fait l’unanimité. Dans ces moments je voudrais sanctifier les profs dont les cours généreux s’exportent, hors des murs,  hors des âges et de la classe, à tous les habitants de notre foyer. Un foyer dont le sens, curieusement, semble, autour de la lumière d’Internet, avoir été restauré.

D’autres enseignants ont vu dans la distance un embellisseur d’adolescents. Ils ont idéalisé leurs élèves-charmants confinés au loin. Persuadés que les enfants s’ennuient sans devoirs, et que ce ne sont ni les copains ni l’air, mais la grammaire qui leur manque, ils se déchaînent tous les lundis matins en avalanches de bons sentiments pédagogiques et de documents téléchargeables en trois formats – word, odt, pdf. Forte d’une vie passée à l’école, je m’y perds pourtant, et je panique, incapable de suivre, et de faire suivre à ma jeune collégienne de fille le rythme effréné des cours et des exercices à télécharger. Et je me répète inlassablement : « Mais comment font les autres parents ? »

La sainte distance nous rapproche et, avec le maintien en zone rouge de la fermeture des promenades et des parcs, continuera à nous rapprocher pour des après-midi entiers dans la pièce la plus ensoleillée. Ignorant derrière moi le tapis de jeu, j’essaie de travailler. Tandis que je m’applique à faire mieux connaissance avec les participes passés, des accidents, des embouteillages et des histoires d’amour entre coccinelles et deux-chevaux vrombissent dans mon dos. Je lis le chapitre sur les verbes pronominaux. La volkswagen s’est égratignÉE en passant trop près d’un camion, tandis que la citroën s’est juste éraflÉ une portière en voulant lui prêter assistance. J’essaie de me concentrer : que faire avec en ? Ma cuisse me fait mal. En plus du bruit, ma position me gêne. J’ai pris du poids ces dernières semaines, mes jambes peinent à me porter et j’ai un nerf de coincé. C’est que nous avons fait des tartes et que j’EN ai mangÉ trop ! Il faut dire que j’ai voulu essayer un nouveau four, et les pâtisseries que j’EN ai sortiES étaient délicieuses. Des vaisseaux spatiaux en Lego se sont invitÉS bruyamment au-dessus de la course automobile. Pas facile de comprendre ce qu’il faut faire avec le verbe avoir suivi d’un infinitif. La Grande hurle à ses frères de la fermer : elle ne peut plus lire tranquille ses histoires de dragons ni répondre aux messages de ses copines qui font triling triling. Je m’apprête à intervenir : l’adolescente que j’ai vuE s’énerver et les hurlements sauvages que je lui ai vU pousser pourraient bien dégénérer en combat peu distancié.

Le principe de distanciation nous a fait vivre huit semaines à huis clos. Plus qu’à la Peste de Camus, c’est à Sartre que j’ai pensé. Pour l’instant je ne déplore qu’une lèvre mordue et un œil au beurre noir. Plus de savoir si ce confinement est vraiment terminé ou s’il repointera le bout de son nez, je suis curieuse de connaître le souvenir qu’il nous laissera. Celui d’un enfer familial criard qui nous interdisait de respirer ? Ou celui des devoirs scolaires partagés, des films tous serrés sur le canapé, des jeux, des tartes, des frites et des nuits calmes ou de tempête passées volontairement entassés dans une seule pièce ? En sortirons-nous plus proches ou plus distants, pour longtemps ?

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L’emploi du temps

Mon réveil sonne à 9h30. Les premiers jours je l’avais réglé à 7h30. Si j’ai consenti à un décalage de deux heures de notre vie, je n’en ai pas pour autant renoncé à l’emploi du temps.

Volets et fenêtres tremblent sous l’effet des rafales de vent. Il a plu toute la nuit. Trois têtes endormies sortent à peine de la couette. Je goûte un instant cette paix de les voir si près sans qu’ils se battent. Les querelles de la journée précédente ont fondu dans une recherche inconsciente de chaleur et de sécurité. Au réveil, la guerre reprendra.

Je passe de l’un à l’autre, secouant, embrassant, chatouillant, interpelant. A peine quelques grognements. J’ouvre de deux ou trois raies le volet roulant pour laisser entrer, en lignes pointillées, un jour gris. Aussitôt des protestations sortent d’un corps qui vient de s’enfoncer plus profondément : « fait pas beau ; on reste au lit ».

Quelle importance, en confinement, ont la pluie et le beau temps ? Se recoucher est tentant. Mais il y a la dictée, l’exercice sur l’imparfait, le devoir d’anglais, les tables de multiplication et le périmètre du cercle, la musique, la cuisine, et même le film qu’on se projetait de voir après le déjeuner dans notre tour exhaustif et culturel de l’œuvre de Louis de Funès. Les minutes filent sans qu’aucune mèche de cheveux sur les oreillers ne s’agite. Mon programme de la journée est menacé.

Le 13 mars 2019 j’étais placée en arrêt maladie pour ne plus retourner au lycée. Le 17 mars 2020 débutait le confinement. Mars est un mois de poisse. Mais aucun de ces mois de mars ne m’a retenue une journée au lit. Non plus qu’une journée à grignoter devant la télé. Depuis plus d’un an je fais semblant. Chaque jour doit apporter un progrès. Chaque jour a son emploi du temps. Quel sens de se coucher quand rien n’a avancé ? Ni un texte, ni une ligne, ni un peu de ménage ou de repassage, ni un projet qu’il soit ménager, éducatif, artistique ou économique ?

En ces temps de confinement, il est interdit de perdre la notion du temps. D’abord parce qu’il faut écrire le bon jour et la bonne date sur l’attestation quotidienne de sortie d’une heure autour de l’immeuble. Chaque jour, j’hésite et je me pose la question : combien d’amendes ont été payées pour s’être emmêlé dans le calendrier ?

Chaque jour je me demande s’il est vraiment indispensable d’écrire le titre du chapitre de français en bleu sur une feuille mobile rose grand format à grands carreaux et de le souligner à la règle en vert, sachant qu’en zone rouge le collège ne rouvrira sans doute pas. Chaque jour je me demande s’il faut vraiment se battre pour apprendre la poésie de Rimbaud qui décrit une promenade estivale en plein champ quand aucun maître ne la fera réciter et quand depuis des semaines on ne voit que les murs de l’appartement. Tous les profs s’évertuent à nous envoyer des devoirs sur la nature, les parcs et le printemps. La maîtresse de petite section a lancé un projet sur l’océan. Pour qu’on ne les oublie pas ? Pour qu’on sache que, même volets fermés, la verdure et la vie sont encore là ?

Je n’y crois pas vraiment, mais je fais semblant. A moins qu’il me soit indispensable d’y croire un peu. Il faut garder le rythme, maintenir le cap. Se lever, manger à heure fixe. Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi la multiplication s’affirme jusqu’à poser des divisions, les verbes se conjuguent en CE2 à côté des boucles de et d’écailles de poisson au crayon de couleur en maternelle. Les dieux de la mythologie grecque et romaine se bousculent en 6ème. On souligne la date en rouge chaque matin, et je range chaque soir dans le dossier « travail fait » le fichier envoyé par le professeur chaque jour officiellement ouvré. Le mercredi c’est dessin et pâtisserie. A quatre autour d’une table qui sera, quelques heures plus tard couverte de farine et de chocolat, on répond avec nos feutres au thème hebdomadaire proposé à distance par la prof d’art, privée de ses élèves, de son association et de son gagne pain. Mercredi on enregistre aussi une vidéo pour la prof de flûte qui joue le jeu, et samedi une vidéo pour le prof de violon qui semble noyé, écrasé sous l’inactivité. Je ne sais toujours pas s’il est vital de ne pas jouer en croches le passage en noires de la chanson des sept nains qui, eux, rentrent du boulot puisqu’à la mine tout télétravail est impossible, pas plus que je ne connais l’importance de savoir rythmer une syncope dans Kalinka*, mais peu importe. Je frappe la pulsation après chaque goûter avec conviction.

La machine à laver tourne. La javel gagne du terrain. Chaque douche est une victoire. Le mercredi et le dimanche on se lave les cheveux et on change les pyjamas. Le mardi on fait les courses pour la semaine. J’essaie de rapporter un livre ou un jouet : c’est jour de fête, vite oublié. La télé, jamais regardée à l’ordinaire s’est invitée dans notre quotidien et rythme certains de nos choix. Le mercredi on dîne équilibré et coloré devant Top chef. Le samedi, toasts, chips et mayo : c’est « l’apéro-Columbo ». Dimanche on se repose, on s’isole dans son livre ou dans son jeu : une bulle de quelques décimètres carrés.

Il faut y croire, ou le faire croire : l’école continue, les jours sont différents. Et pourtant… Pourtant au bout de sept semaines la monotonie de cette variété forcée fendille les apparences. Les tâches et les projets sont toujours là, mais le sens s’enfuit : il se sera bientôt barré, en vélo et sans attestation de déplacement dérogatoire, à plus d’un kilomètre de notre domicile. Il faut le rattraper, l’amender et lui donner l’ordre ferme de rentrer. Une nécessité avant de pourvoir, enfin, l’imiter.

*Air russe

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Ce qui est nécessaire ?

Pendant près de deux heures, prise d’une impression de honte et de clandestinité, j’ai tapoté sur mon clavier ma première commande au Super U drive. La honte pour la première fois de ma vie de faire faire mes courses à des employés. La clandestinité de ne pas être bien sûre que mes achats soient de première nécessité. Je me sentais contrebandière, cliquant entre des escalopes de dinde et des saucisses sur une pochette de feutres ; entre de la lessive et du dentifrice sur des tubes de gouache et des feuilles colorées ; entre une boule de pain et une boîte de petits pois sur deux gros sachets de 500 grammes de sel fin. Consciente de l’inadéquation de ma commande avec l’attestation dans la poche arrière de mon pantalon sur laquelle j’affirmais le caractère indispensable de mes emplettes, j’arrivais stressée au point de retrait. Serais-je sermonnée ? Arrêtée ? Et dans ce cas, qu’adviendrait-il de mes enfants enfermés dans la voiture ? A l’accueil du drive, les clients comme les employés semblaient tendus. Peu importait le contenu de mes paquets, mais je devais les charger vite et filer. Je partis sans demander mon reste. Le temps d’une giclée de gel hydro-alcoolique sur les mains et j’étais déjà loin. Une fois garée devant chez moi, je confinais en hâte famille et butin. La porte de l’appartement refermée, le trésor des courses à mes pieds, je pouvais enfin soupirer, soulagée. Nous avions de quoi manger pour dix jours et les enfants criaient de joie autour des sacs épars car nous allions faire de la pâte à sel, peindre et dessiner sans manquer.

Lors de ma deuxième commande au Super U drive, je me sentais capable de tout tenter. Au milieu des patates, du PQ et de la tisane, j’osais céder à la malbouffe qui réconforte et qui pouvait donner des airs de vacances à l’enfermement. Des pains hamburgers, du ketchup et des frites surgelées sont-ils des denrées de première nécessité ? Peut-être oui, quand on est séparés de sa famille et de ses amis. Fébrile, prise d’un fol espoir, je tapais dans ma recherche en ligne de produits alimentaires : « chocolats de Pâques ». Miracle ! Je voyais apparaître des œufs, des lapins, des peluches. Je remplissais mon panier virtuel sans compter car une voix inquiète m’avait récemment demandé : « maman, tu crois qu’il a le coronavirus le lapin de Pâques ? ». Maintenant je savais que pour cette année, ni le lapin ni les cloches ne seraient confinés, et j’imaginais comme la plus grande fête, et peut-être comme ma plus grande réussite, les chocolats du Super U drive cachés sur le balcon et sous les coussins du canapé du salon. J’ajoutais encore à ma liste un stylo plume et un cahier d’école. A l’accueil du drive le personnel avait changé et je trouvais une femme souriante et détendue. Pour son sourire je l’aurais embrassée si mille raisons sociales et médicales ne s’y étaient pas opposées. La peur du virus avait rendu autour de moi tous les visages désapprobateurs et méfiants. Les passants, les voisins, les marchands. Après plus de quinze jours d’évitement, non seulement de postillons mais simplement de regards et de saluts, ce sourire franc qui accompagnait mes sacs dans lesquels pointaient quelques longues oreilles en chocolat, me remplit d’amour et de confiance.

Super U drive était devenu mon allié, peut-être à la limite de la légalité. Jusqu’où pourrais-je aller ? Lors de ma troisième commande je tentais l’impensable, tapant sur mon clavier « jouets », puis tous les mots clés qui pouvaient s’y rapporter. Au tout début des restrictions et des contrôles, un gendarme m’avait dit que je n’avais rien compris à l’esprit du confinement si je pensais que mes enfants pouvaient sortir pour s’amuser vraiment. La loi les autorisait à prendre l’air près de l’appartement, mais pas à prendre du plaisir. Assommée par cette sentence plus morale que médicale, écrasée par la dimension punitive du confinement, j’avais pleuré pendant deux jours. Quel mal y avait-il à offrir de la joie à des enfants privés de leur vie d’avant ? Le virus exigeait-il la pénitence en plus de l’isolement ? Avions-nous péché ? Sans surprise mais avec tristesse, je constatais que super Super U drive ne proposait rien en dehors de l’alimentaire, de l’hygiène et des fournitures scolaires. Je commandais donc de la brioche et le plus gros pot de nutella. L’amie souriante – encore présente –  du retrait drive me donna soudain confiance. De loin, alors que j’allais charger mon coffre et décamper, je l’interpellais pour savoir si le magasin Super U dont dépendait le drive avait encore un rayon jouets et si leur achat était autorisé. Son rire, en apercevant trois têtes dans ma voiture soudain aux aguets, chassa soudain tous les mea culpa vendus avec le confinement. Non, mes enfants n’étaient pas tenus – pour combattre le virus – d’expier au pain sec sans autre distraction que les devoirs donnés par leurs cyberprofs sur Internet.

Au lieu de foncer chez moi, poussée par l’espoir soudain bruyant de mes enfants, je décidai donc d’entrer dans le vrai supermarché, celui de toutes les mises en garde et de toutes les contaminations. Je laissais sur le parking au soleil, ma voiture pleine de surgelés et d’enfants prêts à fondre et à se déshydrater. Étais-je folle ? Irresponsable ? Terroriste ? Ma chasse au rayon jouets fut rapide. Les muscles raides, pressée, inquiète, furtive, je jetais dans mes cabas, sans regarder les prix ni comparer, des boîtes de Legos, des coffrets Playmobils, des livres, des albums de coloriages et d’autocollants, un ballon et trois pistolets à eau. En hâte je déposais ensuite au-dessus des sacs, un camouflage fait d’un filet de patates, d’un paquet de pâtes et de pain de mie.

Dans la queue pour payer, un homme qui passait devant moi me fit un clin d’œil complice et me montra gaiement qu’il s’approchait mais qu’il respecterait la distance imposée. La caissière, enregistrant mes futiles achats, ne me regarda pas de travers. Au-dessus de son masque, ses yeux se plissèrent même d’un sourire. Vite sortie et courant vers la voiture, je me sentis riche. Doublement. Riche, pour mes enfants, d’un Noël surprise au mois d’avril. Et riche, pour moi, d’une petite réserve de visages ouverts, de regards solidaires, et d’une humanité que j’avais cru disparus.

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