Histoire de Noël

Devant l’école les deux enfants courent l’un vers l’autre, se criant leur prénom avec un plaisir évident. Ils ont quatre ans. Chacun couvé par le regard d’un parent, ils jouent à se pincer délicatement les doigts, puis la porte de l’école s’ouvre, et la petite fille prend la main du petit garçon dans la sienne, et ils courent ensemble vers le maître venu accueillir les élèves.

J’adore voir ces deux enfants. Chaque jour je me répète l’histoire de leur naissance, la trouvant chaque fois étonnante. Je n’ai pas pu résister à la raconter à d’autres mères, mais je suis la seule qu’elle émerveille.

Ma ville est constituée de quartiers qui sont autant de villages avec leurs histoires, leurs commères, leurs groupes d’amis, leurs nouveaux riches et leurs semi-clochards.

Mon quartier est dominé par un immense hôpital. Il est notre horizon. On le voit de toutes les rues et de tous les balcons. Il écrase le stade, s’illumine à la tombée du jour, et ses briques rouges se font parfois braises au coucher du soleil.

Cet hôpital n’est pas recommandé parmi les meilleures maternités. Personne ne le choisit. On y va quand on habite à côté et quand on veut accoucher au tarif conventionné. Le service d’étages y est minable. Il n’y a pas de chambres individuelles et parfois même, pas d’oreiller. Quand je l’ai découvert début 2009, les peintures étaient écaillées, les fenêtres, au mois de janvier, impossibles à fermer. La première fois j’ai failli accoucher dans le couloir. J’y suis pourtant retournée, une deuxième, puis une troisième fois. A chaque fois je suis allée accoucher à pied, après avoir perdu chez moi les eaux, poussant la porte des urgences le pantalon trempé.

J’y ai rencontré de très aimables sage-femmes et des médecins très cons, abusant de leur supériorité sociale dans cette maternité de pauvres. Lors de mon admission on m’a demandé si je savais lire, de combien de mes enfants précédents j’avais perdu la garde et de quelle était ma consommation journalière d’alcool. A ma troisième grossesse un grand professeur m’a fait la leçon sur la surpopulation chez les classes populaires et sur la mauvaise solution qui consistait à rechercher, pour s’en sortir, des allocations. Hospitalisée pour diabète, j’y ai entendu les sirènes des blessés du 13 novembre 2015 et j’y ai vu les jours suivants, des parents qui visitaient cet hôpital, avant et après d’autres hôpitaux, dans l’espoir de retrouver des proches. Sans chambre individuelle ni room service hôtelier, j’avais conscience, et presque honte, de mon privilège d’être, ces jours-là, hospitalisée dans le seul service des naissances et des bonnes nouvelles.

C’est ainsi qu’aux vacances de Noël 2015 sont nés, curieux des tous premiers jours de 2016, mon petit garçon et la petite fille qui s’appellent par leur prénom et courent vers la maternelle main dans la main. Derniers nés de fratries nombreuses d’origines étrangères, ils ont oublié qu’ils se sont croisés ce jour d’hiver, dans le couloir des salles de naissance, le garçon rouge et frippé, à peine essuyé des fluides de l’accouchement, conduit dans mes bras en fauteuil roulant, et la petite, roulée dans l’autre sens, toujours dans le ventre de sa mère, mais poussant déjà fort et réclamant la salle, la place et le lit d’où le petit garçon était tout juste sorti.

L’hôpital sera bientôt détruit. Vétuste, encombrant, d’un autre temps. Lui et un autre mastodonte seront fermés, deux vieux hôpitaux remplacés par un seul, plus grand. Deux fois ? Vraiment ? On le construira bien sûr plus moderne, et plus loin. Quelques fois on a vu des infirmières faire signer des pétitions au marché, mais le combat contre les fermetures semble maintenant oublié. Et moi je n’imagine plus aller accoucher à pied, le pantalon trempé. J’ai bien assez contribué à la surpopulation des classes populaires de mon quartier, de celles qui continuent à aller se soigner à l’hôpital public qu’elles voient de la fenêtre de leur chambre ou de leur salon, et qui persistent à scolariser leurs enfants à l’école du pâté de maisons.

Faut-il s’accrocher à l’école et à l’hôpital des pauvres ? Doit-on croire en un meilleur système – parfois payant – pour nos malades et nos enfants ? Veut-on partager l’éducation, la vie et la mort avec des voisins moins fortunés dans un souci de services de proximité ? On ne parle pas de ça dans une histoire de Noël, pas plus qu’on en parle au repas du réveillon si l’on ne veut pas donner un tour chagrin à la conversation.

Mais la richesse est pour moi infinie de voir chaque jour devant l’école mon petit garçon courir vers la petite fille en criant son prénom. Nés dans la même pièce, scolarisés dans la même classe, amis main dans la main, ils fêteront pendant les vacances de Noël leurs cinq ans distants de quelques heures, et partageront peut-être à la rentrée avec le maître et les copains, un paquet de bonbons.

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Visio aux petits légumes

En salle des profs, tout le monde se passionne pour les cours en visioconférence. La frustration des vieux profs devient plus forte de se sentir encore plus vieux, et ça râle entre deux gobelets de café, quand la machine veut bien marcher.

On le répète à tout va dans les médias : grâce au confinement les profs ont enfin basculé dans l’ère du numérique. Ils se sont un peu cassé la gueule au début, mais ils ont vaincu. Le tout nouveau cyberprof peut faire cours en classe, il peut faire cours chez lui. Il peut faire cours à des élèves en classe, il peut faire cours à des élèves chez eux, et il peut même faire cours en même temps à une moitié d’élèves en classe et à une moitié d’élèves chez eux.

Les profs sont partagés. Les plus branchés sont prêts à se filmer pour tous les cours : l’informatique ils aiment ça. Les plus réticents se retranchent derrière des arguments philosophiques et syndicalistes, mais tous les profs branchés le savent bien : ils freinent car ils ne savent pas faire. Si on rit sous cape, on n’ose toutefois pas trop se moquer ouvertement des vieux, de ces pauvres vieux qui ont connu les cahiers de textes et les bulletins qu’on remplissait à la main. N’avez-vous pas, d’ailleurs, de souvenirs d’avoir été, collégien, responsable du cahier de textes ? D’un autre côté, on n’ose pas trop critiquer les jeunes qui seraient prêts à faire cours avec leur portable depuis le métro ou depuis la plage, au risque de s’avouer fainéants et vieux cons.

Curieusement atypique dans mon lycée, mère quadragénaire sise entre les jeunes modernistes célibataires et les vieux nostalgiques déjà grands-pères, j’ai bien essayé d’argumenter qu’on ne peut pas demander à un ado enfermé plusieurs semaines entre quatre murs de se brancher à huit ou neuf heures le matin pour suivre en visio des heures de cours arides avec une connexion qui saute et un son qui crachote, sans copains, sans rires ni bavardages pour faire avaler l’ennui de l’apprentissage. Sans résultat.  Le seul et imparable argument que brandissaient avec succès les vieux cons était que tous les élèves n’avaient pas d’ordinateur chez eux, ou pas de connexion Internet, ou pas de place, ou un peu de tout ça, mais pas en assez grande quantité pour toute la famille confinée. Pour faire taire la critique des dinosaures, ou des mammouths dont on se flatte de trouver des ossements en creusant les fondations de nouveaux immeubles de petite couronne parisienne, mais qu’on voudrait voir s’éteindre des lycées, la Région a cybertransformé ses lycéens en leur offrant des tablettes l’année dernière, et des ordinateurs portables cette année. J’ai compris à quel point le monde éducatif avait changé pendant mon arrêt longue maladie quand j’ai vu, un beau jour d’octobre 2020, mes vingt-quatre élèves de seconde ouvrir leur ordinateur portable en cours. Je n’avais jamais vu autant d’ordinateurs réunis, pas même chez Darty. J’aurais pu être déstabilisée par tant de perfection si elle n’avait été de courte durée : les batteries étaient déchargées, et s’il y avait bien vingt-quatre ordinateurs pour vingt-quatre élèves, il n’y avait que trois prises électriques dans la salle de classe.

Heureusement le cyberélève a été doté de matériel en priorité pour le cas où il serait confiné, et pas pour s’en servir au lycée. Inutile donc pour la Région d’investir dans des multiprises. Le cyberélève agit le plus souvent de chez lui. Pour te poser une question par mail sur une factorisation le dimanche à minuit quand il doit te rendre son devoir maison le lundi. Pour te demander de lui numériser tous tes cours et de les lui envoyer fissa parce qu’il était absent et que c’était normal qu’il soit absent, mais pas normal que tu ne lui aies pas déjà envoyé les cours « à distance ». Pour te convaincre, avec des phrases qu’il a tordues à force de vouloir bien les tourner, de lui remonter sa moyenne. On échange, on négocie, on se répond. Toutes les adresses mail sont partagées. Les élèves sont devenus des « contacts » et certains collègues font même avec eux des groupes WhatsApp. Profs, élèves, parents, proviseurs et CPE : nous sommes devenus une grande communauté, sans barrières ni horaires.

Ne crachons pas dans la soupe : pour la première fois depuis vingt ans que j’enseigne, j’ai un ordinateur portable de fonction, prêté par la Région. Ainsi luxueusement équipés depuis septembre dernier, on ne pouvait plus râler quand il fut décidé, la semaine dernière, de faire les conseils de classe du premier trimestre en visioconférence. Au premier conseil de classe, nous fûmes pudiques, branchant nos micros, mais coupant nos caméras. On entendait des voix – et souvent la nôtre en écho – qu’on n’identifiait pas, ce qui suscitait des débats très pertinents : « cet élève ne travaille pas chez vous, mais vous c’est qui ? ». Au deuxième conseil, nous nous lâchâmes en activant nos caméras : le prof de français qui se vante d’avoir lu Goethe dans le texte à douze ans, filmé devant sa bibliothèque, le jeune prof logé vite fait buvant son café devant un mur blanc, le prof d’anglais s’occupant, dans le champ mais micro coupé, de ses enfants fatigués et hurlants, la prof de management assise impeccable à son bureau bien rangé. Au troisième conseil tout planta : sur dix enseignants nous fûmes trois à pouvoir nous connecter. Des collègues frustrés, rejetés par la visio, téléphonèrent à ceux qui avaient réussi et tout le monde oublia le conseil et les élèves pour se focaliser sur le lien qui plantait et sur la surprise qu’un tel dysfonctionnement provoquait. Moi, j’avais transporté l’ordi dans la cuisine pour, caméra et micro coupés, piquer d’ail mon rôti, le garnir de légumes et éplucher mes patates. J’étais heureuse, car ce soir-là l’informatique m’avait vraiment fait gagner du temps.        

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Détective du point mousse

J’essaie une recherche Internet, puis une autre. Je tente tous les inspecteurs en replay. L’inspectrice vieillissante et dépressive qui sillonne la campagne du nord de l’Angleterre. La valeur sûre du Poirot maniaque. La vieille Marple avec qui je tricote. Maigret qui comprend les gens gris qui vivent dans des décors sombres. Les agents fédéraux américains sans failles ni famille, heureux d’être menés au pas et d’exalter les vertus militaires. Columbo qui vous perce à jour en vous regardant de travers. L’inspecteur chef britannique pépère dont la femme planplan traîne la malédiction de s’emmêler les pattes dans un meurtre dès qu’elle sort innocemment de sa maison, pour chanter, randonner ou pour pique-niquer. Le lieutenant sexy qui pourchasse les hors la loi en talons aiguilles, une arme à la main, flanquée d’un écrivain richissime qui est devenu, sur une autre chaîne, un simple et pauvre flic, mais qui n’a rien perdu en changeant de série puisqu’il séduit tout autant les femmes, et cette fois sans Ferrari.

Les pourfendeurs de méchants à la télé sont tous fêlés. De quoi être particulièrement heureuse de ma vie de confinée, assise devant mon écran sans bouteille de whisky, libre des casseroles psychologiques, familiales et alcooliques que se trimbalent nos héros, pourtant garants de la justice et de l’équité dans les séries télé.

Des meurtres, j’en avale ainsi trois ou quatre par jour, confortablement installée. Pour accompagner mon thé. Avec mon plateau télé. En tricotant. En épluchant des marrons, en écossant des haricots, en coupant des pommes. Ça fait que les suspects s’emmêlent un peu dans les mailles, que les flics pataugent dans le cassoulet et que les cadavres se noient dans la compote. Certains meurtres manquent de sel. D’autres sont ficelés serrés comme un chou farci*. Certains m’endorment avant la fin, mais je sais que je les reverrai demain, ou l’année prochaine, en rediffusion et en replay.

Depuis septembre je suis devenue accro aux meurtriers. La faute aux bonnes résolutions post-burn out de me ménager et de faire des pauses « légume de canapé » dans tous les interstices laissés libres par les gosses et par les élèves. Pour guérir d’un syndrome de choc post-traumatique, ma psychologue m’avait conseillé de regarder des reportages animaliers plutôt que des gens appliqués à se trucider. Mais entre un cadavre de pacotille et l’image du dernier lion bouffant la dernière gazelle dans un écosystème agonisant, quel est vraiment le plus traumatisant ?

Est arrivé le deuxième confinement qui n’a rien arrangé. Qu’est-ce qu’on attend de sa journée quand on n’a plus d’amis, plus de sorties, plus de concerts, plus de vie associative, plus de café du matin avec les copains au chômage ou en horaires décalés, et plus de bière du soir avec les mères du quartier avides de ces petits moments de liberté ? Le Graal, devient quoi ? La télé.

La télé quand tu poses tes fesses.

La télé quand tes mômes, enfin au pieux, ont fini de hurler, et que tu leur as dit qu’après 21 heures tu n’étais plus leur mère.

La télé quand ton mari fait la vaisselle que tu as accumulée exprès nombreuse et très grasse quand tu préparais le dîner pour l’occuper longtemps et te donner l’occasion d’être enfin seule dans le salon.

La télé quand tu te dis que tu devrais plutôt jouer du piano ou lire un livre, mais que non, parce que t’as envie de savoir si le commissaire va gagner à la fin.

La télé dont tu regardes pour la dixième fois l’épisode 17 de la saison 12 mais où tu ne sais toujours pas ce qui va se passer parce que tu confonds avec l’épisode 33 de la saison 15.

La télé quand tu te dis que ce serait merveilleux si ton mug de tisane ne te donnait pas tant envie de faire pipi parce que t’as plus le courage de te lever.

La télé quand t’as même plus l’ambition de faire croire ou de te faire croire que t’es intelligente.

La télé quand la fin de l’automne t’a laissée sans marrons à peler ni pommes à compoter, et que tu te lances dans la confection de saison de chaussettes de Noël, comptant les cadavres entre deux rangs rouges et blancs.

Et quand mon épisode sera terminé ? J’irai me coucher avec une chaussette décorée d’étoiles et de sapins à chaque pied, et je m’endormirai, un livre d’Agatha Christie tombé ouvert à mes côtés.

*Voir recette du Chou farci – Février 2019

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Au bout des terres, la tête dans le sable

Depuis septembre. À Saint-Denis, un élève s’est fait poignarder en classe* : vivant, mais c’était déjà choquant. À Conflans, un collègue s’est fait assassiner. Trop de sang. Trop de colère aussi pour une rentrée. Et pourtant… Je devrais être capable de combattre, de parler, de m’indigner, de dénoncer ce qui nous a menés là, mais je reste coite, comme deux ronds de flan. Car je ne comprends plus. Quelle est cette réalité dans laquelle je me vois flotter au gré des nouvelles de sang versé, et patauger dans les annonces des protocoles sanitaires changeants du gouvernement ?

Je regarde la mer et je voudrais un jogging. Le premier samedi des vacances, après le meurtre, j’ai acheté au marché un pyjama en pilou, une écharpe en laine à carreaux rouges et des chaussons fourrés. Maintenant je voudrais un jogging, ou plutôt deux pour pouvoir toujours en changer, pour en avoir toujours un qui sente le propre quand je rentre du lycée et quand j’enlève dès le couloir dans l’entrée, mon masque malodorant et souillé, puis tous mes vêtements comme une peau contaminée.

On m’a toujours dit que les profs étaient pédants. Des genres d’intellos un peu fainéants, accaparant la parole en société pour briller, assez mal fringués mais d’un négligé assumé, notoirement peu argentés mais toujours trop payés pour leurs petites journées et pour leurs grandes vacances. Faut-il qu’ils aient du temps pour se mêler de corriger les fautes d’orthographe des gens qui bossent !

Prof forcément en vacances, devant la mer pour une dernière soirée, je revois défiler les sept dernières semaines au lycée. Je m’interroge.

Je me demande si j’ai brillé quand, à quatre pattes dans le couloir, attendant les pompiers, je tenais dans mes bras une élève couchée sur le carrelage, secouée de spasmes et bavant dans mes mains. J’apprenais tout juste son prénom et elle étouffait de panique, sans qu’on ait compris pourquoi, après avoir respiré de trop près une giclée de gel hydro-alcoolique.  Mon expertise en orthographe ne m’a pas empêchée d’être conne au point de tenter de la calmer en lui parlant d’été indien qui chante et de famille aimante. Pas une seconde je n’ai imaginé que la jeune fille vivait placée en foyer. A sa place, aurais-je eu envie de m’enfoncer un couteau dans le cœur ?

Comme je déteste tous ceux qui jugent les banlieues qu’ils fantasment pleines de racailles et de parents démissionnaires, alors que moi, après vingt ans de travail sur ces lieux, je suis toujours incapable d’imaginer la vie de mes élèves ! Je leur demande d’apprendre soirs et week-ends des fonctions et des pourcentages, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils ont à supporter, et sans avoir pu encore déterminer si c’est une erreur ou un bienfait de continuer à m’aveugler et de vouloir leur enseigner, à eux, comme à n’importe quel élève qui retrouverait après les cours, sa chambre, son bureau, et surtout la sécurité indispensable au cerveau pour étudier.

Sur la plage peu fréquentée des vacances de la Toussaint on ne croise que des grands-parents missionnés pour garder leurs remuants et déconcertants petits-enfants. Les parents sont de vrais gens restés dans la grande ville : ils travaillent. Moi, je suis là. On me demande ce que je pense de la rentrée, de la covid. Ma tête est pleine mais les phrases ne sortent pas, ou trop bousculées, trop nerveuses, mal choisies, partisanes peut-être. Je revois les masques portés parfois une semaine entière sans rechange ni lavage. Je revois mes trente-cinq élèves entassés, et les bousculades dans les couloirs où souffle contre souffle on se force un chemin vers d’autres classes. Je revois les nez qu’on mouche et les fenêtres verrouillées de certaines salles qu’on m’ordonne d’aérer. Je revois les stylos qui se prêtent, les bonbons et les bouteilles de soda qu’on fait semblant de ne pas s’échanger. Et aussi les élèves qui s’absentent, les cas contacts qu’on oublie sans doute un peu volontairement, nombreux dans toutes les classes, sans que frémisse le protocole, allégé pour les écoles fin septembre, renforcé fin octobre, mais toujours fantoche. J’entends le ministre dire que tout va bien.

Alors vraiment, je voudrais un jogging. Et une tasse de thé, brûlante, que je tiendrais à deux mains, pour laisser filer dans la contemplation de la mer ou d’une campagne quelconque, derrière une vitre frappée par la pluie, sa chaleur et le temps.

Je m’interroge sur le travail qui doit sauver le travail et l’économie, taillant dans nos vies, sacrifiant nos liens, nos loisirs, nos affections. Je m’interroge sur une machine qui s’autoalimente et avance sans autre but que celui d’avancer. Qui travaille sans autre but que travailler. Et aussi consommer de la bouffe, des jouets et de la télé, quand bars, théâtres et salles de concerts sont fermés.

Je m’interroge sur ma rentrée lundi. Dois-je jouer de mon indice de masse corporelle à 30,04 ? Avec peut-être un ou deux paquets de chips supplémentaires, je pourrais demander à télétravailler : personne obèse et fragile selon la circulaire du ministère. Suis-je inquiète de nos conditions sanitaires déplorables et des faux discours qui ne nous protègeront pas ? Ou suis-je fière et impatiente d’en être : unie avec mes élèves et mes collègues plus minces, suant encore la vocation, armée de mon feutre, de mes polys et de mes exos, debout derrière le rempart de mon masque à fleurs de coton.

*https://www.bfmtv.com/paris/seine-saint-denis-un-lyceen-poignarde-un-autre-eleve-en-classe_AN-202009300189.html

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Sketch covid

Quand j’ai subitement renoncé à démissionner pour reprendre ce 1er septembre 2020 un poste d’enseignement en lycée, mon mari m’a dit : « Tu démissionneras le 16 septembre ».

À force d’être chaque jour évoqué, invoqué, prédit et blagué, le 16 septembre lui-même s’est pris au jeu, me concoctant un parcours d’obstacles pour cette journée maudite. Sept heures de cours avec 36 élèves par 36 degrés. Le masque trempé de morve et de sueur. Des salles de classe aux fenêtres soit verrouillées en position fermée soit ouvertes sur le bruit et la poussière d’un chantier. Des feutres à tableau tombant en panne d’encre au milieu d’une démonstration, et un très jeune collègue – qui avait dû apprendre le pot au moment où moi j’apprenais mon métier – me demandant d’un air de vieux sage protecteur si je m’en sortais avec mes élèves et avec mes cours à préparer.  

Je finis ruisselante mais sur mes deux jambes. Encore fallait-il, pour entériner ma victoire, être capable d’y retourner le 17 au matin.  Hélas le 16 septembre m’avait réservé une dernière épreuve. À 17h56, soulagée, mouchée et douchée, j’étendais enfin mes jambes sur le canapé, refusant, sans honte pour une fois, la double journée des mères rentrant dans leur foyer. C’est là que le mail des services de la Mairie me frappa par surprise : « demain jeudi 17 septembre la garderie du matin ne sera pas assurée dans l’école de vos enfants ».

Quand, cinq heures plus tard, je posai ma tête sur l’oreiller, elle était chargée d’un épineux calcul : sachant que l’école maternelle ouvrirait sans garderie à 8h35 seulement le lendemain, pourrais-je être à 8h55 devant mes élèves ?

À 8h30 j’arrivai devant la porte de l’école. Des parents rentraient et sortaient depuis déjà dix minutes : ceux de la première fournée du protocole covid, autorisés à rentrer les premiers à 8h20 et à sortir le plus vite possible pour nous laisser la place, à nous qui étions de la deuxième fournée, sélectionnés pour un dépose-bébés entre 8h35 et 8h45.

J’avais bouclé mon sac à dos le plus légèrement possible, et je tenais fermement la main de mon gamin, prête à m’élancer la première au top départ de la deuxième vague des parents masqués. La ruée vers l’or version working mother pressée. Autour de moi ça commençait à râler. Le début de semaine s’était caractérisé par un certain laisser-aller dans le respect du protocole anti-contact de séparation des parents en deux rentrées distinctes, et les mères du deuxième choix n’acceptaient pas le tour de vis imprévu qui leur barrait, ce 17 septembre, la route à 8h32. Imposantes, des mères voilées en cohortes s’agglutinaient contre l’entrée, argumentant, et menaçant par leur masse, la gardienne de l’école d’un contact plus direct et plus immédiatement néfaste que celui d’un covid à incubation lente. Le plus silencieusement possible je gardai ma place contre le cadre de la porte, misant sur ma discrétion et sur l’effet de surprise pour doubler les resquilleuses remontées. À 8h34 les femmes se soufflaient au visage leurs microbes et leur indignation. Ce matin-là toutes les mères au foyer avaient toutes un emploi éloigné et des rendez-vous impérieux qu’elles criaient pour justifier de leur priorité. La gardienne excédée par un tel début de journée nous avait fermé la porte au nez.

Par une fente du portail, maintenant verrouillé, je voyais revenir les parents de la première heure. Débarrassés de leur progéniture, ils avançaient nonchalamment vers nous, roulant des fesses et dandinant du ventre. « Mais qu’on les fasse sortir ! » hurla une femme près de moi. Emportés par les pas lents des premiers parents bavards et détendus, 8h37 étaient passés. Mon retard serait bientôt consommé.

C’est alors que la gardienne ouvrit la porte. Faux-cul dans mon amabilité fardée d’un sourire que je m’efforçai de décrisper, je lui demandai : « On peut y aller ? ». À son signe de tête je me faufilai, laissant derrière moi les mères les plus vindicatives bloquées par la gardienne en veine de vengeance. Sans lâcher la main de mon fils qui en riait de joie, je me mis à courir, tout juste devancée par une autre mama aussi grosse que moi mais plus agile. À peine arrivée au pied de l’escalier, la mère de tête voit par terre sous un banc du rez-de-chaussée une chaussette oubliée. Elle fait volte-face, son gosse glisse, pivote, et elle s’exclame : « Mais c’est à mon fils ça ! ». J’en profite pour la doubler. Maintenant sans rivale dans l’escalier, je fonce vers la classe n°4. J’arrive première et fière, donnant par un bonjour souriant et par un bisou masqué sur la joue de mon enfant, l’illusion d’être calme et d’avoir du temps. Cette comédie finie, je me retourne pour foncer vers la sortie. Hélas face à moi se ruent maintenant tous ceux que j’avais laissés derrière. En sens inverse ils me bouchent le couloir, l’escalier et le portail. Virus ou pas, on se frôle, on se presse, on s’écrase les seins et les cuisses en essayant de ne pas bousculer et de ne pas étouffer trop d’enfants. Au bout du torrent humain : la rue.

Je sortis enfin à 8h42 et courus 15 minutes, asphyxiée comme un poisson hors de l’eau par mon masque qui rentrait dans ma bouche à chaque inspiration. À 8h57, après un ultime escalier à monter et une ultime porte prise dans la gueule, poussée par un élève qui descendait quand moi je montais, je retrouvai ma classe, essoufflée, cassée mais la tête haute. On était le 17 et j’avais gagné.

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La vie réelle

Dans la rue du laboratoire d’analyses médicales, la queue s’allonge sur la chaussée, serpente le long de barrières mobiles, et traverse la rue pour s’étaler dans les jardins publics de la Mairie. Des vigiles baraqués régulent les priorités et le trafic dans cette marée humaine qui, si elle n’a pas encore la covid, l’aura certainement après avoir attendu quatre ou cinq heures debout dans la masse des clients potentiellement infectés du laboratoire.

Si la régulation d’un tel flux passe par la priorité aux parcours coordonnés pour se faire tester, il faudra faire la queue chez le médecin avant de la faire sur le trottoir du laboratoire.

Je passe deux fois par jour depuis la rentrée devant cette infinie file d’attente qui jamais ne semble diminuer, ni le matin, ni le midi, ni le soir.

Aujourd’hui je souffle de soulagement d’avoir fait une semaine entière de cours sans m’absenter. Y aura-t-il d’autres semaines complètes. Je m’inquiète. Mon fils de quatre ans a le nez qui coule depuis deux jours. Au matin, ses bronches encombrées par la position allongée le font tousser. On lui prend sa température : quand il se réveille, quand il joue, quand il dort. On flippe. « Si tu prends ton sirop mon chéri je t’achèterai un œuf Kinder cet après-midi ».

L’école l’acceptera-t-elle ? Les règles de la maternelle, de l’école élémentaire et du collège sont les mêmes : prendre la température de son enfant le matin, ne pas l’envoyer s’il a plus de 38, ne pas l’envoyer s’il a d’autres symptômes (la toux ?), l’amener chez le médecin, le faire tester covid, et ne l’autoriser à retourner à l’école que dûment muni d’un test négatif ou d’un certificat médical.

Mon médecin généraliste n’a pas de rendez-vous libre avant cinq jours. Depuis plus de dix ans qu’il est mon médecin, il a toujours eu des rendez-vous pour le jour même ou pour le lendemain. La petite couronne parisienne échappe aux soucis des déserts médicaux.

Le jour où l’école n’acceptera pas mon morveux d’enfant qui sera marqué du sceau de l’infamie fiévreuse, je devrai sans doute m’absenter cinq jours (sans justificatif médical puisque sans docteur disponible, et donc probablement sans salaire et sans sourire du proviseur) de mon lycée pour garder le mioche et attendre le rendez-vous chez le médecin. Celui-ci me prescrira les cinq heures de queue au laboratoire avant d’espérer trois jours plus tard un test négatif (peut-on croire aux nouveaux tests en vingt minutes ?) ou pire, positif, qui contraindra alors mon enfant à sept jours supplémentaires de quarantaine (septaine ?) et nous conduira tous, ses parents, frère et sœur, à solliciter pour cinq jours plus tard, quatre rendez-vous chez le médecin afin d’aller ensemble faire la queue au laboratoire d’analyses pour juger de la nécessité de retourner sept jours à l’isolement, pour constater peut-être ensuite que son école aura été fermée pour raison de santé.

On se croirait au Monopoly : la case « toux » vous amenant directement aux vacances de la Toussaint sans passer par la salle de classe.

Nos gouvernants ont-ils eu des enfants ? Sans nounou à domicile, précepteurs, jeunes filles au pair et autres bonnes ou personnels domestiques à tout faire, veux-je dire.

Par le hasard d’une porte d’ascenseur bloquée, je croisai hier dans l’escalier une voisine, octogénaire alerte, dont la profession avait été de dessiner des collections de mode enfantine. Toujours très au courant des dernières prises de position de la droite conservatrice, porte drapeau des bonnes pratiques et de la sécurité, elle m’expliqua entre deux paliers, comme ses vacances avaient été enrichissantes, puisqu’elles lui avaient donné l’occasion de rencontrer « des gens de la France vraiment profonde à la Baule ». Ma voisine avait appris, sidérée, que dans notre pays habitaient des gens qui n’avaient pas de boulangerie au bout de la rue ! Ni de médecins ni de labos certainement. Mais enfin, ces gens-là marchaient à côté de leurs bottes puisqu’ils devaient certainement manquer autant de la télé, et du décodeur intellectuel pour la comprendre, que de pain frais tous les matins. Elle s’était sentie la mission estivale de les éduquer. Le monde n’irait-il pas mieux si tout le monde vivait comme nous ?

Comme NOUS ? Comme Macron ? Comme une riche retraitée de petite couronne aisée ? Comme ceux qui croient que les protocoles sanitaires sont réalisables, les médecins disponibles, les laboratoires en nombre suffisants, les enfants jamais enrhumés et toutes les salles de classes équipées de fenêtres qui s’ouvrent et de distributeurs de gel hydro-alcoolique ? Faut-il me résigner ou laisser monter ma colère qui naît de la méconnaissance méprisante qu’ont les puissants de notre vie.

Pour finir, un petit lien vers un article sur les conditions sanitaires cette semaine dans un lycée :

https://actu.fr/ile-de-france/saint-denis_93066/coronavirus-en-seine-saint-denis-droit-de-retrait-du-personnel-dans-un-lycee-de-saint-denis_36028459.html

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