Les bêtes

Les bêtes sont rassemblées là, sous mes fenêtres. De mon balcon, les surplombant à peine, je vois leur cou, long, leur tête, grise, leurs yeux de fer, aveugles qu’une main guide.

Dame du château, prisonnière impuissante de ma tour, je regarde les bêtes, nées du croisement d’un troll et d’un dragon, qu’un pouvoir maléfique a rendu maîtresses de mon royaume jadis féerique.

Intruse, voyageuse traversant le jurassique, exploratrice imprudente du Monde perdu, j’observe, depuis le haut de la paroi d’un cirque de pierre, le repas monstrueux des bêtes, en bas.

Les mâchoires brisent les briques et les blocs qui éclatent en particules blanches, rouges et ocre. Elles dépècent le cadavre immense, vidé de ses meubles et de ses occupants. Elles arrachent aux os de béton des lambeaux de métaux et d’enduits, qu’elles broient puis jettent au loin. Elles déchiquettent les chairs de zinc, ne s’arrêtent pas à la texture surprenante d’un verre qui se brise et croustille. Des gaines restent accrochées à leurs canines et pendent, tendons agaçants coincés entre les dents des dévoreuses. Elles dodelinent de leur crâne minuscule et ouvrent des gueules immenses pour recracher les déchets incomestibles du festin. L’un des monstres dévore les murs, mordant à pleine bouche dans les épais parpaings. Il laisse tomber de gros morceaux de sa proie qu’il pousse ensuite à terre, s’aidant de son nez et de son front, vers sa femelle ou peut-être son petit qui, le museau enfoncé dans les débris, dégoulinant de boue, fouille le sol et se repaît des restes tombés du bâtiment mort.

Les bêtes ne me regardent pas plus qu’un insecte insignifiant. Leur implacable gloutonnerie fait trembler mon appartement. C’est avec le sentiment d’être témoin d’une orgie secrète orchestrée par un pouvoir obscur et malfaisant, que je les filme. Les crocs de fer, sur l’écran de mon téléphone soudain me terrifient. Et si les bêtes venaient par ici ? D’un simple allongement de son cou articulé, la plus grande d’entre elles peut m’atteindre, arracher ma balustrade et me précipiter dans le vide.

Je suis inquiète de cette vie menaçante et gigantesque qui grouille sous mes fenêtres, encouragée par de petits êtres casqués, vêtus de masques et de vestes de chantier, qui fourmillent dans les décombres, tels de petits orques et gobelins au service d’un empereur des ombres.

Un obscur traité, un parchemin, dit qu’avant mon immeuble doit s’arrêter leur déjeuner. Une fragile palissade qui n’arrête ni le bruit, ni les vibrations, ni les nuages de poussière, marque la frontière.

Les machines ont dévoré les anciennes cuisines collectives de la ville. Elles ont arraché les grands arbres de la cour de l’école maternelle. Elles ont troué les toits des hangars des balayeuses et briseront bientôt les serres municipales. A la fin, tout au bout du terrain, elles se régaleront d’une dernière entreprise, rachetée par la Mairie pour son fabuleux projet. Sur les ruines des anciens entrepôts va naître un nouveau quartier. Des immeubles de huit étages, des parkings de trois sous-sols, deux nouvelles rues. Un peu de végétation aussi à ce qu’on dit. C’est tout un îlot, caché au cœur d’un carré d’immeubles d’habitations datant des années soixante, c’est tout un monde de vieux bâtiments techniques, de toits de tôles, de constructions industrielles, qui disparaît au profit de logements chics destinés à de nouveaux habitants qu’on espère toujours plus riches.

Je ne sais pas si je verrai encore le soleil se lever, mais ce sera plus propre, plus blanc, moins disparate. Ce dont je suis sûre c’est que je ne verrai plus la longue barre HLM qui actuellement me fait face, et dans laquelle mes enfants avaient leur nounou. Parfois encore on se fait coucou. Parfois l’assistante maternelle prend son téléphone et appelle, inquiète si mes volets ne sont pas levés, ou curieuse si au contraire mes fenêtres ouvertes lui apprennent notre retour de vacances : « Bonjour, tout va bien madame ? Et les enfants, ça va ? ».

La vue sur un nouveau quartier de standing sera plus vendeuse que celle sur une barre HLM, même s’il faut pour ça perdre un peu de la lumière du matin. Les prix de l’immobilier montent dans mon quartier. Serais-je donc sans rien faire, assise sur un tas d’or tout comme les bêtes sont vautrées sur leur tas de pierres ?

Alors oui, c’est bien. Sans doute. Mais à leur prochain repas, les bêtes détruiront l’école maternelle. Celle de mes enfants. Celles dont je voyais – les jours d’automne un peu sombres – l’intérieur éclairé. De ma fenêtre aux heures de classe, je regardais parfois évoluer mon fils avec ses camarades. Je plantais des fleurs sur mon balcon au printemps, j’accrochais des guirlandes de Noël en hiver, pour qu’il les voie si jamais l’envie lui en prenait : « Ta maison n’est pas loin, mais si tu t’amuses et si tu nous oublies, c’est bien ». Aujourd’hui les salles de la petite école qui n’avait que quatre classes, n’ont plus de vitres aux fenêtres. Les murs sont nus. Tous les dessins, les alphabets, les comptines ont disparu.

Mon fils n’aime plus regarder par la fenêtre et aucun tas d’or ne le console des mâchoires de fer dévorant son école.

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La soupe au burn out

« Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues ! Dites-moi comment vous occupez vos journées. » Ma psychiatre s’imagine sans doute que je m’ennuie. Elle me rappelle l’ami qui m’a envoyé son fils pour quelques conseils en maths : « Ça te fera du bien de l’aider, tu as besoin de te changer les idées et de sortir du ménage. »

Je ne fais pas plus le ménage qu’avant. Il serait pourtant traditionnel d’y penser avec l’arrivée prochaine du printemps. Vendredi, au lever du soleil, des oiseaux chantaient. La pluie des jours précédents avait cessé. Je n’ose pas avouer à ma psychiatre, ni à mon ami, que la douceur de l’air et les pépiements entrant par la fenêtre ouverte n’ont pas su remuer la fibre ménagère qui, à cette époque de l’année, devrait me pousser à retourner tous les matelas. Tout juste la bouffée d’un air renaissant, offerte par cette belle matinée, m’avait-elle suggéré de semer des radis et des courgettes. Mes radis, graines de prétentieux, ont toujours poussé en fleurs, oublieux de leurs racines désespérément filiformes. Quant aux courgettes, cultivées en jardinières au-dessus du boulevard, elles se nourriraient de particules fines.

Comment j’occupe mes journées ? Je bois des cafés. Chez moi, chez l’autre, au bistrot. Mon agenda électronique se remplit de rappels en petits noirs. Il y a les cafés réguliers avec les habitués. Il y a les cafés occasionnels avec les amis plus éloignés qui se succèdent chaque semaine. Les cafés crème. Les cappuccinos. Les cafés avec un verre d’eau. Les cafés prétexte à grignoter des chocolats et des madeleines. Les cafés sans sucre pour ne pas grossir. Et les décas pour bien dormir. Amers ou gourmands, ces cafés sont toujours bavards et partagés. Qui a dit que le burn out isolait ?

Faut-il conclure que dans mon quartier le burn out se soigne bien ? Ou faut-il conclure qu’il se vend ici plus de café qu’ailleurs ? En grain ou moulu ? En tasses en terrasse ou en paquets au supermarché ? Il y a les cafés prévus : les cafés serrés de longue date dans l’emploi du temps d’amis très occupés. Il y a les cafés impromptus : les cafés allongés sur toute une demi-journée, de copains pas très pressés croisés par hasard au détour d’un magasin ou d’un carrefour. Un burn out, certes, mais avec un café s’il vous plaît !

Ma psychiatre s’imagine sans doute que je me sens seule. L’anonymat des grandes villes. La solitude de la malade, isolée aux heures ouvrables, marginalisée quand tous les bien portants s’enterrent dans le métro ou sont déjà au boulot. C’est sans compter sur les nombreuses mères au foyer de mon quartier. Sur les artistes aux horaires décalés. Sur l’informaticien en télétravail heureux de faire une pause avec un être humain. Sur la copine qui travaille le samedi aux Galeries Lafayette mais qui est libre le jeudi. Sur la réceptionniste d’hôtel qui finira tard le soir mais qui discutera volontiers le matin.

C’est sans compter sur tous ces gens que je ne connais pas vraiment mais que je croise tous les jours. Un habitant de la rue dont le visage s’illumine chaque fois qu’il me croise : « Quelle bonne surprise ! Comment ça va ? ». « C’est qui ? » me demande ma fille. « Je ne sais pas mon enfant, quelqu’un ». Le vieux qui avait deux cageots de pommes et qui voulait m’en donner un si je lui cuisinais de la gelée avec l’autre. Les anciens voisins. L’agent du passage piéton qui fait traverser les enfants quatre fois par jour et qui, entre temps, traîne sa clope et m’interpelle où qu’il soit quand il me voit. L’ancien animateur de l’école qui colle maintenant des contredanses mais sans jamais oublier de demander des nouvelles des enfants. La gardienne de la salle associative à qui je demande dix fois d’ouvrir la porte le mercredi et qui ne m’en veut pas les autres jours. L’agent d’accueil du conservatoire que je rencontre en pleines courses et avec qui je bavarderai ce soir. La dame au supermarché et le peseur de légumes maghrébins qui me voient avec un sac de courgettes et un sac de carottes et qui me lancent : « Avec ça vous allez faire un bon couscous ! ». Euh non : un risotto. Et le peseur de légumes antillais du même supermarché qui brandit ma botte de poireaux : « Avec ça vous allez refaire la conquête de votre mari ! ». Euh non : juste de la soupe.

Dans mon quartier les gens aiment parler. Aux caisses des magasins. Aux arrêts de bus. Sur les bancs du parc. Ils sont parfois indiscrets. On en croise certains pendant des années, jusqu’à les tutoyer. D’autres ne sont là que pour trois jours, de passage de province ou de l’étranger, en visite pour garder des petits enfants. Ils racontent d’un trait leur vie dont on ne saura plus jamais rien, un œil sur les balançoires et l’autre sur les toboggans. « Que faites-vous de vos journées ? ». Je papote. Toujours et partout, je papote. Chez moi, dehors, au coin de la rue avec l’infirmière, super héroïne du quotidien, qui va prendre son poste à l’hôpital et qui me raconte en rigolant les pires horreurs sur notre système de santé. Le courage dans la dérision. Alors je rigole aussi, de l’hôpital, de l’école. En rire me permet oublier que j’en ai pleuré.

Dans mon quartier il est rare de sortir sans échanger un sourire. Il est difficile de s’enfermer sur soi. Le dimanche, quand mes enfants et mon mari rentrent du parc, je demande : « Qui avez-vous croisé ? » Il y a toujours des nouvelles de copains au menu du déjeuner. Il y a toujours une anecdote savoureuse pour accompagner les pâtes ou le pain. Le burn out est oublié, ou plutôt banalisé : « Maman, tu peux nous faire une soupe au burn out, j’adore ça » demande ma fille. « A la butternut, à la butternut ma chérie » répond mon mari. Noyé dans le café, la soupe et les conversations, le burn out s’est fait tout petit. Au second plan, il est là, mais il ne dérange pas trop. Il n’est qu’un mot parmi les autres mots si nombreux. Ici l’anonymat des grandes villes n’existe pas et le bruit constant des bavardages me tourne, sans y penser, la page.

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Parisiens mais sympas

En slip et chaussures de rando, les fesses collées au hublot chaud du sèche-linge en marche, j’espère réussir à sécher ma petite culotte avant l’arrivée d’un autre utilisateur de la laverie automatique de Super-Besse. Il est 10 heures.

Alors que depuis des semaines la météo annonçait des températures désespérément positives et des précipitations quasi nulles, la neige s’est soudain mise à tomber dru quelques centaines de mètres avant notre arrivée à la station de ski, à 8 heures ce matin. A cette altitude il avait neigé toute la nuit, et au petit jour notre point de rendez-vous en forêt se parait de tous les charmes d’un conte de Noël.

Ayant abandonné la voiture au bord de la route, nous grimpions un sentier rude au milieu des sapins blancs. Soucieuse de préserver la magie de ce moment, je tentais de cacher mon essoufflement à monter cette pente à douze pourcents. Je sentais obscurément que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Sans guide ni indications, nous avancions sur le seul chemin possible quand retentit un horrible vacarme à vous remuer une hérédité issue du fond des âges : des jappements de chiens et des hurlements de loups. Si mon moi contemporain se félicitait – les cris des animaux le prouvaient – d’être au bon endroit, mon cerveau reptilien, lui, m’intimait l’ordre ancestral et viscéral de me barrer fissa. Un instinct millénaire me disait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Devant nous se dressait la meute. Gentils chiens ou loups des bois, ces bestiaux n’avaient que peu à voir avec les huskies argentés aux yeux bleus exhibés quelquefois en ville par des bourgeois. La rencontre des chiens de traîneau et des enfants fut assez naturelle, hélas nos manteaux déjà mouillés par les flocons et mon sac à main Ted Lapidus en bandoulière rendaient notre équipée bien cocasse aux yeux du musher* et des autres groupes de touristes vêtus de combinaisons intégrales imperméables et chaussés d’après-skis. Un certain sens du ridicule me susurrait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Si je m’étais crue avisée et bonne mère en habillant mes enfants de pantalons de ville doublés et de vestes fourrées sous leurs blousons, je réalisais vite en découvrant le traîneau, qu’il allait falloir garder sourire et bonne humeur au moment de s’asseoir en famille sur les bancs couverts de flaques. Caler ses fesses dans l’eau glacée ne fut que le début de cette folle escapade. La neige qui continuait à tomber, achevait de tremper les manteaux d’école et les bonnets de laine. Les orteils dans les chaussures de marche prévues pour un milieu tempéré commençaient à geler. Les doigts dans les gants en polaire même pas étanches s’engourdissaient. Le Petit commença à gémir que les flocons lui piquaient les yeux. L’inconfort, mon postérieur à moins deux degrés et la bosse de mon sac à main au côté, me répétaient que je n’étais pas à ma place, mais faisais-je au moins plaisir à mes enfants ?

Le traîneau filait au milieu des pins, penchait dans les virages, sautait sur les ornières. Les chiens couraient. Le Petit pleurait. Le Moyen gémissait. Le musher s’interrogeait. Et moi je riais. Je riais fort pour couvrir le bruit des sanglots. Je riais d’autodérision à propos de nos vêtements citadins. Je riais pour rendre le fiasco de la promenade en traîneau aussi chaleureux que mes fesses et mes doigts étaient froids. Je riais pour faire oublier mon sac à main. Je riais pour colorer de bonne humeur la – désormais – certitude que je n’étais pas à ma place et que mes enfants ne se plaisaient pas. Parisiens à côté de la plaque mais sympas.

La fin de la course me laissait en début de journée une famille trempée à gérer. Tout se liquéfiait : les manteaux, les pantalons doublés, les yeux et les nez. J’assurais le musher, ses aides et ses chiens, de notre enthousiasme le plus profond et de notre entière satisfaction. Bien sûr que nous reviendrions. Parisiens à essorer mais sympas.

La descente vers la voiture se fit dans un torrent de larmes bruyantes plus terrifiantes que les cris des loups. Fallait-il rentrer se terrer sous la couette à l’auberge et perdre la journée ? La laverie d’un lotissement de chalets pour vacanciers parés pour l’hiver pouvait nous sauver. J’y trouvais deux mamies devant l’unique sèche-linge. Soucieuse de faire face malgré mes fesses froides, je décidai d’engager la conversation avec ces deux autres galériennes des vacances à la neige. Alors que mes mioches venaient de se répandre en eau et en morve dans le traîneau, elles s’appliquaient, elles, à sauver le linge de leurs petits enfants des dégâts nocturnes de la gastro. Au récit de mes gosses en chaussettes dans la voiture, elles ont bien rigolé. Parisiens imprévoyants mais sympas.

L’histoire s’est bien terminée. Restée seule et presque nue, faisant fi des convenances, j’ai fini par ressortir décente et chargée de vêtements secs. Les enfants restés dans l’habitacle chauffé de la voiture étaient tout roses et mangeaient des gâteaux. Une fois revêtus les pantalons doublés et les vestes fourrées encore tièdes, les parisiens pas très futés mais sympas, pouvaient redescendre dans la vallée, tout heureux de leur matinée. Parce que vous savez ce qu’il en resta une fois en bas ? « Maman, c’était trop beau la balade en traîneau ! ». Mes enfants étaient contents.

*Musher : le conducteur de traîneau.

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Pub (2) !!!

N’ayons pas honte ! Mon petit album pour enfants destiné à apprendre à compter jusqu’à 10 tout en découvrant l’origine des ingrédients d’un (excellent) gâteau aux pommes, Le gâteau pour compter, est publié en ligne aux éditions numériques 999. L’e-book du Gâteau est lisible et téléchargeable gratuitement sur le site Edition999 dans la rubrique Jeunesse.

https://www.edition999.info/Le-gateau-pour-compter.html

Si ce modeste album vous plaît (ou pas) n’hésitez pas à laisser des commentaires sur le site des éditions 999, ou sur ce blog ! Je sais que ce petit livre est imparfait, mais vos commentaires pourraient m’aider à faire mieux la prochaine fois ! Merci d’avance.

A bientôt…

Albertine Herrero

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Est-ce que je m’aime ?

Un soir tard, alors que nous rentrions d’un concert à pied, ma fille de onze m’a demandé pourquoi les gens se droguaient. La nuit était toute mouillée, la route brillait, et nous longions les grilles en fer forgé du parc. Allez savoir comment de telles idées naissent.

Prise par surprise entre la fin de la musique et l’envie envahissante d’aller au lit, je répondis sans réfléchir : « Peut-être pour oublier qu’ils ne s’aiment pas ».

Quand on est parent, on se sent le devoir de donner des réponses à nos enfants. Même quand nous n’en avons pas. Je ne sais pas la raison des addictions. Un manque d’imagination que je ne regrette pas.

Mais les réponses bidon apportent toujours d’autres questions : « Et pourquoi est-ce qu’ils ne s’aiment pas ? »

Peu de temps auparavant ma psy m’avait soumis sensiblement la même interrogation. Que pensais-je de moi ? Étais-je assez indulgente avec moi-même ? M’aimais-je ?

Prise au dépourvu sur un trottoir humide, prisonnière consentante d’un divan de psy, ou concentrée sur ma page après une longue réflexion, ma réponse au problème reste la même : celle de gonfler les joues, de rouler des yeux, et de laisser échapper un pet d’air perplexe. S’il faut mettre des mots, les seuls qui me viennent sont : « J’en sais rien » et « On s’en fout ».

Un collègue ouvrier de maintenance dans mon lycée avait un jour répondu à un gestionnaire RH lambda qui lui servait un questionnaire stéréotypé destiné à lui faire avouer ses défauts et ses qualités : « Demandez à ma femme ».

Suis-je aimable ? La question peut se poser, mais je ne sais pas. Demandez aux gens qui me côtoient et à ceux qui m’évitent.

Est-ce que je m’aime ? La question n’a aucun sens pour moi. Qu’elle soit centrale pour d’autres, je le vois, parfois, mais elle atteint dans mon cas, les limites de mon intelligence et de ma forme de compréhension. Mon cerveau, coincé dans une boîte trop petite, n’appréhende ni le Big Bang, ni les trous noirs ni la possibilité de m’aimer ou de me détester.

J’aime les autres – ou pas – mais moi, je suis moi. Devrais-je me choisir ? Devrais-je apprécier ma conversation, échanger avec moi-même des opinions ? Devrais-je apprécier ma sensibilité ? Devrais-je avoir peur de me perdre ?

Aimerais-je être moins grosse, plus grande et avoir un nez moins grand ? Oui, sûrement, mais a-t-on vraiment le temps de se regarder quand on est mère de trois enfants ?

Je vois mes mains sur le clavier de l’ordinateur et du piano.

Je vois mes mains pétrir une pâte à tarte et changer les draps souillés d’un bébé qui a fait pipi au lit.

Je vois mes mains plonger dans le seau d’eau javellisée des corvées ménagères.

Je vois mon doigt qui – ouch – vient de se pincer dans le tambour de la machine à laver.

Je vois mes pieds en éventail devant la télé.

Je vois mon œil droit puis mon œil gauche dans un coin de miroir quand je mets mes lentilles le matin.

J’ai mis plusieurs années à réaliser que mes yeux avaient changé de couleur.

Je m’aperçois parfois à moitié dans l’ascenseur.

J’entrevois de temps en temps sans m’arrêter – honteuse d’être surprise dans la contemplation de mon reflet – ma silhouette dans la vitrine d’un magasin.

Je ne suis pas sur les photos car je les prends. Je déteste être filmée et je ne reconnais jamais ma voix. Peut-on s’aimer quand on ne se voit pas ?

Matheuse médiocre, petite prof de banlieue, m’aimerais-je mieux si j’étais Villani ? Euh, non merci.

Pianiste pour toujours élève modeste, sans souffle ni envergure, m’aimerais-je bien si ma vie et mes insomnies étaient celles d’un Alexandre Tharaud, grand concertiste autour du Monde ? Même pas.

Alors quoi ? Alors je fais avec moi.

Quand je suis en colère contre un con, je me dis toujours que la meilleure des punitions serait qu’il voie avec mes yeux sa petitesse de con. Mais ce n’est jamais le cas. Et si je m’aimais sans avoir conscience de ma connerie ? Et si je me détestais à tort ou à raison, quelle solution pour couper les ponts ?

Non mais franchement, est-ce que je m’aime ? J’en sais rien et on s’en fout. Et vous ?

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Cliché océanique

Il était évident que je devais un jour mêler aux vagues l’étude n°12 opus 25 de Chopin. Rien d’original puisque cette étude est surnommée l’Océan.

N’était-ce pas trop facile ? C’est alors qu’une inspiration plus originale me vint : et pourquoi pas plutôt l’Intermezzo du Carnaval de Vienne de Schumann ? Vienne sur la côte atlantique ! Voilà qui devenait artistique ?

Vous me félicitez ?

Vous louez ma créativité ?

Et bien vous savez quoi : c’est que l’Océan, je n’ai jamais réussi à la jouer…

Voici donc ma version d’amateur de l’Intermezzo du Carnaval de Vienne de Schumann. Merci pour votre indulgence.

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L’apparence de l’argent – Partie 2 : À pied à Paris

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, le pavé de parisien est devenu chemin de randonnée. Pèlerins du travail, pèlerins des rendez-vous médicaux, touristes pèlerins. Paris a marché.

Les grilles des métros sont restées baissées. Les bus, bondés les premiers jours, ont été délaissés. Paris a marché.

Paris que je traversais sous terre est devenu Paris de plein air. Sous le soleil ou sous la bruine, j’ai marché, regardant parfois les immeubles et parfois mes pieds.

Reliant le périphérique à la Place de Clichy, l’avenue de Clichy nous conduit dans le vrai Paris comme le terrier du lapin blanc dans le pays des Merveilles. Tunnel entre deux rangées d’immeubles, rite de passage, parcours initiatique, l’avenue de Clichy n’appartient déjà plus la proprette petite couronne de l’ouest parisien, mais n’est pas encore la riche capitale. Elle hésite entre un passé industrieux et un présent dans lequel le prix du mètre carré ne s’offre qu’à des classes de plus en plus aisées. Dans cette avenue, l’avenir se construit à coup de bulldozers. Dominée par le nouveau palais de Justice, irriguée par le nouveau tramway, balafrée par la promesse du nouveau métro dont les travaux progressent, l’avenue de Clichy fourmille de mille populations dont la cohabitation ne sera peut-être qu’éphémère. Une femme, ployant sous une caisse de légumes, se plaint à son livreur : elle va déménager, le quartier est trop pauvre pour un magasin bio. Je lui conseillerais bien de patienter encore un peu. Sur le même trottoir, de nouveaux habitants, jeunes parents blancs en tailleurs et en costumes, roulent des poussettes vers les crèches. Ils slaloment entre quelques ivrognes, deux ou trois mendiants assis par terre, quelques prostituées asiatiques plutôt chics, et le rang chaotique, en route vers un gymnase, des collégiens d’une école catholique.

La butte Montmartre n’est pas très loin, et l’avenue de Clichy qui grimpe, s’amuse à nous casser les pattes. Au bout, la place de Clichy. À l’angle de l’avenue et de la place, la brasserie Wepler expose ses huîtres et ses fruits de mer. Elle nous apprend que nous avons franchi la frontière.  À gauche, Pigalle. En face, la rue d’Amsterdam.

La rue d’Amsterdam, étroite pour qui sort de l’avenue de Clichy, ne se répand pas encore en commerces luxueux, mais ici, les soldeurs de fringues d’occasion, les trouve-tout pour rien du tout et les boulangeries arabes ont laissé la place à des commerces spécialisés : boutique de trains miniatures pour collectionneurs, lingerie grande taille, pharmacie homéopathique. Sans le savoir, on en vient à suivre la gare Saint-Lazare pour emprunter la rue Tronchet et déboucher sur l’église de la Madeleine.

En quelques pas de mes souliers fourrés à cinq euros, obtenus au marché en échange d’une paire mal assortie d’escarpins de deux pieds droits*, le paysage a changé. Oubliés les mendiants, les superettes et les boutiques chinoises de chaussures en destockage. Tout n’est plus que luxe, brillance et vacuité. Nicolas Jounin, j’ose dire un collègue parce qu’il enseigne dans le 93, et peu importe qu’il soit maître de conférences à l’université et que je ne le connaisse pas, a envoyé ses étudiants en première année de sociologie à la fac de Saint-Denis, enquêter dans ce riche quartier de Paris. Le triangle d’or. Plus que les dorures, dit-il, c’est l’espace – luxe suprême dans une petite capitale surpeuplée – qui frappe. La perspective, la place Vendôme, la place de la Concorde. L’espace dans les vitrines quand quelques centaines de mètres ont suffi à remplacer les bazars de la périphérie encombrés de mille marchandises, par des devantures vides, ne présentant pas plus d’un objet de luxe – montre ou bracelet – au mètre carré. Vous vivez à cinq dans un deux pièces ? Nous, nous avons les moyens de donner leurs aises à des paires de boucles d’oreilles.

Écœurée de cette promenade aux décors dorés, gavée jusqu’à la nausée de cristaux Lalique tarabiscotés que j’oserais qualifier de mauvais goût si le prix de ces objets ne me laissait un doute sur la nature du bon goût, je laisse le palais de l’Élysée sur ma droite pour traverser, sans dévier, la Seine, le huitième et le septième arrondissements.

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, les manifestants aussi ont battu le pavé. Un jour de grève, alors que je cheminais, est passé sur la place de la Concorde, toutes sirènes hurlantes, incongru, brisant le silence d’un carrefour sans histoires, un convoi de fourgons de police. Ils ont tourné autour de l’obélisque. La tête du premier fourgon a fini par coller à la queue du dernier fourgon dans la ronde. J’avais envie de rire mais la brusque pensée que ces véhicules menaçants étaient sortis pour se battre contre moi et mes pareils, rendait moins comique le manège qui s’éloignait déjà, lumières bleues clignotantes, sur le pont Alexandre III.

Ma visite s’est alors enrichie de mes souvenirs de manifs. L’Assemblée nationale avec les gilets jaunes. Les Invalides avec la CGT. La rue de Grenelle et son ministère de l’Éducation Nationale, avec les profs. Et, plus aimablement, la Concorde et la rue de Rivoli pour la Nuit blanche en défilé avec mon groupe de musique.

Parfois saltimbanque pour distraire mais plus souvent gueuse en colère, j’ai davantage piétiné à Paris sur le milieu de la chaussée que dans les allées balisées des parcs et sur les trottoirs. Le moyen des moins que rien de s’approprier un temps le privilège de l’espace qui sert, dans les quartiers bourgeois, à l’exposition du luxe absurde de l’argent qui fait allégeance à l’argent.

*Voir : 2020 Janvier 2020

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