Sketch covid

Quand j’ai subitement renoncé à démissionner pour reprendre ce 1er septembre 2020 un poste d’enseignement en lycée, mon mari m’a dit : « Tu démissionneras le 16 septembre ».

À force d’être chaque jour évoqué, invoqué, prédit et blagué, le 16 septembre lui-même s’est pris au jeu, me concoctant un parcours d’obstacles pour cette journée maudite. Sept heures de cours avec 36 élèves par 36 degrés. Le masque trempé de morve et de sueur. Des salles de classe aux fenêtres soit verrouillées en position fermée soit ouvertes sur le bruit et la poussière d’un chantier. Des feutres à tableau tombant en panne d’encre au milieu d’une démonstration, et un très jeune collègue – qui avait dû apprendre le pot au moment où moi j’apprenais mon métier – me demandant d’un air de vieux sage protecteur si je m’en sortais avec mes élèves et avec mes cours à préparer.  

Je finis ruisselante mais sur mes deux jambes. Encore fallait-il, pour entériner ma victoire, être capable d’y retourner le 17 au matin.  Hélas le 16 septembre m’avait réservé une dernière épreuve. À 17h56, soulagée, mouchée et douchée, j’étendais enfin mes jambes sur le canapé, refusant, sans honte pour une fois, la double journée des mères rentrant dans leur foyer. C’est là que le mail des services de la Mairie me frappa par surprise : « demain jeudi 17 septembre la garderie du matin ne sera pas assurée dans l’école de vos enfants ».

Quand, cinq heures plus tard, je posai ma tête sur l’oreiller, elle était chargée d’un épineux calcul : sachant que l’école maternelle ouvrirait sans garderie à 8h35 seulement le lendemain, pourrais-je être à 8h55 devant mes élèves ?

À 8h30 j’arrivai devant la porte de l’école. Des parents rentraient et sortaient depuis déjà dix minutes : ceux de la première fournée du protocole covid, autorisés à rentrer les premiers à 8h20 et à sortir le plus vite possible pour nous laisser la place, à nous qui étions de la deuxième fournée, sélectionnés pour un dépose-bébés entre 8h35 et 8h45.

J’avais bouclé mon sac à dos le plus légèrement possible, et je tenais fermement la main de mon gamin, prête à m’élancer la première au top départ de la deuxième vague des parents masqués. La ruée vers l’or version working mother pressée. Autour de moi ça commençait à râler. Le début de semaine s’était caractérisé par un certain laisser-aller dans le respect du protocole anti-contact de séparation des parents en deux rentrées distinctes, et les mères du deuxième choix n’acceptaient pas le tour de vis imprévu qui leur barrait, ce 17 septembre, la route à 8h32. Imposantes, des mères voilées en cohortes s’agglutinaient contre l’entrée, argumentant, et menaçant par leur masse, la gardienne de l’école d’un contact plus direct et plus immédiatement néfaste que celui d’un covid à incubation lente. Le plus silencieusement possible je gardai ma place contre le cadre de la porte, misant sur ma discrétion et sur l’effet de surprise pour doubler les resquilleuses remontées. À 8h34 les femmes se soufflaient au visage leurs microbes et leur indignation. Ce matin-là toutes les mères au foyer avaient toutes un emploi éloigné et des rendez-vous impérieux qu’elles criaient pour justifier de leur priorité. La gardienne excédée par un tel début de journée nous avait fermé la porte au nez.

Par une fente du portail, maintenant verrouillé, je voyais revenir les parents de la première heure. Débarrassés de leur progéniture, ils avançaient nonchalamment vers nous, roulant des fesses et dandinant du ventre. « Mais qu’on les fasse sortir ! » hurla une femme près de moi. Emportés par les pas lents des premiers parents bavards et détendus, 8h37 étaient passés. Mon retard serait bientôt consommé.

C’est alors que la gardienne ouvrit la porte. Faux-cul dans mon amabilité fardée d’un sourire que je m’efforçai de décrisper, je lui demandai : « On peut y aller ? ». À son signe de tête je me faufilai, laissant derrière moi les mères les plus vindicatives bloquées par la gardienne en veine de vengeance. Sans lâcher la main de mon fils qui en riait de joie, je me mis à courir, tout juste devancée par une autre mama aussi grosse que moi mais plus agile. À peine arrivée au pied de l’escalier, la mère de tête voit par terre sous un banc du rez-de-chaussée une chaussette oubliée. Elle fait volte-face, son gosse glisse, pivote, et elle s’exclame : « Mais c’est à mon fils ça ! ». J’en profite pour la doubler. Maintenant sans rivale dans l’escalier, je fonce vers la classe n°4. J’arrive première et fière, donnant par un bonjour souriant et par un bisou masqué sur la joue de mon enfant, l’illusion d’être calme et d’avoir du temps. Cette comédie finie, je me retourne pour foncer vers la sortie. Hélas face à moi se ruent maintenant tous ceux que j’avais laissés derrière. En sens inverse ils me bouchent le couloir, l’escalier et le portail. Virus ou pas, on se frôle, on se presse, on s’écrase les seins et les cuisses en essayant de ne pas bousculer et de ne pas étouffer trop d’enfants. Au bout du torrent humain : la rue.

Je sortis enfin à 8h42 et courus 15 minutes, asphyxiée comme un poisson hors de l’eau par mon masque qui rentrait dans ma bouche à chaque inspiration. À 8h57, après un ultime escalier à monter et une ultime porte prise dans la gueule, poussée par un élève qui descendait quand moi je montais, je retrouvai ma classe, essoufflée, cassée mais la tête haute. On était le 17 et j’avais gagné.

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La vie réelle

Dans la rue du laboratoire d’analyses médicales, la queue s’allonge sur la chaussée, serpente le long de barrières mobiles, et traverse la rue pour s’étaler dans les jardins publics de la Mairie. Des vigiles baraqués régulent les priorités et le trafic dans cette marée humaine qui, si elle n’a pas encore la covid, l’aura certainement après avoir attendu quatre ou cinq heures debout dans la masse des clients potentiellement infectés du laboratoire.

Si la régulation d’un tel flux passe par la priorité aux parcours coordonnés pour se faire tester, il faudra faire la queue chez le médecin avant de la faire sur le trottoir du laboratoire.

Je passe deux fois par jour depuis la rentrée devant cette infinie file d’attente qui jamais ne semble diminuer, ni le matin, ni le midi, ni le soir.

Aujourd’hui je souffle de soulagement d’avoir fait une semaine entière de cours sans m’absenter. Y aura-t-il d’autres semaines complètes. Je m’inquiète. Mon fils de quatre ans a le nez qui coule depuis deux jours. Au matin, ses bronches encombrées par la position allongée le font tousser. On lui prend sa température : quand il se réveille, quand il joue, quand il dort. On flippe. « Si tu prends ton sirop mon chéri je t’achèterai un œuf Kinder cet après-midi ».

L’école l’acceptera-t-elle ? Les règles de la maternelle, de l’école élémentaire et du collège sont les mêmes : prendre la température de son enfant le matin, ne pas l’envoyer s’il a plus de 38, ne pas l’envoyer s’il a d’autres symptômes (la toux ?), l’amener chez le médecin, le faire tester covid, et ne l’autoriser à retourner à l’école que dûment muni d’un test négatif ou d’un certificat médical.

Mon médecin généraliste n’a pas de rendez-vous libre avant cinq jours. Depuis plus de dix ans qu’il est mon médecin, il a toujours eu des rendez-vous pour le jour même ou pour le lendemain. La petite couronne parisienne échappe aux soucis des déserts médicaux.

Le jour où l’école n’acceptera pas mon morveux d’enfant qui sera marqué du sceau de l’infamie fiévreuse, je devrai sans doute m’absenter cinq jours (sans justificatif médical puisque sans docteur disponible, et donc probablement sans salaire et sans sourire du proviseur) de mon lycée pour garder le mioche et attendre le rendez-vous chez le médecin. Celui-ci me prescrira les cinq heures de queue au laboratoire avant d’espérer trois jours plus tard un test négatif (peut-on croire aux nouveaux tests en vingt minutes ?) ou pire, positif, qui contraindra alors mon enfant à sept jours supplémentaires de quarantaine (septaine ?) et nous conduira tous, ses parents, frère et sœur, à solliciter pour cinq jours plus tard, quatre rendez-vous chez le médecin afin d’aller ensemble faire la queue au laboratoire d’analyses pour juger de la nécessité de retourner sept jours à l’isolement, pour constater peut-être ensuite que son école aura été fermée pour raison de santé.

On se croirait au Monopoly : la case « toux » vous amenant directement aux vacances de la Toussaint sans passer par la salle de classe.

Nos gouvernants ont-ils eu des enfants ? Sans nounou à domicile, précepteurs, jeunes filles au pair et autres bonnes ou personnels domestiques à tout faire, veux-je dire.

Par le hasard d’une porte d’ascenseur bloquée, je croisai hier dans l’escalier une voisine, octogénaire alerte, dont la profession avait été de dessiner des collections de mode enfantine. Toujours très au courant des dernières prises de position de la droite conservatrice, porte drapeau des bonnes pratiques et de la sécurité, elle m’expliqua entre deux paliers, comme ses vacances avaient été enrichissantes, puisqu’elles lui avaient donné l’occasion de rencontrer « des gens de la France vraiment profonde à la Baule ». Ma voisine avait appris, sidérée, que dans notre pays habitaient des gens qui n’avaient pas de boulangerie au bout de la rue ! Ni de médecins ni de labos certainement. Mais enfin, ces gens-là marchaient à côté de leurs bottes puisqu’ils devaient certainement manquer autant de la télé, et du décodeur intellectuel pour la comprendre, que de pain frais tous les matins. Elle s’était sentie la mission estivale de les éduquer. Le monde n’irait-il pas mieux si tout le monde vivait comme nous ?

Comme NOUS ? Comme Macron ? Comme une riche retraitée de petite couronne aisée ? Comme ceux qui croient que les protocoles sanitaires sont réalisables, les médecins disponibles, les laboratoires en nombre suffisants, les enfants jamais enrhumés et toutes les salles de classes équipées de fenêtres qui s’ouvrent et de distributeurs de gel hydro-alcoolique ? Faut-il me résigner ou laisser monter ma colère qui naît de la méconnaissance méprisante qu’ont les puissants de notre vie.

Pour finir, un petit lien vers un article sur les conditions sanitaires cette semaine dans un lycée :

https://actu.fr/ile-de-france/saint-denis_93066/coronavirus-en-seine-saint-denis-droit-de-retrait-du-personnel-dans-un-lycee-de-saint-denis_36028459.html

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Zorra des maths

Le plus ennuyeux dans cette histoire c’est que mes blagues tombent à plat.

On parle beaucoup du masque, des profs masqués et du bal masqué de la prérentrée. On ne parle pas des blagues qui tombent à plat. Vous avez essayé de faire rire avec un masque ?

Lors de ma première rentrée en septembre 2002, j’arrivai dans un lycée fortement marqué par une lutte que ses enseignants avaient menée contre le voile religieux que certaines élèves revendiquaient de porter en classe. C’était au printemps précédent et les collègues que je rencontrai alors en étaient sortis vainqueurs mais pansaient encore les plaies de leur combat.

Même si tout ça n’a rien à voir et si je ne songe pas – loin de là – à rapprocher ni même à comparer les motifs et significations des deux bouts de chiffon, je ne peux m’empêcher de sourire à ce retournement de septembre 2020 qui, dans ma perspective, a déplacé tant son « 2 » des unités vers les dizaines, que son problématique carré de tissu des cheveux vers le menton.

Porté par tous sans distinction de sexe ni de religion, ce masque rassure comme il agace. Comment ce lundi 31 août à 8h30, rassemblés dans le hall du lycée, fallait-il boire son café ? Tout le monde s’est d’abord regardé, les mains encombrées par le sachet de sucre et par le gobelet, désemparés. Certains établissements scolaires des environs avaient tranché la question en coupant la tête aux habituels pots de rentrée : accueillis dans la cour, les enseignants étaient priés de prendre vite leur emploi du temps entre deux giclées de gel hydroalcoolique et de filer sans même une goutte de thé. Dans mon nouveau lycée, manifestement cimenté par la tradition de la bouffe et de la convivialité, le choix avait été fait de réunioner comme tous les ans entre le café à 8h30 et le barbecue, généreusement mouillé de punch et de vin mousseux, à 12h30. Les masques qu’on osait à peine écarter pour faire passer de petites gorgées brûlantes le matin ont fini par tomber devant les côtes de porc, les merguez, les éclairs et les babas. Était-ce l’application par notre proviseur du protocole ministériel interprété dans l’esprit du slogan : « Prudents mais (bons) vivants » ?

On peut, d’ailleurs, manger un sandwich dans un parc sous les yeux d’un agent. Et se gaver, en marchant, de sucettes achetées à la boulangerie après le collège. Sortir le visage découvert devient le privilège des goinfres.

Ai-je chaud avec le masque ?

Ai-je de la buée sur mes lunettes avec le masque ?

Suis-je asphyxiée par le dioxyde de carbone ? Indisposée par mon haleine ?

Mes discours mathématiques sont-ils plus incompréhensibles avec le masque ? Ou l’étaient-ils déjà tellement avant, que ça ne change rien ?

Le masque, fleuri ou chamarré, peut-il lancer la mode ?

Ma gêne physique est minime. Alors que certains élèves me font pitié en tendant parfois discrètement vers une fenêtre ouverte leur petit nez à peine découvert, je supporte sans faillir mes trois couches d’étoffe à trois plis appliquées étroitement contre ma bouche et sur mon nez.

Mes sentiments sont partagés. J’oscille entre le confort – après un an et demi d’arrêt maladie – de pouvoir me cacher, et la colère d’être privée du droit de sortir sans me couvrir. Je me sens protégée d’arriver sans visage dans un lycée où personne ne me connaît. Le masque met entre mes erreurs et moi une barrière d’anonymat. Mais, même si la noble raison sanitaire de cette nouvelle petite pièce d’habillement qui s’ajoute chaque jour à la montagne de chaussettes qu’il faut laver et étendre, est étrangère à d’obscurantistes et sexistes arguments de pudeur, un potache esprit de révolte et de contradiction me susurre furieusement d’opter en cette saison pour de profonds décolletés, de me maquiller les yeux à outrance et de ne plus porter de culotte.

Après un an et demi d’arrêt maladie et la certitude de ne plus jamais exercer ce métier, j’ai finalement refait cours cette semaine exactement comme avant, sagement, sans décolleté et culottée. Les élèves hochaient la tête, levaient la main, et pourtant quelque chose clochait. Je pouvais sans mal porter ma voix au loin mais je ne les faisais pas rire. Je ne devinais aucun sourire. Étais-je devenue si nulle et si triste que mes plus pitoyables blagues s’écrasant par surprise au cœur d’une équation sérieuse ne les déridaient plus ? J’ai compris ce jour qu’une blague de prof de maths ça ne marche pas sans mimique ni grimace. Je crains bien que ce masque, en nous protégeant des virus, ne nous fasse, en classe, surtout mourir d’ennui.  

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Les figurantes – Partie 2*

La promenade sur le Mont Dore est fraîche après ces derniers jours de canicule. Plus question de passer sa journée en slip, nous avons chaussé de grosses godasses et enfilé nos Kways.

Je suis assez fière d’avoir découvert sur Internet cette promenade décrite comme étant une randonnée familiale de trois kilomètres passant devant deux cascades remarquables : celle du Rossignolet et celle du Queureuilh. Une trouvaille trop belle pour ne pas avoir été partagée par beaucoup sur la toile. Le parking au pied du sentier s’est rempli tôt de nombreux monospaces, et à dix heures nous croisons les randonneurs plus matinaux qui sont déjà sur le chemin du retour. Ils vont tous par deux : couples, enfants, rassemblement de plusieurs couples avec plusieurs paires d’enfants. Les mioches s’accrochent aux hanches des mères et aux dos des pères. Ils peinent ou en profitent, dominant depuis les épaules des adultes, les ruisseaux.

J’avance avec ma marmaille en nombre impair. Petite joueuse sur le terrain des familles nombreuses dans ma ville de petite couronne parisienne, mère très ordinaire le cul entre les familles d’origines étrangères de l’école publique du quartier et celles – aussi prolifiques – des catholiques vivant sur mon pallier, je suis ici l’anomalie statistique qui perturbe le taux de fécondité français, dernièrement calculé à 1,84 enfant en moyenne par femme en âge de procréer.

J’apprends à mes élèves que les courbes statistiques sont le plus souvent des courbes en forme de cloches qu’on appelle des gaussiennes**. Si le sommet de la cloche – représentant le cas le plus probable chez les familles – se situe à la moyenne de 1,84 enfant par femme, et si je me situe moi, sur le bord droit de la cloche à 1,16 enfant plus loin avec mes trois mioches, je dois, en toute symétrie mathématique, rencontrer mon homologue inverse sur le bord gauche de la cloche, à moins 1,16 enfant de la moyenne, soit à 0,68 enfants, c’est-à-dire pas encore tout à fait un, ou presque zéro.

Je ne saurais vous affirmer s’il faut croire en l’Art, en l’Amour ou en Dieu, mais il faut certainement avoir foi dans les statistiques et dans les probabilités. Tout en admirant dans ces paysages les arbres buvant une Dordogne encore jeune, je décide donc de chercher des yeux ma symétrique gaussienne. En en toute logique, elle doit être là.

Nous arrivons au pied de la cascade du Queureuilh. Un petit rassemblement de marcheurs s’émerveille joyeusement de la beauté du lieu et de la fraîcheur des gouttes d’eau. On fait la queue pour prendre une photo. Les enfants s’arrosent et posent. Les parents sortent leurs téléphones portables. Certains patientent en déballant le goûter.

Notre tour semble être arrivé. Je rassemble ma troupe, prête à être photographiée devant la chevelure d’eau qui dégringole de la falaise. C’est le moment que choisit mon antagoniste mathématique pour apparaître : je lui vole son tour. Ou plutôt le tour de son conjoint car elle, elle ne fait rien. Elle m’apostrophe vertement. Le ton est agressif. Le visage courroucé. La trentenaire est agacée, bien plus que si une mémère lui avait piqué sa place dans la queue au supermarché. Ce n’est pas l’attente qui la dérange. Ni le sentiment d’avoir été lésée dans sa priorité. Ce qu’elle déteste ce sont les ploucs, les blaireaux, les cons de touristes, les prolétaires, les parents qui photographient leurs enfants quand tout amateur du Beau devrait savoir que la cascade se suffit sur l’image, et qu’elle est bien plus belle, seule, que gâchée par des nains qui bouffent des BN en tachant de miettes et de chocolat leurs doigts, leurs lèvres et leurs blousons bariolés.

Son conjoint, son mari, son ami, son amant est un artiste. Elle le sait et veut que ça se sache. Elle le promeut et le protège. Alors que je demande pardon d’un geste, reculant d’un pas, et que l’homme, contrarié mais poli, sourit, braquant sur le fameux paysage enfin vierge de connards humains, son appareil photo reflex, la femme garde un air revêche. Petites fesses, muscles serrés, petites lunettes rondes sur petit nez pointu, elle est toute en angles et toute tendue. Elle me fait face depuis un autre versant de la soumission féminine : celle, non pas comme la mienne – commune – à la famille, mais celle – noble – au génial homme-enfant dont elle s’est faite à la fois le vigile et la servante.

Je respire et ravale les mots qui pourraient briser la paix bon enfant de ce lieu. Je me retiens de lui dire, moqueuse et vulgaire : « Attends d’avoir des mômes et tu feras comme tout le monde des photos cons ». Subalterne, elle se voue à l’homme qui fait la photo. Tantôt elle montre ses crocs pour le défendre, tantôt elle le couve d’un regard fidèle et mouillé. Se croit-elle moins figurante que moi, plus en haut de l’affiche, dans cette vie de traintrain sans gloire ?

Sur le chemin du retour, deux sexagénaires s’appliquent à faire un selfie avec leurs trois chiens. Ils ont l’air heureux. Une joyeuse plénitude, un bonheur riant, s’emparent alors de moi. J’ai envie de leur dire merci.

* Ce titre fait référence aux Figurantes – Partie 1, texte que j’ai écrit en août 2018.

* *Du nom du mathématicien allemand Johann Carl Friedrich Gauß (1777 – 1855).

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Pédaler pour manger

J’attendais avec impatience ce moment d’aller à mon cours de piano. Parce que j’ai bien travaillé ? Parce que c’est un moment d’art et de détente ? Non, parce que j’attendais d’avoir l’occasion de MARCHER.

Aller à mon cours de piano signifie passer sous le périphérique à pied, et marcher, aller-retour, deux heures, soit une dépense de 510 kilocalories. De quoi avoir le droit de manger.

Pendant les semaines de confinement, j’avais accepté que je ne serais pas Wonder Woman. Gérer l’enfermement, le stress, les devoirs et l’ennui de trois enfants tout en gardant la tête à l’endroit, prise entre mes anti-dépresseurs et les vidéo-consultations avec ma psychiatre, me semblait un défi suffisant. Impossible d’ajouter à cela l’horrible contrainte de garder la ligne. Non mais oh !!! En pleine reconstruction psychologique dans un trois pièces avec trois mômes H24, qui regardaient la télé sur mes genoux et dormaient tous dans mon lit, fallait pas me demander en plus d’être belle.

L’après est arrivé, avec ses changements qui sonnent comme un retour au passé : un nouveau poste en lycée à la rentrée et l’impossibilité de retourner bosser avec mes vieilles frusques distendues de femme qui se croyait au foyer. Ai-je envie d’une nouvelle garde-robe de working-girl taille 48 ?

Des copines m’ont conseillé de confier à mon téléphone mes fesses et ma santé. Me voici donc esclave de mon portable qui m’autorise, dans un programme personnalisé, 1519 kilocalories par jour. Une misère quand on sait qu’un yaourt aux fruits en vaut déjà 125 et un morceau de baguette, tout sec sans beurre ni fromage, 114.

Vingt minutes d’essoufflement sur mon vélo d’appartement font 7 kilomètres et 125 kilocalories. Qui a envie de pédaler pour éliminer un yaourt ? Mais quand on crève la dalle avec 1519 malheureuses kilocalories, on est prête à suer du sang pour gagner le droit à un bonus, même s’il est aussi tristement sobre qu’un yaourt.

Mon téléphone portable m’envoie des messages pour m’encourager à manger léger et à boire de l’eau. Il me félicite. Toute la journée il me bipe : « Vous avez oublié d’enregistrer votre déjeuner ! ». Mais non connard, juste je suis en retard. Je me bats avec des haricots verts à équeuter et des carottes Vichy qui sont vachement plus longues à cuisiner que des spaguettis. Il faut déjeuner à l’heure pour être mince ?

Heureusement mon téléphone portable est gentil quand il transforme en « droit à la bouffe » les calories que je dépense en exercices physiques, et qu’il les rajoute à ma maigre ration journalière. Si je veux manger, je dois pédaler. Une demi-heure pour un quart de camembert. Huit minutes pour un petit beurre LU. Ou marcher. Mon téléphone portable me propose aussi d’abattre des arbres ou de danser le flamenco, mais c’est hors de propos.

Marcher pour aller à mon cours de piano me fait miroiter le fol espoir d’un morceau de pain frais avec du comté au dîner.

De l’autre côté du périph, j’avance d’un bon pas dans la longue avenue commerçante au bout de laquelle Bach m’attend. Les terrasses colonisent les trottoirs. On y boit des bières servies avec des cacahuètes. Les odeurs de frites me montent aux narines. Aussi des odeurs d’épices. Les traiteurs asiatiques parfument la rue. Peut-on aspirer des lipides et des glucides par le nez ? Un masque anti-covid en protège-t-il ?  Aux tables que je frôle presque, on mange avec les doigts des kebabs qui affichent 1000 kilocalories soit trois heures de pédalage au compteur. Dans les brasseries et dans les restaurants turcs on se moque des calories. Certains hommes oisifs, attablés, laissent traîner leurs regards sur les grosses passantes quadragénaires qui peuvent, malgré leurs bourrelets, encore leur plaire. Les étals de fruits et légumes débordent sur la chaussée. Ça sent la fraise et le melon. Les pâtissiers se sont faits glaciers. Je voudrais une meringue sur un sorbet à la framboise. Ou un gâteau oriental tout collé de miel.

Deux heures de marche, l’escalier du prof à monter et une heure de Bach avec tous les petits muscles que sa toccata agite. Ce soir j’aurai gagné une coupe de glace.

Mais demain ? Quelle activité physique faudra-t-il inventer ? Pour quel droit à manger ?

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Bach un peu foutraque

Bach c’est carré. Bach c’est pas romantique. On ne sert pas Bach avec une sauce à la guimauve.

J’avale mon métronome et je joue au cordeau.

_ On se fait chier, me dit mon prof.

_ Oui c’est vrai, mais je ne suis pas Glenn Gould pour savoir mettre de la beauté dans un carré. Un ritenuto, un fortissimo ne seraient-ils pas, ici, anachroniques ?

J’attends de mon prof qu’il me guide. Quelle est la bienséance ? Quels sont les interdits ?

_ Bof, soupire-t-il, puisque vous jouez sur un piano qui n’existait pas à l’époque de Bach, on n’est pas à ça près… Jouez, faites des fausses notes. La pire erreur, c’est l’ennui.

Qui m’écoute après tout ? Mon piano Kawai tout neuf a de superbes graves que j’aime entendre, et si je jouais mieux, je serais peut-être ailleurs. J’ose ma liberté d’amateur sans public et je m’amuse. Je joue devant un mur. N’est-ce pas encore trop timide ? Les nuances ne résonnaient-elles pas mieux dans ma tête qu’en vrai ? Pardon aux érudits, qui par hasard tomberaient sur cette vidéo sans prétention.

Bonnes vacances.

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