Détective du point mousse

J’essaie une recherche Internet, puis une autre. Je tente tous les inspecteurs en replay. L’inspectrice vieillissante et dépressive qui sillonne la campagne du nord de l’Angleterre. La valeur sûre du Poirot maniaque. La vieille Marple avec qui je tricote. Maigret qui comprend les gens gris qui vivent dans des décors sombres. Les agents fédéraux américains sans failles ni famille, heureux d’être menés au pas et d’exalter les vertus militaires. Columbo qui vous perce à jour en vous regardant de travers. L’inspecteur chef britannique pépère dont la femme planplan traîne la malédiction de s’emmêler les pattes dans un meurtre dès qu’elle sort innocemment de sa maison, pour chanter, randonner ou pour pique-niquer. Le lieutenant sexy qui pourchasse les hors la loi en talons aiguilles, une arme à la main, flanquée d’un écrivain richissime qui est devenu, sur une autre chaîne, un simple et pauvre flic, mais qui n’a rien perdu en changeant de série puisqu’il séduit tout autant les femmes, et cette fois sans Ferrari.

Les pourfendeurs de méchants à la télé sont tous fêlés. De quoi être particulièrement heureuse de ma vie de confinée, assise devant mon écran sans bouteille de whisky, libre des casseroles psychologiques, familiales et alcooliques que se trimbalent nos héros, pourtant garants de la justice et de l’équité dans les séries télé.

Des meurtres, j’en avale ainsi trois ou quatre par jour, confortablement installée. Pour accompagner mon thé. Avec mon plateau télé. En tricotant. En épluchant des marrons, en écossant des haricots, en coupant des pommes. Ça fait que les suspects s’emmêlent un peu dans les mailles, que les flics pataugent dans le cassoulet et que les cadavres se noient dans la compote. Certains meurtres manquent de sel. D’autres sont ficelés serrés comme un chou farci*. Certains m’endorment avant la fin, mais je sais que je les reverrai demain, ou l’année prochaine, en rediffusion et en replay.

Depuis septembre je suis devenue accro aux meurtriers. La faute aux bonnes résolutions post-burn out de me ménager et de faire des pauses « légume de canapé » dans tous les interstices laissés libres par les gosses et par les élèves. Pour guérir d’un syndrome de choc post-traumatique, ma psychologue m’avait conseillé de regarder des reportages animaliers plutôt que des gens appliqués à se trucider. Mais entre un cadavre de pacotille et l’image du dernier lion bouffant la dernière gazelle dans un écosystème agonisant, quel est vraiment le plus traumatisant ?

Est arrivé le deuxième confinement qui n’a rien arrangé. Qu’est-ce qu’on attend de sa journée quand on n’a plus d’amis, plus de sorties, plus de concerts, plus de vie associative, plus de café du matin avec les copains au chômage ou en horaires décalés, et plus de bière du soir avec les mères du quartier avides de ces petits moments de liberté ? Le Graal, devient quoi ? La télé.

La télé quand tu poses tes fesses.

La télé quand tes mômes, enfin au pieux, ont fini de hurler, et que tu leur as dit qu’après 21 heures tu n’étais plus leur mère.

La télé quand ton mari fait la vaisselle que tu as accumulée exprès nombreuse et très grasse quand tu préparais le dîner pour l’occuper longtemps et te donner l’occasion d’être enfin seule dans le salon.

La télé quand tu te dis que tu devrais plutôt jouer du piano ou lire un livre, mais que non, parce que t’as envie de savoir si le commissaire va gagner à la fin.

La télé dont tu regardes pour la dixième fois l’épisode 17 de la saison 12 mais où tu ne sais toujours pas ce qui va se passer parce que tu confonds avec l’épisode 33 de la saison 15.

La télé quand tu te dis que ce serait merveilleux si ton mug de tisane ne te donnait pas tant envie de faire pipi parce que t’as plus le courage de te lever.

La télé quand t’as même plus l’ambition de faire croire ou de te faire croire que t’es intelligente.

La télé quand la fin de l’automne t’a laissée sans marrons à peler ni pommes à compoter, et que tu te lances dans la confection de saison de chaussettes de Noël, comptant les cadavres entre deux rangs rouges et blancs.

Et quand mon épisode sera terminé ? J’irai me coucher avec une chaussette décorée d’étoiles et de sapins à chaque pied, et je m’endormirai, un livre d’Agatha Christie tombé ouvert à mes côtés.

*Voir recette du Chou farci – Février 2019

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Au bout des terres, la tête dans le sable

Depuis septembre. À Saint-Denis, un élève s’est fait poignarder en classe* : vivant, mais c’était déjà choquant. À Conflans, un collègue s’est fait assassiner. Trop de sang. Trop de colère aussi pour une rentrée. Et pourtant… Je devrais être capable de combattre, de parler, de m’indigner, de dénoncer ce qui nous a menés là, mais je reste coite, comme deux ronds de flan. Car je ne comprends plus. Quelle est cette réalité dans laquelle je me vois flotter au gré des nouvelles de sang versé, et patauger dans les annonces des protocoles sanitaires changeants du gouvernement ?

Je regarde la mer et je voudrais un jogging. Le premier samedi des vacances, après le meurtre, j’ai acheté au marché un pyjama en pilou, une écharpe en laine à carreaux rouges et des chaussons fourrés. Maintenant je voudrais un jogging, ou plutôt deux pour pouvoir toujours en changer, pour en avoir toujours un qui sente le propre quand je rentre du lycée et quand j’enlève dès le couloir dans l’entrée, mon masque malodorant et souillé, puis tous mes vêtements comme une peau contaminée.

On m’a toujours dit que les profs étaient pédants. Des genres d’intellos un peu fainéants, accaparant la parole en société pour briller, assez mal fringués mais d’un négligé assumé, notoirement peu argentés mais toujours trop payés pour leurs petites journées et pour leurs grandes vacances. Faut-il qu’ils aient du temps pour se mêler de corriger les fautes d’orthographe des gens qui bossent !

Prof forcément en vacances, devant la mer pour une dernière soirée, je revois défiler les sept dernières semaines au lycée. Je m’interroge.

Je me demande si j’ai brillé quand, à quatre pattes dans le couloir, attendant les pompiers, je tenais dans mes bras une élève couchée sur le carrelage, secouée de spasmes et bavant dans mes mains. J’apprenais tout juste son prénom et elle étouffait de panique, sans qu’on ait compris pourquoi, après avoir respiré de trop près une giclée de gel hydro-alcoolique.  Mon expertise en orthographe ne m’a pas empêchée d’être conne au point de tenter de la calmer en lui parlant d’été indien qui chante et de famille aimante. Pas une seconde je n’ai imaginé que la jeune fille vivait placée en foyer. A sa place, aurais-je eu envie de m’enfoncer un couteau dans le cœur ?

Comme je déteste tous ceux qui jugent les banlieues qu’ils fantasment pleines de racailles et de parents démissionnaires, alors que moi, après vingt ans de travail sur ces lieux, je suis toujours incapable d’imaginer la vie de mes élèves ! Je leur demande d’apprendre soirs et week-ends des fonctions et des pourcentages, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils ont à supporter, et sans avoir pu encore déterminer si c’est une erreur ou un bienfait de continuer à m’aveugler et de vouloir leur enseigner, à eux, comme à n’importe quel élève qui retrouverait après les cours, sa chambre, son bureau, et surtout la sécurité indispensable au cerveau pour étudier.

Sur la plage peu fréquentée des vacances de la Toussaint on ne croise que des grands-parents missionnés pour garder leurs remuants et déconcertants petits-enfants. Les parents sont de vrais gens restés dans la grande ville : ils travaillent. Moi, je suis là. On me demande ce que je pense de la rentrée, de la covid. Ma tête est pleine mais les phrases ne sortent pas, ou trop bousculées, trop nerveuses, mal choisies, partisanes peut-être. Je revois les masques portés parfois une semaine entière sans rechange ni lavage. Je revois mes trente-cinq élèves entassés, et les bousculades dans les couloirs où souffle contre souffle on se force un chemin vers d’autres classes. Je revois les nez qu’on mouche et les fenêtres verrouillées de certaines salles qu’on m’ordonne d’aérer. Je revois les stylos qui se prêtent, les bonbons et les bouteilles de soda qu’on fait semblant de ne pas s’échanger. Et aussi les élèves qui s’absentent, les cas contacts qu’on oublie sans doute un peu volontairement, nombreux dans toutes les classes, sans que frémisse le protocole, allégé pour les écoles fin septembre, renforcé fin octobre, mais toujours fantoche. J’entends le ministre dire que tout va bien.

Alors vraiment, je voudrais un jogging. Et une tasse de thé, brûlante, que je tiendrais à deux mains, pour laisser filer dans la contemplation de la mer ou d’une campagne quelconque, derrière une vitre frappée par la pluie, sa chaleur et le temps.

Je m’interroge sur le travail qui doit sauver le travail et l’économie, taillant dans nos vies, sacrifiant nos liens, nos loisirs, nos affections. Je m’interroge sur une machine qui s’autoalimente et avance sans autre but que celui d’avancer. Qui travaille sans autre but que travailler. Et aussi consommer de la bouffe, des jouets et de la télé, quand bars, théâtres et salles de concerts sont fermés.

Je m’interroge sur ma rentrée lundi. Dois-je jouer de mon indice de masse corporelle à 30,04 ? Avec peut-être un ou deux paquets de chips supplémentaires, je pourrais demander à télétravailler : personne obèse et fragile selon la circulaire du ministère. Suis-je inquiète de nos conditions sanitaires déplorables et des faux discours qui ne nous protègeront pas ? Ou suis-je fière et impatiente d’en être : unie avec mes élèves et mes collègues plus minces, suant encore la vocation, armée de mon feutre, de mes polys et de mes exos, debout derrière le rempart de mon masque à fleurs de coton.

*https://www.bfmtv.com/paris/seine-saint-denis-un-lyceen-poignarde-un-autre-eleve-en-classe_AN-202009300189.html

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Sketch covid

Quand j’ai subitement renoncé à démissionner pour reprendre ce 1er septembre 2020 un poste d’enseignement en lycée, mon mari m’a dit : « Tu démissionneras le 16 septembre ».

À force d’être chaque jour évoqué, invoqué, prédit et blagué, le 16 septembre lui-même s’est pris au jeu, me concoctant un parcours d’obstacles pour cette journée maudite. Sept heures de cours avec 36 élèves par 36 degrés. Le masque trempé de morve et de sueur. Des salles de classe aux fenêtres soit verrouillées en position fermée soit ouvertes sur le bruit et la poussière d’un chantier. Des feutres à tableau tombant en panne d’encre au milieu d’une démonstration, et un très jeune collègue – qui avait dû apprendre le pot au moment où moi j’apprenais mon métier – me demandant d’un air de vieux sage protecteur si je m’en sortais avec mes élèves et avec mes cours à préparer.  

Je finis ruisselante mais sur mes deux jambes. Encore fallait-il, pour entériner ma victoire, être capable d’y retourner le 17 au matin.  Hélas le 16 septembre m’avait réservé une dernière épreuve. À 17h56, soulagée, mouchée et douchée, j’étendais enfin mes jambes sur le canapé, refusant, sans honte pour une fois, la double journée des mères rentrant dans leur foyer. C’est là que le mail des services de la Mairie me frappa par surprise : « demain jeudi 17 septembre la garderie du matin ne sera pas assurée dans l’école de vos enfants ».

Quand, cinq heures plus tard, je posai ma tête sur l’oreiller, elle était chargée d’un épineux calcul : sachant que l’école maternelle ouvrirait sans garderie à 8h35 seulement le lendemain, pourrais-je être à 8h55 devant mes élèves ?

À 8h30 j’arrivai devant la porte de l’école. Des parents rentraient et sortaient depuis déjà dix minutes : ceux de la première fournée du protocole covid, autorisés à rentrer les premiers à 8h20 et à sortir le plus vite possible pour nous laisser la place, à nous qui étions de la deuxième fournée, sélectionnés pour un dépose-bébés entre 8h35 et 8h45.

J’avais bouclé mon sac à dos le plus légèrement possible, et je tenais fermement la main de mon gamin, prête à m’élancer la première au top départ de la deuxième vague des parents masqués. La ruée vers l’or version working mother pressée. Autour de moi ça commençait à râler. Le début de semaine s’était caractérisé par un certain laisser-aller dans le respect du protocole anti-contact de séparation des parents en deux rentrées distinctes, et les mères du deuxième choix n’acceptaient pas le tour de vis imprévu qui leur barrait, ce 17 septembre, la route à 8h32. Imposantes, des mères voilées en cohortes s’agglutinaient contre l’entrée, argumentant, et menaçant par leur masse, la gardienne de l’école d’un contact plus direct et plus immédiatement néfaste que celui d’un covid à incubation lente. Le plus silencieusement possible je gardai ma place contre le cadre de la porte, misant sur ma discrétion et sur l’effet de surprise pour doubler les resquilleuses remontées. À 8h34 les femmes se soufflaient au visage leurs microbes et leur indignation. Ce matin-là toutes les mères au foyer avaient toutes un emploi éloigné et des rendez-vous impérieux qu’elles criaient pour justifier de leur priorité. La gardienne excédée par un tel début de journée nous avait fermé la porte au nez.

Par une fente du portail, maintenant verrouillé, je voyais revenir les parents de la première heure. Débarrassés de leur progéniture, ils avançaient nonchalamment vers nous, roulant des fesses et dandinant du ventre. « Mais qu’on les fasse sortir ! » hurla une femme près de moi. Emportés par les pas lents des premiers parents bavards et détendus, 8h37 étaient passés. Mon retard serait bientôt consommé.

C’est alors que la gardienne ouvrit la porte. Faux-cul dans mon amabilité fardée d’un sourire que je m’efforçai de décrisper, je lui demandai : « On peut y aller ? ». À son signe de tête je me faufilai, laissant derrière moi les mères les plus vindicatives bloquées par la gardienne en veine de vengeance. Sans lâcher la main de mon fils qui en riait de joie, je me mis à courir, tout juste devancée par une autre mama aussi grosse que moi mais plus agile. À peine arrivée au pied de l’escalier, la mère de tête voit par terre sous un banc du rez-de-chaussée une chaussette oubliée. Elle fait volte-face, son gosse glisse, pivote, et elle s’exclame : « Mais c’est à mon fils ça ! ». J’en profite pour la doubler. Maintenant sans rivale dans l’escalier, je fonce vers la classe n°4. J’arrive première et fière, donnant par un bonjour souriant et par un bisou masqué sur la joue de mon enfant, l’illusion d’être calme et d’avoir du temps. Cette comédie finie, je me retourne pour foncer vers la sortie. Hélas face à moi se ruent maintenant tous ceux que j’avais laissés derrière. En sens inverse ils me bouchent le couloir, l’escalier et le portail. Virus ou pas, on se frôle, on se presse, on s’écrase les seins et les cuisses en essayant de ne pas bousculer et de ne pas étouffer trop d’enfants. Au bout du torrent humain : la rue.

Je sortis enfin à 8h42 et courus 15 minutes, asphyxiée comme un poisson hors de l’eau par mon masque qui rentrait dans ma bouche à chaque inspiration. À 8h57, après un ultime escalier à monter et une ultime porte prise dans la gueule, poussée par un élève qui descendait quand moi je montais, je retrouvai ma classe, essoufflée, cassée mais la tête haute. On était le 17 et j’avais gagné.

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La vie réelle

Dans la rue du laboratoire d’analyses médicales, la queue s’allonge sur la chaussée, serpente le long de barrières mobiles, et traverse la rue pour s’étaler dans les jardins publics de la Mairie. Des vigiles baraqués régulent les priorités et le trafic dans cette marée humaine qui, si elle n’a pas encore la covid, l’aura certainement après avoir attendu quatre ou cinq heures debout dans la masse des clients potentiellement infectés du laboratoire.

Si la régulation d’un tel flux passe par la priorité aux parcours coordonnés pour se faire tester, il faudra faire la queue chez le médecin avant de la faire sur le trottoir du laboratoire.

Je passe deux fois par jour depuis la rentrée devant cette infinie file d’attente qui jamais ne semble diminuer, ni le matin, ni le midi, ni le soir.

Aujourd’hui je souffle de soulagement d’avoir fait une semaine entière de cours sans m’absenter. Y aura-t-il d’autres semaines complètes. Je m’inquiète. Mon fils de quatre ans a le nez qui coule depuis deux jours. Au matin, ses bronches encombrées par la position allongée le font tousser. On lui prend sa température : quand il se réveille, quand il joue, quand il dort. On flippe. « Si tu prends ton sirop mon chéri je t’achèterai un œuf Kinder cet après-midi ».

L’école l’acceptera-t-elle ? Les règles de la maternelle, de l’école élémentaire et du collège sont les mêmes : prendre la température de son enfant le matin, ne pas l’envoyer s’il a plus de 38, ne pas l’envoyer s’il a d’autres symptômes (la toux ?), l’amener chez le médecin, le faire tester covid, et ne l’autoriser à retourner à l’école que dûment muni d’un test négatif ou d’un certificat médical.

Mon médecin généraliste n’a pas de rendez-vous libre avant cinq jours. Depuis plus de dix ans qu’il est mon médecin, il a toujours eu des rendez-vous pour le jour même ou pour le lendemain. La petite couronne parisienne échappe aux soucis des déserts médicaux.

Le jour où l’école n’acceptera pas mon morveux d’enfant qui sera marqué du sceau de l’infamie fiévreuse, je devrai sans doute m’absenter cinq jours (sans justificatif médical puisque sans docteur disponible, et donc probablement sans salaire et sans sourire du proviseur) de mon lycée pour garder le mioche et attendre le rendez-vous chez le médecin. Celui-ci me prescrira les cinq heures de queue au laboratoire avant d’espérer trois jours plus tard un test négatif (peut-on croire aux nouveaux tests en vingt minutes ?) ou pire, positif, qui contraindra alors mon enfant à sept jours supplémentaires de quarantaine (septaine ?) et nous conduira tous, ses parents, frère et sœur, à solliciter pour cinq jours plus tard, quatre rendez-vous chez le médecin afin d’aller ensemble faire la queue au laboratoire d’analyses pour juger de la nécessité de retourner sept jours à l’isolement, pour constater peut-être ensuite que son école aura été fermée pour raison de santé.

On se croirait au Monopoly : la case « toux » vous amenant directement aux vacances de la Toussaint sans passer par la salle de classe.

Nos gouvernants ont-ils eu des enfants ? Sans nounou à domicile, précepteurs, jeunes filles au pair et autres bonnes ou personnels domestiques à tout faire, veux-je dire.

Par le hasard d’une porte d’ascenseur bloquée, je croisai hier dans l’escalier une voisine, octogénaire alerte, dont la profession avait été de dessiner des collections de mode enfantine. Toujours très au courant des dernières prises de position de la droite conservatrice, porte drapeau des bonnes pratiques et de la sécurité, elle m’expliqua entre deux paliers, comme ses vacances avaient été enrichissantes, puisqu’elles lui avaient donné l’occasion de rencontrer « des gens de la France vraiment profonde à la Baule ». Ma voisine avait appris, sidérée, que dans notre pays habitaient des gens qui n’avaient pas de boulangerie au bout de la rue ! Ni de médecins ni de labos certainement. Mais enfin, ces gens-là marchaient à côté de leurs bottes puisqu’ils devaient certainement manquer autant de la télé, et du décodeur intellectuel pour la comprendre, que de pain frais tous les matins. Elle s’était sentie la mission estivale de les éduquer. Le monde n’irait-il pas mieux si tout le monde vivait comme nous ?

Comme NOUS ? Comme Macron ? Comme une riche retraitée de petite couronne aisée ? Comme ceux qui croient que les protocoles sanitaires sont réalisables, les médecins disponibles, les laboratoires en nombre suffisants, les enfants jamais enrhumés et toutes les salles de classes équipées de fenêtres qui s’ouvrent et de distributeurs de gel hydro-alcoolique ? Faut-il me résigner ou laisser monter ma colère qui naît de la méconnaissance méprisante qu’ont les puissants de notre vie.

Pour finir, un petit lien vers un article sur les conditions sanitaires cette semaine dans un lycée :

https://actu.fr/ile-de-france/saint-denis_93066/coronavirus-en-seine-saint-denis-droit-de-retrait-du-personnel-dans-un-lycee-de-saint-denis_36028459.html

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Zorra des maths

Le plus ennuyeux dans cette histoire c’est que mes blagues tombent à plat.

On parle beaucoup du masque, des profs masqués et du bal masqué de la prérentrée. On ne parle pas des blagues qui tombent à plat. Vous avez essayé de faire rire avec un masque ?

Lors de ma première rentrée en septembre 2002, j’arrivai dans un lycée fortement marqué par une lutte que ses enseignants avaient menée contre le voile religieux que certaines élèves revendiquaient de porter en classe. C’était au printemps précédent et les collègues que je rencontrai alors en étaient sortis vainqueurs mais pansaient encore les plaies de leur combat.

Même si tout ça n’a rien à voir et si je ne songe pas – loin de là – à rapprocher ni même à comparer les motifs et significations des deux bouts de chiffon, je ne peux m’empêcher de sourire à ce retournement de septembre 2020 qui, dans ma perspective, a déplacé tant son « 2 » des unités vers les dizaines, que son problématique carré de tissu des cheveux vers le menton.

Porté par tous sans distinction de sexe ni de religion, ce masque rassure comme il agace. Comment ce lundi 31 août à 8h30, rassemblés dans le hall du lycée, fallait-il boire son café ? Tout le monde s’est d’abord regardé, les mains encombrées par le sachet de sucre et par le gobelet, désemparés. Certains établissements scolaires des environs avaient tranché la question en coupant la tête aux habituels pots de rentrée : accueillis dans la cour, les enseignants étaient priés de prendre vite leur emploi du temps entre deux giclées de gel hydroalcoolique et de filer sans même une goutte de thé. Dans mon nouveau lycée, manifestement cimenté par la tradition de la bouffe et de la convivialité, le choix avait été fait de réunioner comme tous les ans entre le café à 8h30 et le barbecue, généreusement mouillé de punch et de vin mousseux, à 12h30. Les masques qu’on osait à peine écarter pour faire passer de petites gorgées brûlantes le matin ont fini par tomber devant les côtes de porc, les merguez, les éclairs et les babas. Était-ce l’application par notre proviseur du protocole ministériel interprété dans l’esprit du slogan : « Prudents mais (bons) vivants » ?

On peut, d’ailleurs, manger un sandwich dans un parc sous les yeux d’un agent. Et se gaver, en marchant, de sucettes achetées à la boulangerie après le collège. Sortir le visage découvert devient le privilège des goinfres.

Ai-je chaud avec le masque ?

Ai-je de la buée sur mes lunettes avec le masque ?

Suis-je asphyxiée par le dioxyde de carbone ? Indisposée par mon haleine ?

Mes discours mathématiques sont-ils plus incompréhensibles avec le masque ? Ou l’étaient-ils déjà tellement avant, que ça ne change rien ?

Le masque, fleuri ou chamarré, peut-il lancer la mode ?

Ma gêne physique est minime. Alors que certains élèves me font pitié en tendant parfois discrètement vers une fenêtre ouverte leur petit nez à peine découvert, je supporte sans faillir mes trois couches d’étoffe à trois plis appliquées étroitement contre ma bouche et sur mon nez.

Mes sentiments sont partagés. J’oscille entre le confort – après un an et demi d’arrêt maladie – de pouvoir me cacher, et la colère d’être privée du droit de sortir sans me couvrir. Je me sens protégée d’arriver sans visage dans un lycée où personne ne me connaît. Le masque met entre mes erreurs et moi une barrière d’anonymat. Mais, même si la noble raison sanitaire de cette nouvelle petite pièce d’habillement qui s’ajoute chaque jour à la montagne de chaussettes qu’il faut laver et étendre, est étrangère à d’obscurantistes et sexistes arguments de pudeur, un potache esprit de révolte et de contradiction me susurre furieusement d’opter en cette saison pour de profonds décolletés, de me maquiller les yeux à outrance et de ne plus porter de culotte.

Après un an et demi d’arrêt maladie et la certitude de ne plus jamais exercer ce métier, j’ai finalement refait cours cette semaine exactement comme avant, sagement, sans décolleté et culottée. Les élèves hochaient la tête, levaient la main, et pourtant quelque chose clochait. Je pouvais sans mal porter ma voix au loin mais je ne les faisais pas rire. Je ne devinais aucun sourire. Étais-je devenue si nulle et si triste que mes plus pitoyables blagues s’écrasant par surprise au cœur d’une équation sérieuse ne les déridaient plus ? J’ai compris ce jour qu’une blague de prof de maths ça ne marche pas sans mimique ni grimace. Je crains bien que ce masque, en nous protégeant des virus, ne nous fasse, en classe, surtout mourir d’ennui.  

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Les figurantes – Partie 2*

La promenade sur le Mont Dore est fraîche après ces derniers jours de canicule. Plus question de passer sa journée en slip, nous avons chaussé de grosses godasses et enfilé nos Kways.

Je suis assez fière d’avoir découvert sur Internet cette promenade décrite comme étant une randonnée familiale de trois kilomètres passant devant deux cascades remarquables : celle du Rossignolet et celle du Queureuilh. Une trouvaille trop belle pour ne pas avoir été partagée par beaucoup sur la toile. Le parking au pied du sentier s’est rempli tôt de nombreux monospaces, et à dix heures nous croisons les randonneurs plus matinaux qui sont déjà sur le chemin du retour. Ils vont tous par deux : couples, enfants, rassemblement de plusieurs couples avec plusieurs paires d’enfants. Les mioches s’accrochent aux hanches des mères et aux dos des pères. Ils peinent ou en profitent, dominant depuis les épaules des adultes, les ruisseaux.

J’avance avec ma marmaille en nombre impair. Petite joueuse sur le terrain des familles nombreuses dans ma ville de petite couronne parisienne, mère très ordinaire le cul entre les familles d’origines étrangères de l’école publique du quartier et celles – aussi prolifiques – des catholiques vivant sur mon pallier, je suis ici l’anomalie statistique qui perturbe le taux de fécondité français, dernièrement calculé à 1,84 enfant en moyenne par femme en âge de procréer.

J’apprends à mes élèves que les courbes statistiques sont le plus souvent des courbes en forme de cloches qu’on appelle des gaussiennes**. Si le sommet de la cloche – représentant le cas le plus probable chez les familles – se situe à la moyenne de 1,84 enfant par femme, et si je me situe moi, sur le bord droit de la cloche à 1,16 enfant plus loin avec mes trois mioches, je dois, en toute symétrie mathématique, rencontrer mon homologue inverse sur le bord gauche de la cloche, à moins 1,16 enfant de la moyenne, soit à 0,68 enfants, c’est-à-dire pas encore tout à fait un, ou presque zéro.

Je ne saurais vous affirmer s’il faut croire en l’Art, en l’Amour ou en Dieu, mais il faut certainement avoir foi dans les statistiques et dans les probabilités. Tout en admirant dans ces paysages les arbres buvant une Dordogne encore jeune, je décide donc de chercher des yeux ma symétrique gaussienne. En en toute logique, elle doit être là.

Nous arrivons au pied de la cascade du Queureuilh. Un petit rassemblement de marcheurs s’émerveille joyeusement de la beauté du lieu et de la fraîcheur des gouttes d’eau. On fait la queue pour prendre une photo. Les enfants s’arrosent et posent. Les parents sortent leurs téléphones portables. Certains patientent en déballant le goûter.

Notre tour semble être arrivé. Je rassemble ma troupe, prête à être photographiée devant la chevelure d’eau qui dégringole de la falaise. C’est le moment que choisit mon antagoniste mathématique pour apparaître : je lui vole son tour. Ou plutôt le tour de son conjoint car elle, elle ne fait rien. Elle m’apostrophe vertement. Le ton est agressif. Le visage courroucé. La trentenaire est agacée, bien plus que si une mémère lui avait piqué sa place dans la queue au supermarché. Ce n’est pas l’attente qui la dérange. Ni le sentiment d’avoir été lésée dans sa priorité. Ce qu’elle déteste ce sont les ploucs, les blaireaux, les cons de touristes, les prolétaires, les parents qui photographient leurs enfants quand tout amateur du Beau devrait savoir que la cascade se suffit sur l’image, et qu’elle est bien plus belle, seule, que gâchée par des nains qui bouffent des BN en tachant de miettes et de chocolat leurs doigts, leurs lèvres et leurs blousons bariolés.

Son conjoint, son mari, son ami, son amant est un artiste. Elle le sait et veut que ça se sache. Elle le promeut et le protège. Alors que je demande pardon d’un geste, reculant d’un pas, et que l’homme, contrarié mais poli, sourit, braquant sur le fameux paysage enfin vierge de connards humains, son appareil photo reflex, la femme garde un air revêche. Petites fesses, muscles serrés, petites lunettes rondes sur petit nez pointu, elle est toute en angles et toute tendue. Elle me fait face depuis un autre versant de la soumission féminine : celle, non pas comme la mienne – commune – à la famille, mais celle – noble – au génial homme-enfant dont elle s’est faite à la fois le vigile et la servante.

Je respire et ravale les mots qui pourraient briser la paix bon enfant de ce lieu. Je me retiens de lui dire, moqueuse et vulgaire : « Attends d’avoir des mômes et tu feras comme tout le monde des photos cons ». Subalterne, elle se voue à l’homme qui fait la photo. Tantôt elle montre ses crocs pour le défendre, tantôt elle le couve d’un regard fidèle et mouillé. Se croit-elle moins figurante que moi, plus en haut de l’affiche, dans cette vie de traintrain sans gloire ?

Sur le chemin du retour, deux sexagénaires s’appliquent à faire un selfie avec leurs trois chiens. Ils ont l’air heureux. Une joyeuse plénitude, un bonheur riant, s’emparent alors de moi. J’ai envie de leur dire merci.

* Ce titre fait référence aux Figurantes – Partie 1, texte que j’ai écrit en août 2018.

* *Du nom du mathématicien allemand Johann Carl Friedrich Gauß (1777 – 1855).

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