Chemineaux*

Avoir du temps libre et se former en orthographe sont deux luxes qui offrent l’occasion de se poser des questions. Des questions de détails. Plus ou moins bêtes. Parfois sans queue ni tête. Pourquoi donner le même nom aux coûteux et fins disques de chocolat garnis entre autres de noisettes, et aux personnes qui tendent la main dans la dèche ? Les mendiants. Aux premiers le plaisir, le luxe et la fête quand, à l’approche de Noël, les artisans chocolatiers vendent bonbons et douceurs dans des écrins, aux cent grammes et à prix d’or. Aux seconds la désapprobation, le froid, la faim, les couloirs du métro et les trottoirs, la crasse, l’opprobre ou la charité.

Le Robert est un bon compagnon. Il reste désormais sur mon bureau, fatiguée que j’étais de le sortir fréquemment de son étagère. Les « quatre mendiants », ou plus simplement « mendiants » désignent un assortiments de quatre fruits secs : amandes, figues, raisins et noisettes. Ce nom fait référence aux quatre ordres religieux dont la subsistance devait – ainsi l’imposait la règle – ne provenir que d’aumônes : les Carmes, les Dominicains, les Franciscains et les Augustins. Je dirai au chocolatier de mon quartier qu’il oublie les figues chaque année.

Sur le chemin de la gare Montparnasse, les mendiants sont nombreux. Les seconds.

Hasard auquel je n’ai d’abord pas prêté attention, je lisais ce matin dans le métro le récit autobiographique que fit George Orwell de sa vie, tombé qu’il était dans la misère à la fin des années vingt : Dans la dèche à Paris et à Londres. Un SDF – un chemineau, un trimardeur, un clodo dans la débine et dans la déveine – est alors monté dans mon wagon. Un vendeur de calendriers, dûment enregistré par la RATP. Je l’avais déjà vu : la cinquantaine voûtée, propre et poli. Je lui avais déjà acheté son calendrier dont les photos d’animaux, découpées par mes enfants sans attendre le mois de janvier, ornent désormais murs et portes de mon appartement. Ce matin j’achetai un deuxième calendrier, identique au premier. Pourquoi ? Je donne très rarement de l’argent. Alors ? Peut-être parce que ce vendeur pourrait être un vieux professeur, qu’il dit faire ça pour son fils, et qu’il vante avec naïveté la beauté des photos animalières de son calendrier.

Je sors rarement mon porte-monnaie car dans Paris mon cœur s’est endurci. Quand je travaillais, le segment dessiné par les quatre arrêts de métro le long desquels je glissais les jours ouvrables, offrait à ses deux extrémités le même spectacle : des policiers habillés de noir, montrant leur dos, matraque à la ceinture, contrôlant contre un mur un jeune stéréotypé fraudeur et trafiquant, et appuyées au mur d’en face, des femmes chargées d’enfants crasseux, des familles assises sur des couvertures étalées à même le sol noir maculé d’ordures récentes et de vieilles traces de chewing-gum. Pourquoi ne leur ai-je que très rarement donné une pièce ou un jouet ? Ma fille me l’a demandé quand un jour elle s’est trouvée sur ce segment ferroviaire à m’accompagner. Parce qu’il y en a trop ? Parce que ça ne changerait rien ? Parce que ces gamins ne sont pas les miens ? Parce que ces mioches devraient être scolarisés – dans ma classe – et pas sur le pavé ? Parce qu’il ne faut pas encourager la mendicité ? Parce que je veux garder dans ma poche les sous que j’ai gagnés en prêchant des maths dans ce quartier ? Même « la Femme Distilbène » avec sa main collée sans bras à l’épaule et son fils qui, année après année, grandissait sur le quai, n’a pas attendri ma générosité. Nous avions pourtant fini par nous saluer chaque jour dans cette gare. Ai-je été horrifiée quand après cinq années de ces échanges de signes de tête sans argent, l’enfant que je connaissais a disparu, remplacé par un bébé tout neuf, si bien emmailloté qu’on aurait dit une poupée ?

Enfant, je n’ai jamais eu peur d’être clocharde. Je ne le crains toujours pas, alors qu’il est prévu que le robinet de mon salaire se ferme dans cinq mois. Il y a quinze ans, les profs de français de mon premier lycée du 93 avaient organisé dans les classes un concours de nouvelles. Tous les collègues étaient invités à lire ces œuvres d’élèves, collectées, photocopiées et joliment reliées. Étaient-elles bien écrites ? Aucune idée. Je me souviens juste qu’une grande proportion d’entre elles, sorties parfois de la plume de premiers de la classe, traitaient de l’angoisse que ces jeunes avaient de basculer du mauvais côté de la société et de devenir SDF. Comment des adolescents au début du chemin, tout juste engagés dans la construction de leur avenir qu’ils avaient le droit d’imaginer joyeux et brillant, pouvaient-ils s’effrayer de l’existence au loin du précipice des Sans domicile fixe ?

Mon cœur et mon porte-monnaie restent le plus souvent verrouillés face aux visages variés de la misère et de la mendicité. Les mères assises par terre, leurs bébés jouant et dormant dans les caniveaux. Les grilleurs de maïs et de marrons. Les mamas qui cuisent galettes et beignets pour aller les vendre dans la rue en bas. Les pères qui parfois descendent leur table sur la place pour qui la voudrait contre quelques billets. Le vendeur de calendriers bien habillé. Les fournisseurs à la sauvette de tickets de métro à l’unité et de paquets de Malboro à prix cassés. Ceux qui n’ont qu’un cageot de fruits ou quelques montres à écouler. L’Homme qui dort tout le jour gare Montparnasse dans l’escalier de la sortie sous la Tour, le corps incliné, les arêtes des marches rentrant dans sa chair, la tête au creux d’une capuche. Faudrait-il le réveiller ? Vérifier qu’il n’est pas mort ? Ou ne rien faire, se décharger de toute responsabilité sur les autorités et gravir l’escalier pour fuir sans savoir s’il respire encore ? Peut-être ai-je appris à rester de glace, ou peut-être quelque chose en moi pourrit-il lentement depuis des années à ce spectacle.

Heureusement ce matin des hommes dans la gare chantaient fort des couplets qui sonnaient russes. La main tendue, ils sont parvenus encore, voix et instruments vibrants, à faire frissonner les murs et la part restante de mon humanité.

*Chemineaux : Ceux qui cheminent. Vagabonds.

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Comptines

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Œufs au clair de lune

Minuit. En tongs, j’écrase des chardons dans la dune. J’avance à l’aveugle ou presque, n’osant allumer ma lampe torche par dégoût des insectes qui se précipitent dans son faisceau, bourdonnent et se cognent.

Je ne veux pas non plus qu’on me remarque. Je m’imagine contrebandière de la côte, attendant une livraison clandestine effectuée par un homme grenouille ou par une équipe d’espions dans une barque sombre fendant sans bruit les vagues. Peut-être suis-je dans une bande dessinée de Tintin, ou dans une aventure du Club des cinq.

Je n’attends pourtant ce soir aucune cargaison d’armes ni de fausse monnaie ni d’opium. Je cherche le lieu le plus favorable pour enterrer sous les mousses le contenu d’un petit sopalin que je tiens plié dans une main. Une clé ? Un diamant ? Un code secret ? Un doigt coupé ?

Une centaine d’êtres vivants.

Vers 22 heures ce soir, alors que j’avais enfin collé au lit les trois enfants bondissants, j’entreprenais comme dernière corvée le nettoyage des trois barquettes de nos trois escargots domestiques : Tagada, Éclair et Claude*. Je venais de doucher Tagada dans l’évier, et j’enlevai les restes d’une vieille feuille de batavia rongée pour la remplacer par une feuille fraîche quand soudain, horreur gluante et parasitaire, je découvris sous le végétal pourri que je lâchai dans un cri, une boule blanche formée d’une centaine d’œufs pondus du jour dans un trou creusé au milieu du terreau.

Tagada ! Comment avait-il osé faire ainsi trembler la main qui l’avait nourri ! Et surtout comment avait-il, biologiquement, pu ?

Après avoir vérifié que seul Tagada (pour l’instant) avait fait des enfants, et après avoir bien malencontreusement tiré du lit par mon étonnement indigné et bruyant ma propre progéniture prête à se relever au moindre signal, j’ai posé les œufs blanchâtres dans un papier et regardé Internet pour confirmer ce que je savais déjà, à savoir que ces œufs n’auraient pas dû être là.

Passe que la maturité sexuelle des escargots soit à un ou deux ans d’après les sites que j’avais consultés. Cela tendrait juste à prouver que la salade que j’achète au marché est bourrée de perturbateurs endocriniens qui rendent mes escargots de sept mois précoces et ma fille de dix ans trop vite adolescente. En dehors de ma personne – petite au sens propre – et des courgettes sur le balcon, tout semble grandir trop vite dans ma maison.

Le plus étonnant n’est pas tant cette croissance accélérée que le fait que l’escargot est un champion toutes catégories de la cabriole. Qu’il soit hermaphrodite ne signifie pas qu’il peut se reproduire seul, bien au contraire. Non seulement il a les deux sexes ce qui, si nous pouvions les imiter, règlerait bien des débats politiques en faisant de nous tous des LGBT, mais ses câlins durent douze heures ! Deux heures de préliminaires et dix heures d’accouplement. Qui peut en dire autant ?

Sachant ce phénomène, et renonçant à débattre s’il relèverait plutôt du fantasme ou du cauchemar, j’avais décidé de faire vivre mes trois escargots dans des maisons séparées, tout en leur offrant périodiquement de se rencontrer pour de courtes parties conviviales d’une demi-heure. Je ne voulais pas que leur triste naissance d’escargots scolaires les prive totalement de vie communautaire.

Comment Tagada, le Speedy Gonzales du sexe, a-t-il pu forniquer lors d’une rencontre de quelques minutes ? Avait-il compris que ses quarts d’heure étaient comptés ? Était-ce dans ce but qu’il a échappé quelques instants à ma surveillance sous un laurier ?

Les œufs sont bien présents, dans ma feuille d’essuie-tout bien pliée. Immaculée conception ou non, cent bébés gastéropodes me menacent d’une éclosion prochaine. Suis-je une super héroïne dont le super pouvoir n’est pas de s’envoler ni de lancer des flammes, mais de booster la fertilité des escargots ? Est-ce le signe divin que la reconversion professionnelle à laquelle j’aspire se concrétisera dans l’élevage et la cuisson des gros gris ? On produit de plus en plus de miel de parcs et de terrasses en petite couronne parisienne, pourquoi pas des escargots en élevage bio au-dessus du boulevard pollué car quotidiennement embouteillé que surplombe mon balcon ?

J’ai avancé loin dans le sentier des dunes. Je suis seule. Je repère un petit coin de terre sableuse, calvitie ronde au milieu des mousses. J’y verse un peu d’eau et creuse un petit trou dans lequel je dépose les œufs que je cache de mon mieux. Prédateurs, canicule ? Il faudra laisser faire la nature. Peut-elle abandonner des petits dont l’existence déjà miraculeuse n’est dû qu’à sa clémence ?

Me dirigeant à la seule clarté de la lune et des étoiles, je rejoins la plage, et j’abandonne au destin mes fruits mystérieux et baveux.

*Voir Bonne Année Janvier 2019, A la table des escargots Février 2019, Lâcher d’escargots Mars 2019.

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Soir d’été

Chaude soirée sur le parc. J’essaie de ne pas penser aux résultats du bac, au baroud d’honneur des profs qui retiennent leurs notes, refusent de rendre les copies pourtant consciencieusement corrigées et tirent la langue au ministre, sous les insultes et la menace de sanctions disciplinaires et de la perte d’un demi-mois de salaire. Ils sont minoritaires en France mais nombreux en Seine-Saint-Denis, là où l’injustice grandissante de l’école fait les plus lourds dégâts. Au journal télévisé j’ai bien sûr reconnu des collègues de mon lycée, combattants que j’ai abandonnés.

Depuis mon salon, assise près de la fenêtre ouverte, j’écoute le cœur du quartier en été. Il me calme. Je dessine, des enfants crient, les gardiens sifflent la fermeture du parc, les pique-niqueurs plient leurs couvertures, des musiciens de la tombée du jour chantent, ignorants des gardiens qui leur font signe. J’écoute le rythme, les voix, les mains qui claquent, souhaitant qu’elles continuent leur enivrant tapage jusqu’à me faire oublier, demain, le bras de fer des résultats du bac.