La soupe au burn out

« Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues ! Dites-moi comment vous occupez vos journées. » Ma psychiatre s’imagine sans doute que je m’ennuie. Elle me rappelle l’ami qui m’a envoyé son fils pour quelques conseils en maths : « Ça te fera du bien de l’aider, tu as besoin de te changer les idées et de sortir du ménage. »

Je ne fais pas plus le ménage qu’avant. Il serait pourtant traditionnel d’y penser avec l’arrivée prochaine du printemps. Vendredi, au lever du soleil, des oiseaux chantaient. La pluie des jours précédents avait cessé. Je n’ose pas avouer à ma psychiatre, ni à mon ami, que la douceur de l’air et les pépiements entrant par la fenêtre ouverte n’ont pas su remuer la fibre ménagère qui, à cette époque de l’année, devrait me pousser à retourner tous les matelas. Tout juste la bouffée d’un air renaissant, offerte par cette belle matinée, m’avait-elle suggéré de semer des radis et des courgettes. Mes radis, graines de prétentieux, ont toujours poussé en fleurs, oublieux de leurs racines désespérément filiformes. Quant aux courgettes, cultivées en jardinières au-dessus du boulevard, elles se nourriraient de particules fines.

Comment j’occupe mes journées ? Je bois des cafés. Chez moi, chez l’autre, au bistrot. Mon agenda électronique se remplit de rappels en petits noirs. Il y a les cafés réguliers avec les habitués. Il y a les cafés occasionnels avec les amis plus éloignés qui se succèdent chaque semaine. Les cafés crème. Les cappuccinos. Les cafés avec un verre d’eau. Les cafés prétexte à grignoter des chocolats et des madeleines. Les cafés sans sucre pour ne pas grossir. Et les décas pour bien dormir. Amers ou gourmands, ces cafés sont toujours bavards et partagés. Qui a dit que le burn out isolait ?

Faut-il conclure que dans mon quartier le burn out se soigne bien ? Ou faut-il conclure qu’il se vend ici plus de café qu’ailleurs ? En grain ou moulu ? En tasses en terrasse ou en paquets au supermarché ? Il y a les cafés prévus : les cafés serrés de longue date dans l’emploi du temps d’amis très occupés. Il y a les cafés impromptus : les cafés allongés sur toute une demi-journée, de copains pas très pressés croisés par hasard au détour d’un magasin ou d’un carrefour. Un burn out, certes, mais avec un café s’il vous plaît !

Ma psychiatre s’imagine sans doute que je me sens seule. L’anonymat des grandes villes. La solitude de la malade, isolée aux heures ouvrables, marginalisée quand tous les bien portants s’enterrent dans le métro ou sont déjà au boulot. C’est sans compter sur les nombreuses mères au foyer de mon quartier. Sur les artistes aux horaires décalés. Sur l’informaticien en télétravail heureux de faire une pause avec un être humain. Sur la copine qui travaille le samedi aux Galeries Lafayette mais qui est libre le jeudi. Sur la réceptionniste d’hôtel qui finira tard le soir mais qui discutera volontiers le matin.

C’est sans compter sur tous ces gens que je ne connais pas vraiment mais que je croise tous les jours. Un habitant de la rue dont le visage s’illumine chaque fois qu’il me croise : « Quelle bonne surprise ! Comment ça va ? ». « C’est qui ? » me demande ma fille. « Je ne sais pas mon enfant, quelqu’un ». Le vieux qui avait deux cageots de pommes et qui voulait m’en donner un si je lui cuisinais de la gelée avec l’autre. Les anciens voisins. L’agent du passage piéton qui fait traverser les enfants quatre fois par jour et qui, entre temps, traîne sa clope et m’interpelle où qu’il soit quand il me voit. L’ancien animateur de l’école qui colle maintenant des contredanses mais sans jamais oublier de demander des nouvelles des enfants. La gardienne de la salle associative à qui je demande dix fois d’ouvrir la porte le mercredi et qui ne m’en veut pas les autres jours. L’agent d’accueil du conservatoire que je rencontre en pleines courses et avec qui je bavarderai ce soir. La dame au supermarché et le peseur de légumes maghrébins qui me voient avec un sac de courgettes et un sac de carottes et qui me lancent : « Avec ça vous allez faire un bon couscous ! ». Euh non : un risotto. Et le peseur de légumes antillais du même supermarché qui brandit ma botte de poireaux : « Avec ça vous allez refaire la conquête de votre mari ! ». Euh non : juste de la soupe.

Dans mon quartier les gens aiment parler. Aux caisses des magasins. Aux arrêts de bus. Sur les bancs du parc. Ils sont parfois indiscrets. On en croise certains pendant des années, jusqu’à les tutoyer. D’autres ne sont là que pour trois jours, de passage de province ou de l’étranger, en visite pour garder des petits enfants. Ils racontent d’un trait leur vie dont on ne saura plus jamais rien, un œil sur les balançoires et l’autre sur les toboggans. « Que faites-vous de vos journées ? ». Je papote. Toujours et partout, je papote. Chez moi, dehors, au coin de la rue avec l’infirmière, super héroïne du quotidien, qui va prendre son poste à l’hôpital et qui me raconte en rigolant les pires horreurs sur notre système de santé. Le courage dans la dérision. Alors je rigole aussi, de l’hôpital, de l’école. En rire me permet oublier que j’en ai pleuré.

Dans mon quartier il est rare de sortir sans échanger un sourire. Il est difficile de s’enfermer sur soi. Le dimanche, quand mes enfants et mon mari rentrent du parc, je demande : « Qui avez-vous croisé ? » Il y a toujours des nouvelles de copains au menu du déjeuner. Il y a toujours une anecdote savoureuse pour accompagner les pâtes ou le pain. Le burn out est oublié, ou plutôt banalisé : « Maman, tu peux nous faire une soupe au burn out, j’adore ça » demande ma fille. « A la butternut, à la butternut ma chérie » répond mon mari. Noyé dans le café, la soupe et les conversations, le burn out s’est fait tout petit. Au second plan, il est là, mais il ne dérange pas trop. Il n’est qu’un mot parmi les autres mots si nombreux. Ici l’anonymat des grandes villes n’existe pas et le bruit constant des bavardages me tourne, sans y penser, la page.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Voyage de classes

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Voyage de classes

De Nicolas Jounin (2014) aux éditions La Découverte.

Quand vous faites un burn out et qu’on vous diagnostique un choc post-traumatique pour avoir enseigné dix-huit ans en Seine-Saint-Denis, tout le monde vous comprend : « Ah oui, les élèves ! ».

Ben non, justement, pas les élèves. Les conditions de vie, les quartiers abandonnés de nos élèves plutôt. Ces conditions indignes contre lesquelles mon impuissance est devenue insupportable jusqu’à la maladie. Jusqu’à devenir folle, schizophrène, car fonctionnaire d’un État qui me paie pour enseigner à des enfants alors qu’il est conscient qu’il me laisse avec eux pourrir au fond d’un trou de plus en plus profond et boueux dans lequel enseigner avec succès relève non seulement de l’exploit mais même de la désobéissances aux réformes et aux nouvelles lois.

L’important est de laisser le 93 au fond du trou, mais sous un couvercle surmonté d’un beau discours.

Je ne supporte plus les discours sur le 93. Je ne supporte plus les bonnes âmes qui vivent à dix kilomètres de Saint-Denis sans savoir le placer sur une carte et sans y avoir jamais mis les pieds. Je ne supporte plus ceux qui se croient bons car il veulent bien faire un pas vers les habitants des banlieues, mais à condition que ceux-ci fassent l’autre partie du chemin en apprenant à se comporter correctement et à éduquer leurs enfants. On veut bien aider les pauvres, mais à condition qu’ils fassent un effort pour devenir comme nous. Bref, à condition qu’ils fassent un effort pour ne plus être pauvres.

Je ne supporte plus le discours des riches sur les pauvres. Qu’ils soient accusateurs, moralisateurs ou condescendants.

Mais il existe une étude de pauvres sur les riches qui mérite d’être lue. Même plusieurs fois.

J’ai relu cette semaine avec le même plaisir qu’avant traumatisme le livre Voyage de classes de Nicolas Jounin, chercheur et maître de conférences en sociologie à l’université Paris VIII de Saint-Denis. Dans une passionnante introduction, Nicolas Jounin, explique comment il a décidé d’initier à la recherche des étudiants de Saint-Denis en première année de sociologie, en les envoyant enquêter sur le très riche VIIIème arrondissement de Paris.

Pourquoi est-il intéressant pour nous de découvrir le travail d’étudiants encore jeunes et peu compétents de 1ère année de fac ?

Parce que ce livre prend « à contresens la voie ordinaire de la curiosité institutionnelle. Des grandes «  enquêtes sociales » du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas plus enquêtés que les pauvres ». Parce que dans ce travail nous découvrons, en même temps que les étudiants, les principes d’une enquête sociologique sur le terrain. Parce qu’il est ahurissant de réaliser qu’« une demi-heure de transports en commun sépare les quartiers parmi les plus pauvres de la France de ses zones les plus riches ». Saint-Denis et les Champs Élysées sont sur la même ligne de métro : la ligne 13.

Cet ouvrage rend compte d’une expérience dans laquelle l’enseignant lui-même a ressenti son décalage – ne serait-ce que vestimentaire – avec la très grande bourgeoisie.

Dans ce livre on découvre les boutiques de luxe dans lesquelles je n’ai jamais osé entrer et dans lesquelles les étudiants du livre ont dû essayer de se faire accepter. On ressent la méfiance, la prudence ou l’hostilité.

On observe le parc Monceau, plus ouvert, dans lequel j’ai fait de nombreuses promenades et constaté, comme les sociologues en herbe, que les enfants blancs ont des nounous noires.

On se frotte à la sécurité des rues, des commerces, des institutions, de l’ambassade d’Algérie. On comprend que les immigrés riches ne posent aucun problème.

On suscite aux terrasses la curiosité de clientes et le mépris de serveurs qui servent des cafés hors de prix.

On s’introduit dans des appartements, des hôtels particuliers, des bureaux d’élus. On subit avec les étudiants, des rappels à l’ordre social, de la condescendance, du mépris.

On apprend que certains commerçants acceptent même d’embaucher des vendeurs et des vendeuses du 93, car oui, oui bien sûr, il y a aussi quelques gens bien dans ces banlieues là. Ceux qui ont fait la moitié du chemin en acceptant de se civiliser assez pour être dignes de servir ? Les bons sauvages ?

On réalise que le meilleur accueil reste humiliant, car il est celui du supérieur humaniste qui tend la main à son inférieur.

En relisant ce livre, et même si je n’aurai plus jamais la force d’enseigner dans le 93, j’ai de nouveau ressenti tout le respect et l’affection que j’ai toujours eu pour mes élèves et pour leurs parents qui gèrent au quotidien et souvent en héros des difficultés qui nous dépasseraient.

En relisant ce livre j’ai aimé l’idée – peut-être fausse, peut-être vraie – que par ma fonction ou ma proximité géographique, j’ai croisé dans ma classe, dans un couloir ou dans la rue certains des étudiants sociologues de ce livre. J’en serais fière. Merci à eux.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

2020

J’ai commencé l’année avec deux pieds droits.

C’est toujours mieux qu’en mettant les pieds dans le plat.

Pour le 1er janvier j’avais impérativement besoin d’escarpins. A Paris en ce moment les chaussures de marche sont plus utiles que les talons aiguilles, mais pouvais-je assortir ma robe du nouvel an de godillots ou simplement rester en collants ? J’étais pieds et poings liés.

J’ai le pied sensible, mais j’ai surtout les pieds sur terre. Les dépenses futiles ne sont plus de mise depuis que j’ai arrêté de travailler. Le médecin m’a dit de lever le pied. Le gauche ou le droit, peu importe. Sans doute devais-je rattraper celui que le travail avait déjà fait glisser vers la tombe.

En 2020, de ma carrière commencée en 2002, il ne me reste à percevoir que trois mois de salaire. Une misère avant l’inconnu et peut-être la galère. Il aurait fallu que je sois bête comme mes pieds pour mettre ma dernière fortune dans une stupide paire de cothurnes.

Je suis allée au marché de mon quartier. Un peu à l’écart des étals pour riches fêtards, loin des chapons, des marrons, des poulardes, des farces, des cerises en hiver et des fromages affinés à la coupe, un vendeur faisait son maigre beurre de godasses en tissu et plastique à prix cassé. Voilà qui m’enlevait une épine du pied.

L’amoncellement de chaussures bon marché produisait son effet. Une cohue de femmes tenues, faute de monnaie, à distance des appétissantes coquilles Saint Jacques au caviar et des tournedos Rossini, s’abandonnaient à leurs appétits de consommation en faisant le pied de grue autour de boîtes qu’on aurait dit tombées du traîneau trop pressé du Père Noël. Ou d’un camion.

Me jetant dans la mêlée, je crus découvrir chaussures à mon pied dans une paire de sandalettes en velours noir et talons de huit centimètres. Deux euros, deux euros, pas cher madame, pas cher ! Deux euros les deux pieds ? J’essaie ! A l’étal des marchandises en vrac, on essaie debout à cloche pied. On se déchausse la chaussette en l’air. Il faut être équilibrée, un peu musclée, avoir bon pied bon œil. Campée sur mon pied gauche, le plus solide, j’enfilai la sandalette droite. Un moment chancelante, j’osai poser le talon de huit centimètres sur l’asphalte. Les rombières mes voisines me regardèrent de travers : ici on essaie la chaussure neuve en marchant sur le couvercle déchiré d’une boîte ou sur un papier. On ne salit pas les semelles ! Nom d’une ballerine en dentelle !

Cliente débutante, je me corrigeai, sautant à pieds joints sur un carton. Peu importait : la chaussure m’allait. Je tendis la sandalette droite au vendeur, dans l’espoir d’obtenir sa sœur . Plus agile d’une seconde, une femme me coupa l’herbe sous le pied en brandissant la sandalette gauche qu’elle avait déjà essayée. Sous son regard noir je m’effaçai et abandonnai la paire.

Le départ victorieux de ma concurrente me laissait prioritaire sur un escarpin droit égayé d’un joli nœud. Cinq euros. La note augmentait mais l’opportunité restait belle. Je me décidai et arrachai enfin au vendeur contre un billet la deuxième chaussure glissée, emballée d’une feuille de soie, dans un léger pochon plastique à usage unique.

Fière de ma bonne affaire je rentrai chez moi, souriant mentalement au pied de nez triomphant que je pouvais faire à tous les escarpins Louboutin. Puis, sans plus y penser, je fourrai dans ma valise le pochon avec ma prise.

Au 1er janvier, le pochon se révéla contenir deux pieds droits. C’est donc pieds nus que je m’en fus embrasser sous le gui mes amis.

J’ai commencé 2020 avec deux pieds droits mais l’important est qu’aucun de ces deux pieds ne se remettra dans un lycée. J’aurais pu en sortir en 2019 les pieds devant. Je pourrais être six pieds sous terre. Et pourtant 2020 est là, et la débâcle financière des prochains mois s’annonce comme une joie.

Et puis vous savez quoi ? J’ai deux pieds droits mais il y a pire car dans cette histoire, quelqu’un dans ma ville s’est découvert deux pieds gauches.

Bonne année 2020 à tous !

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Un peu tard

En septembre 2019, Christine Renon, directrice d’école à Pantin s’est suicidée dans son école*. En janvier 2020 l’ Éducation Nationale a reconnu sa responsabilité dans cette mort.

Voici un lien vers un article du Parisien qui en parle. Merci pour vos visites et votre lecture, et merci à mon amie Nathalie pour m’avoir signalé cet article.

http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/la-responsabilite-de-l-administration-reconnue-dans-le-suicide-de-l-institutrice-de-pantin-03-01-2020-8228598.php

*Voir : Entrepreneur la mort dans l’âme Octobre 2019

Une voisine bien intentionnée

« Il faut parler… S’énerver ne sert à rien… »

Je n’avais pas vu que la voisine du sixième était dans l’ascenseur alors que j’y poussais, avec colère et en retard,  mon cadet, pour aller chercher le benjamin à la sortie de l’école. Je ne l’ai jamais vue accompagnée d’enfants, cette voisine à peine plus âgée que l’âge limite pour procréer. Cette voisine est toujours seule, souriante et pomponnée, parfumée, les seins avenants et apparents. Que dit-elle ? Elle insiste.

J’ai le manteau de travers, les chaussures à peine lacées. Décoiffée, pressée, je me bats contre la bride de mon sac à main qui s’est emmêlée avec la bride du sac de goûter. Interloquée, perturbée dans ma perception inquiète des minutes qui passent, saturée d’ire maternel, je regarde la femme. Quatre étages à descendre en compagnie de sa morale vicinale semblent une éternité.

Bien sûr qu’elle a raison. Bien sûr qu’elle a le beau rôle, la gentille dame souriante et parfumée qui caresse la joue de mon fils en l’appelant petit cœur. Il faut parler, expliquer, dialoguer.

_ Mon chéri c’est bientôt l’heure d’aller chercher ton petit frère à l’école, il faut un peu ranger ta chambre.

_ …

_ Tu sais que ton frère va être triste s’il comprend que ton maître était en grève et que tu es resté à la maison alors que lui était en classe. Range un peu pour qu’il ne voie pas que tu as joué toute la journée.

_ …

_ On va bientôt partir ! Tu peux au moins ranger tous ces legos qui empêchent d’ouvrir la porte de la chambre ! Tu es resté à la maison et tu t’es gavé de chocolats, tu peux au moins faire ça !

_ …

Cause toujours. Le pire est-il la désobéissance ou le silence, insolente ignorance ? Super voisine m’explique pendant ces quelques secondes dans notre parallélépipède rectangle lancé en translation rectiligne quasi-uniforme vers le rez-de-chaussée, qu’il faut expliquer onze fois quand dix n’ont pas suffi. Son ton est doux et pédagogique. Cambrée, adossée au miroir de l’ascenseur, son sourire est ravageur, son regard supérieur. Avec son piercing dans le nez et sa féminité si excessive qu’elle peut se permettre un crâne complètement rasé, elle me gonfle, la voisine qui ose coller sa poitrine contre le visage déconfit de mon mouflet.

La voisine parle, explique, dialogue. Je devrais adopter la technique de mon fils : cause toujours. Elle m’emmerde la voisine. Agrippant mon gosse pour, enfin descendue, me jeter dans la rue, je lui suggère d’appeler sans tarder les services sociaux. Cause toujours. Et de quoi je me mêle.

Vous avez le complexe de Wonder Woman m’a dit la psychiatre d’un air blasé. C’est un tort, mais alors pourquoi faut-il toujours que des gens bien intentionnés viennent vous faire chier en vous demandant d’être plus que parfait ? Pourquoi fallait-il cet après-midi que l’obsession de la perfection fasse irruption jusque dans mon ascenseur sous la forme d’une voisine qui peut facilement professer le dialogue apaisé puisqu’elle sort seulement à 16 heures en élégant négligé pour juste chercher son courrier, et qu’elle semble avoir eu comme unique tâche dans sa journée de se vernir les ongles des pieds ? Pourquoi cette dictature qui va jusqu’à me coincer dans un moment de faiblesse avec une conne indiscrète dans un espace confiné ?

Il ne faut pas s’énerver. Surtout quand on est en arrêt de travail depuis des mois et que la vie est devenue oisive, facile et tranquille. Sans travail tout est simple. Le Petit qui dans une quinte de toux hivernale a vomi une aigre bouillie de crêpe maison et de chocolat de l’Avent sur la table du petit déj, et qui accuse avec haine et déception la crêpe – maison – mais pas le chocolat – industriel. Les dix kilomètres à pied le matin pour dégoter au pas de course le dernier cadeau de Noël avant le rendez-vous chez le coiffeur du Moyen dont l’école est fermée, loisir bienvenu pour lui faire couper les tifs chez une ancienne candidate de la droite mafieuse à la Mairie, avec qui je me dois d’être plus qu’aimable et polie pour que les tours d’oreilles de mon gamin soient réussis. Le déjeuner avec les deux Grands qui n’ont plus de cantine depuis deux semaines et qui se sont tapés dessus pour tricherie, se battant et hurlant à midi au milieu des débris d’un circuit. Les repas pour deux jours à anticiper et le cake salé gentiment mais fermement souhaité par la maîtresse pour garnir le buffet qui suivra la chorale des maternelles, ce soir. La robe de princesse du réveillon commandée par la Grande – une histoire de couture et de chiffons entre mère et fille – dont je me demande comment je finirai les manches à temps alors que je dois rendre avant samedi un devoir sur la ponctuation dans le cadre de ma formation.

Mais j’y pense : ne suis-je pas arrêtée pour burn out et choc post-traumatique ? psychiatriquement atteinte ? fragile, folle ? instable, barge ? médicamentée, shootée, médicalement droguée ? Ne pourrais-je en faire la publicité ? Ne faudrait-il pas en informer la voisine bien intentionnée ? Attention voisine : la mère du quatrième est fêlée. Vous devriez garder vos leçons : elle pourrait mordre ou péter un plomb !!!

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Hypocondrie

Trois heures de l’après-midi, en semaine. Le soleil rentre à plein dans le salon. Sur la table basse, j’ai posé une cafetière italienne, deux tasses, et dans une coupelle, des morceaux de sucre et des chocolats. Assise avec un ami, nous profitons du temps qui passe et nous discutons de nos psys.

Il y a quelques mois cette scène était inimaginable. J’avais décidé que je n’avais pas le temps d’être malade.

Quand on se lève chaque matin à sept heures pour se coucher chaque soir à une heure, on n’a pas le temps d’être malade, on ne s’écoute pas et on ne consulte pas. N’est-ce pas suffisant d’aller chez le médecin pour les bobos des enfants ? Vos enfants n’ont rien, disait le médecin, mais vous, vous allez bien ? Bien sûr, ne suis-je pas debout ?*

Corps massif, tête solide, grosse santé : j’étais un bulldozer du quotidien, un colosse de la maternité. Un accident est vite arrivé, un cancer peut vous foudroyer, mais le rhume, les règles douloureuses, la fatigue, les migraines, la déprime et les douleurs aux pieds étaient pour moi synonymes d’oisiveté et de luxe bourgeois.

Il y a du plaisir à être efficace et occupée. C’est grisant d’enchaîner sans accrocs de multiples tâches. Sauter du métro à la salle de classe, saluer les collègues d’un sourire pressé, savoir sa journée de cours bien préparée. Choisir le trajet optimal pour rentrer : celui qui passera devant le supermarché, le marchand ambulant de fruits, la boulangerie ou bien la pharmacie. Récupérer les enfants dans le bon ordre chez la nounou et à l’école, ne rien oublier du goûter, des devoirs, des lessives, des bisous et du dîner. Ne jamais aller de la cuisine au salon ou du salon à la chambre les mains vides : rentabiliser chaque pas en rangeant une pile d’assiettes ou une pile de draps. Être parfaite. Irréprochable. Se sentir rentable. Avoir des responsabilités : professionnelles, associatives, familiales. Ne vivre aucun échec. Ne jamais faillir. Je me croyais engin de guerre. Je me sentais locomotive lancée à pleine vapeur. Je jouissais de ma puissance.

La machine bien huilée filait, s’emballait. On me disait : « Comment tu fais ? ». Flattée j’écoutais, et j’accélérais.

Tout à coup je n’ai plus fait. Tout à coup une psy m’a appris que j’avais tort et que je devais écouter mon corps.

Faut-il donc ralentir, les yeux braqués sur son nombril ?

J’hésite. Wonder Woman s’est trompé de route et s’est pris un mur en pleine course et en pleine gueule, mais l’autre chemin ne débouche-t-il pas sur l’écueil de l’hypocondrie ? Mes deux psys pourvoyeurs d’anti-dépresseurs, m’envoient chez tous les médecins de la vieillerie : contrôle de la tyroïde et du diabète pour un rattrapage tardif de suivi post-grossesse, pour le dépistage du cancer un frottis et une mammographie, pour de possibles fibromes une échographie, et l’ophtalmo en cas de presbytie. Je fais des chèques, je sors ma carte bancaire. Tous font des dépassements d’honoraires.  Super maman brisée serait-elle tombée aux mains de charlatans, extorquant sous prétexte de la choyer, tout son argent ?

Aujourd’hui je suis allongée sur la table d’un vieil homéopathe. Ayant résisté aux injonctions de méditation, de yoga et d’acuponcture, j’ai accepté par curiosité cette concession aux médecines alternatives. Est-ce orgueil de ne pas y croire ? J’essaie donc de m’ouvrir les chakras, étendue sur le dos, des tubes de dragées sucrées glissés entre les orteils. Le docteur magique me fait parler et me masse le cou pour débusquer les affections dont souffrent mes genoux. Ce sera donc trois granules pour l’hyperémotivité, trois de plus pour l’hypersensibilité, douze granules pour une polyarthrite décelée, six pour des épaules fatiguées, cinquante gouttes d’un sirop pour éliminer, et cinquante euros avant de se revoir en janvier.

Une fois dehors je décide de rentrer à pieds. Boulevard Rochechouart, Pigalle. Je passe devant les touristes aux terrasses. Je croise les élèves boutonneux du lycée Jules Ferry qui sortent déjeuner au coin des magasins de lingeries. J’ai le temps. L’ivresse de la vitesse a fait place au plaisir de la balade. Sur le boulevard, coincée dans un hall d’immeuble entre deux Sex Shop, la chapelle Sainte Rita propose cierges et confession  à ceux qui – peut-être – viennent d’acheter dans le magasin mitoyen une robe partout raccourcie de nonne sexy.

Cheminant dans ce bordel de gens, de travaux, de bruit, de zonards, de livreurs garés en double file et de chauffeurs de cars de tourisme qui dévorent des sandwichs, me faufilant entre les véhicules polluants et klaxonnants, traversant au feu rouge ou au feu vert au gré de mon envie et des autres passants, respirant les odeurs mélangées de tous les déjeuners servis aux terrasses de tous les cafés, je me dis que Paris est une belle ville et que l’automne ensoleillé est magnifique. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, je prendrai mes granules, je mangerai du fromage de chèvre et je boirai du lait de soja. Je ferai un régime en accompagnement de toutes ces pilules et j’avalerai chaque jour ma décoction de bourgeons de cassis qui sent la pisse. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, c’est une chance d’être tombée assez tôt du piédestal de l’efficacité pour n’être qu’un peu ébréchée, et une chance d’avoir le temps et le privilège de prendre soin de soi.

*Voir : Aventures urinaires Juin 2018

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Barbarismes

Il m’arrive, le lundi, de commencer ma semaine assise à une terrasse parisienne. Peu à peu libérée des concepts, autrefois omniprésents dans ma tête, de rentabilité, d’efficacité et de temps obligatoirement bien employé, j’apprends par mon congé à renouer des amitiés aux terrasses des cafés.

Lundi dernier, sirotant, sous un timide soleil automnal, une orange pressée, j’écoutais une camarade militante et informée, me raconter comment les éleveurs de moutons devaient pucer, sous peine de vigoureuses représailles, leurs bêtes avec des puces électroniques à usage unique, et comment ils devaient gérer leur troupeau sur informatique, contraints de déclarer comme « déchet » la laine des moutons élevés et tués pour leur viande, rendant de ce fait impropre réglementairement à la vente, la toison mousseuse destinée exclusivement, de par son nom sur le Web, à la poubelle.

Le Monde va mal. Les jeunes sont dans la rue pour le climat. Les scientifiques sont pessimistes. Les gilets jaunes ont gelé leurs fesses sur les ronds points sans résultat. Les policiers tapent sur les pompiers. Des adolescents fendent au marteau le crâne de leurs potos. Les retraites vaudront bientôt des clopinettes et ne suffiront plus à payer les EHPAD dans lesquels les vieux n’ont pas tous les jours droit à leur toilette. Des guerres éclatent. Des gens crèvent. La Terre fait la gueule. Et on jette la laine, sacrifiée à l’absurde idée d’une cyber-traçabilité mondialisée.

Dans ce chaos planétaire je n’ai rien trouvé de plus utile, comme porte de sortie à mon bordel intérieur shooté aux anti-dépresseurs, que d’entamer une formation de spécialiste en typographie et en orthographe. Le jour où la société explosera, je serai chez moi à mettre des points sur les i et à couper des virgules en quatre.

Mathématiques et orthographe seraient-elles les deux mamelles d’une stratégie vitale d’évitement du réel ?

Jeune étudiante en classes de mathématiques supérieures et spéciales, on m’enfermait quatre heures chaque semaine dans la chapelle du lycée qui, laïcité oblige, ne préparait plus qu’aux sacrements des concours d’entrée aux grandes écoles. Au milieu d’autres aspirants ingénieurs, je me penchais sur les énoncés des devoirs hebdomadaires d’entraînement aux épreuves. Bien qu’assise sous des vitraux, je n’ai jamais été touchée par la grâce scientifique et mes copies ont toujours été médiocres, mais je prenais plaisir à ces heures de réflexion, équipée seulement de feuilles et d’un stylo. Un jour j’ai compris que si je pouvais apprécier de me taire et de me concentrer sans beaucoup de succès pendant des heures sur des fonctions et des espaces vectoriels inconnus du journal de 20 heures, c’est que je devais être plus faite pour les maths que pour la réalité.

Qui s’est un jour intéressé aux espaces mathématiques de Banach, n’a pas grand chemin à faire pour s’amuser des questions d’orthographe. A l’heure d’une extinction massive des espèces, est-il bien utile de se passionner pour des murs orange et verts, en raison de la curiosité de leur accord, hors toute considération sur la laideur d’un tel décor ?

Redevenue étudiante il y a quelques jours, je renoue ce soir avec la rédaction d’un devoir. Les enfants dorment. De la cuisine me proviennent les cliquetis de la vaisselle que mon mari lave : il fait disparaître les reliefs de notre dîner à l’eau sans pinot d’Alsace ni pineau des Charentes. Je fonce avec alacrité sur les barbarismes, solécismes et pléonasmes qu’on me charge de débusquer. J’imagine être un jour capable d’accueillir dans le plus beau langage à l’aéroport un aréopage de savants. Ravie, concentrée, l’irruption d’un gêneur dans mon salon me donnerait, là ce soir, des éruptions de boutons. Verriez-vous un inconvénient à ce que demain je m’achète des bottes rouges et des bottines marron ? Que je porte au matin une robe bleue sous une veste bleu clair accompagnée d’une étole bleu-gris ?

Sur mon bureau encombré de dictionnaires et d’ouvrages de référence, je travaille. Phrase après phrase j’avance, et petit à petit « l’incendie » de mon texte n’est heureusement plus « circoncis ». La vaisselle est terminée. Mes yeux sont fatigués. Déjà. Je m’endors sur une « dune de sable » comme naguère je m’endormais au cours de la correction de certaines copies, la tête dans une main. Serai-je en mesure de finir ce devoir ? De nombreuses années ont passé depuis les sujets d’examens posés dans la chapelle du lycée. Puis-je encore d’être bonne élève ? Les vieilles bonnes élèves existent-elles ?

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Le point commun

Une copine m’a demandé d’aider son fils de onze ans en maths : « Puisque tu ne fais rien. »

Elle n’est pas la seule.

Que je ne fasse RIEN depuis plusieurs mois devient une opportunité pour certains qui ne comprennent RIEN depuis des années : « Moi, les maths, je ne comprends RIEN. »

Une prof de maths en jachère, c’est une aubaine. J’avoue ressortir avec le sourire de ces salons dans lesquels on m’accueille pour faire des exercices et faire comprendre des leçons. On me dit merci, on me pose des questions. Une amie russe me sert à la russe du thé et de la tarte aux framboises dans de belles porcelaines posées sur une nappe blanche damassée repassée. Ailleurs je découvre un verre d’eau sur le bureau et une assiette de gâteaux orientaux qui dégoulinent de miel et colleront mes doigts au rapporteur et à l’équerre. Un père restaurateur glisse dans mon sac, entre livres et calculatrice, du soja et un quartier de jambon. Un informaticien m’offre aide et conseils quand je le jugerai bon.

On me reçoit pieds nus, parfois en pyjama, dans des intérieurs sombres ou clairs, aérés ou confinés, ordonnés ou encombrés par des vêtements pendus aux fenêtres et par des bouteilles de lait qui attendent d’être rangées. Partout je suis attendue et bien traitée, et partout je sens le poids de la responsabilité que me font endosser ces parents qui espèrent de moi LA solution. Ce n’est pas toujours possible. L’attente des progrès peut être longue. Je crois au travail mais je ne sais pas faire de miracles. Gavée de pâtisseries et de charcuterie, j’ai peur d’être source de déceptions.

Me voici donc embarquée ce samedi aux origines de la géométrie avec le fils de mon amie, un garçon aussi adorable qu’il est maladroit avec une règle et un compas. La leçon à réviser pour lundi porte sur les droites parallèles et les droites sécantes. Deux droites parallèles en géométrie euclidienne n’ont pas de point d’intersection. Deux droites sécantes ne sont pas parallèles. Sécantes : « sécateur » ? Bof, le champ lexical ne convainc pas l’enfant d’appartement qui n’a jamais taillé de rosiers. Quand deux droites se COUPENT, on dit qu’elles ont un point commun. Je dessine deux droites parallèles et demande à mon jeune élève : « Ont-elles un point commun ? » Oui. « Tu es sûr ? » Oui. « Est-ce que tu vois un point qui est à la fois sur la première droite et sur la deuxième ? » Non. « Donc, ont-elles un point commun ? » Oui. « Elles te semblent comment ces droites ? » Parallèles. « Donc ? » Donc elles ont un point commun. Il est sûr de lui.

Un moment interdite, désemparée, à la recherche d’autres mots pour expliquer, je le regarde dans les yeux et j’éclate de rire à la subite révélation : deux droites parallèles ont un point commun parce qu’elles ont la même allure, qu’elles sont pareilles, qu’elles s’élancent dans la même direction et tracent un même chemin. Elles sont comme deux amis inséparables, similaires en tous points, qui se suivraient dans tous leurs jeux et qui aimeraient tous deux la couleur bleue, la confiture de fraise et le nutella.

Presque vingt ans que je suis prof et je découvre aujourd’hui tous les sens insolites qui peuvent se nicher dans la tête d’un gamin. Avoir un point commun, c’est se ressembler.

Je sors de cette séance ravie par la perspective que ma future « carrière » de prof particulier ne sera pas qu’une descente sociale et qu’un pis-aller financier. Après vingt ans je comprends que le cours de maths si propre copié en classe, n’a pas le sens que je croyais lui donner, pourtant clairement, une fois relu dans le foyer des parents. Il prend des libertés le bougre. Il s’évade. Il s’imagine. N’est-ce pas passionnant ?

Dans la rue, mon sac de feuilles d’exercices sur l’épaule, j’arpente les trottoirs parallèles des rues sécantes et parfois perpendiculaires de mon quartier. Je sonne chez mes amis, les poches pleines de petits papiers quadrillés sur lesquels j’ai noté les noms des interphones et les codes d’entrée. Ces amis je les reverrai ailleurs, chez moi, autour de la table rectangulaire de ma salle à manger carrée. Ces amis je vais les rassembler ce soir autour d’un plat galicien de boulettes de poulet halal et de croquettes aux œufs. Il y aura du thé à la menthe et du vin. Nous échangerons des recettes. Au cours du repas fuseront des idées, des anecdotes, des rires, des récits de coutumes et des accents. Car mes amis sont originaires de Russie, d’Algérie, de Paris, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Guyane, d’Espagne et de Grèce. Notre point commun : des destins parallèles dans ce quartier, l’école en point d’intersection chaque soir et chaque matin de toutes nos trajectoires, et le soin commun de nos enfants qui se sont d’abord liés d’amitié avant de nous faire, nous les parents, nous rencontrer.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Entrepreneur la mort dans l’âme

Aujourd’hui je suis à la Mairie. Ma ville organise sa quatrième édition des « Rendez-vous de la création d’entreprise ». Le thème de la journée : l’entreprenariat au féminin. Ça tombe bien. Je ne voulais pas y aller, la tête dans le sable et sûre de ne pas être concernée, mais un ami m’a forcé la main. Nous déambulons.

Mon modeste projet – une auto-entreprise de cours particuliers de maths et de correction de manuscrits – ne me semble pas suffisant pour expliquer ma présence dans les Salons de l’Hôtel de Ville au milieu de gens dont j’imagine que la mentalité m’est totalement étrangère. Je suis de corps encore, et peut-être pour toujours d’âme, fonctionnaire.

Depuis que cette porte de sortie en mode survie s’est dessinée dans mon esprit, je rigole avec mon mari, un prof :

_ Alors, toujours en grève le fonctionnaire ?

_ J’entreprends moi Monsieur, je crée de la richesse, moi Monsieur, je n’attends pas les vacances !

_ Ne me parle pas, je suis patronne : nous ne sommes plus du même monde.

_ Parasite ! Suceur d’impôts ! Buveur de finances publiques !

_ Il se plaint le privilégié ? Ah, elle est belle la France des fainéants !

Future chef d’une entreprise sans salariés, patronne de moi-même, libre de travailler sans droits pour des cacahuètes, je ris pour ne pas m’inquiéter à l’inventaire de tout ce que je vais laisser : sécurité, statut, congés payés, bienveillance du banquier. C’est qu’il ne s’agit plus de peser le pour et le contre. Il s’agit de ne pas crever.

Crever…

Christine Renon s’est tuée dans son école maternelle de Pantin, Seine Saint Denis, le 21 septembre. Aujourd’hui mon mari le fonctionnaire du 93 est en grève, pour elle, pour qu’on sache, pour qu’on parle. Il manifeste à Bobigny, piétine avec des amis et des collègues*. Aujourd’hui mes plaisanteries d’entrepreneuse ont un goût amer.

Christine la directrice s’est suicidée dans son école et pour son école. Qui était-elle ? Je n’en sais rien, mais sa mort n’est pas un fait divers que je peux enterrer avec indifférence. Car elle a écrit une lettre, rendue publique sur Internet, dont les mots sont, pour nous, trop familiers**. Quand je l’ai lue cette lettre, inévitablement la question s’est posée : et si moi j’avais continué à travailler, l’aurais-je écrite ?

Quand ils m’ont mise sur la touche, les médecins que je consultais pour des maux de tête m’ont effrayée par la perspective d’un « irréparable » que j’imaginais mal, si je m’entêtais à continuer. Christine Renon aurait dû avoir ma chance d’être sauvée par un médecin qu’elle aurait peut-être simplement consulté pour la toux qui la gênait. Au lieu de ça : un « irréparable ». Courage, colère, tristesse, admiration, gâchis, compassion. Je ne sais pas quels mots sont les mots justes. L’Éducation valait-elle ce sacrifice ? Choisir la fuite et la vie aurait-il été un renoncement, une trahison pour ses engagements ?

Aux Rendez-vous de la création d’entreprise, la conférence sur la protection sociale de l’entrepreneur accueille un public clairsemé. Je m’attendais à trouver de jeunes loups du privé, mais je me sens plutôt entourée de créatures fatiguées et peut-être affamées. L’air semble imprégné à la fois d’espoirs et de craintes. Les candidats à la création d’entreprise n’ont pas les dents qui rayent le parquet. Ils transpirent autant la honte de leurs situations précaires que la fierté de projets qu’ils rêvent porteurs d’avenirs meilleurs. Un homme veut monter une société de sécurité. Une femme veut ouvrir un bar à salade.

Et moi et moi et moi, mais qu’est-ce que je fous là ? Fonctionnaire, protégée, en arrêt presque longue durée mais toujours payée, gavée aux indemnités journalières de la mutuelle, propriétaire, je devrais rentrer chez moi et la fermer. Autour de moi les gens précaires me battraient sans doute s’ils savaient. C’est que je ne suis pas morte et que j’ai l’espoir d’écrire une nouvelle page. Quelques droits à une retraite de plus en plus incertaine sont peu de chose quand vie et folie sont dans la balance. Alors, une minute de silence ?

*Voici un article du Monde daté d’aujourd’hui jeudi 03 octobre 2019 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/03/suicide-de-christine-renon-a-bobigny-des-enseignants-defilent-pour-dire-leur-mal-etre_6014125_3224.html

**Lien vers la lettre de Christine Renon : https://drive.google.com/file/d/1FAkwb5gwrsGVhOcgci92NPFeU7T54yvA/view

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Si et seulement si

En logique mathématique on utilise la notion de « condition nécessaire et suffisante », abrégée par l’expression « si et seulement si ».

Pour sauver ma peau, fuir du lycée était une condition nécessaire.

La condition peut être « nécessaire », c’est-à-dire « indispensable », à la réalisation d’un résultat, sans pour autant en être l’ingrédient suffisant. Il faut rajouter d’autres paramètres pour obtenir le succès. La condition est alors nécessaire mais pas suffisante.

La condition peut être suffisante pour que le succès soit au rendez-vous, mais nous aurions pu gagner à moins de frais, c’est-à-dire avec une condition plus légère, moins importante, moins contraignante. On a mis trop de moyens pour arriver à nos fins. La condition est alors suffisante mais pas nécessaire.

Quand on dose pile comme il faut, on dit que la condition est « nécessaire et suffisante ». La condition entraîne le résultat, mais le résultat redonne aussi la condition. Ça marche dans les deux sens, peu importe qui, du résultat ou de la condition, a existé en premier, puisque l’un ramène l’autre. On dit qu’ils sont équivalents.

Pour sauver ma peau, fuir du lycée était donc une condition nécessaire.

Est-elle une condition suffisante ? Puis-je me satisfaire de cette mise à l’abri quand ceux que j’ai laissés derrière moi, élèves, parents, collègues, amis, continuent de crever sans que les cris, les coups ni les grèves percent le périmètre de quelques kilomètres en dehors duquel les gens vivent normalement ?

Parfois des images et quelques mots franchissent la frontière. Ce fut le cas ce lundi 16 septembre 2019 au journal de 20h de TF1.

https://www.tf1.fr/tf1/jt-20h/videos/seine-saint-denis-un-lycee-face-a-la-violence-80376570.html

Cette fois c’était la première chaîne NATIONALE !!! Beaucoup l’ont vu ! Mais combien ont ressenti ce que j’ai ressenti au reportage de mon ancienne vie ?

Si mes textes sont souvent trop longs, ce reportage, lui, ne dure que deux minutes et quelques secondes. Prenez donc le temps de le regarder. Ce n’est pas l’histoire de racailles malfaisantes qu’il faudrait éliminer ou expulser, c’est l’histoire de territoires abandonnés dans lesquels notre pays riche et puissant métamorphose des gens désemparés en animaux sauvages qui croient nécessaire de lutter avec des couteaux et des marteaux pour des territoires en béton de quelques mètres carrés.

Il y a cinq ans le lycée de ce reportage était un oasis dans la ville. Il avait été primé meilleur lycée de France au palmarès des lycées pour « la plus value » qu’il réalisait entre ses résultats réels de réussite au bac (près de 90%) et ceux qu’on aurait pu attendre d’un lycée accueillant un public défavorisé (65% espéré). Un lycée symbole de réussite, encore espoir d’ascension sociale, proposant toutes les options et des classes préparatoires scientifiques aux grandes écoles (maths sup, maths spé).

Et maintenant, voyez.

https://www.tf1.fr/tf1/jt-20h/videos/seine-saint-denis-un-lycee-face-a-la-violence-80376570.html

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.