Sketch covid

Quand j’ai subitement renoncé à démissionner pour reprendre ce 1er septembre 2020 un poste d’enseignement en lycée, mon mari m’a dit : « Tu démissionneras le 16 septembre ».

À force d’être chaque jour évoqué, invoqué, prédit et blagué, le 16 septembre lui-même s’est pris au jeu, me concoctant un parcours d’obstacles pour cette journée maudite. Sept heures de cours avec 36 élèves par 36 degrés. Le masque trempé de morve et de sueur. Des salles de classe aux fenêtres soit verrouillées en position fermée soit ouvertes sur le bruit et la poussière d’un chantier. Des feutres à tableau tombant en panne d’encre au milieu d’une démonstration, et un très jeune collègue – qui avait dû apprendre le pot au moment où moi j’apprenais mon métier – me demandant d’un air de vieux sage protecteur si je m’en sortais avec mes élèves et avec mes cours à préparer.  

Je finis ruisselante mais sur mes deux jambes. Encore fallait-il, pour entériner ma victoire, être capable d’y retourner le 17 au matin.  Hélas le 16 septembre m’avait réservé une dernière épreuve. À 17h56, soulagée, mouchée et douchée, j’étendais enfin mes jambes sur le canapé, refusant, sans honte pour une fois, la double journée des mères rentrant dans leur foyer. C’est là que le mail des services de la Mairie me frappa par surprise : « demain jeudi 17 septembre la garderie du matin ne sera pas assurée dans l’école de vos enfants ».

Quand, cinq heures plus tard, je posai ma tête sur l’oreiller, elle était chargée d’un épineux calcul : sachant que l’école maternelle ouvrirait sans garderie à 8h35 seulement le lendemain, pourrais-je être à 8h55 devant mes élèves ?

À 8h30 j’arrivai devant la porte de l’école. Des parents rentraient et sortaient depuis déjà dix minutes : ceux de la première fournée du protocole covid, autorisés à rentrer les premiers à 8h20 et à sortir le plus vite possible pour nous laisser la place, à nous qui étions de la deuxième fournée, sélectionnés pour un dépose-bébés entre 8h35 et 8h45.

J’avais bouclé mon sac à dos le plus légèrement possible, et je tenais fermement la main de mon gamin, prête à m’élancer la première au top départ de la deuxième vague des parents masqués. La ruée vers l’or version working mother pressée. Autour de moi ça commençait à râler. Le début de semaine s’était caractérisé par un certain laisser-aller dans le respect du protocole anti-contact de séparation des parents en deux rentrées distinctes, et les mères du deuxième choix n’acceptaient pas le tour de vis imprévu qui leur barrait, ce 17 septembre, la route à 8h32. Imposantes, des mères voilées en cohortes s’agglutinaient contre l’entrée, argumentant, et menaçant par leur masse, la gardienne de l’école d’un contact plus direct et plus immédiatement néfaste que celui d’un covid à incubation lente. Le plus silencieusement possible je gardai ma place contre le cadre de la porte, misant sur ma discrétion et sur l’effet de surprise pour doubler les resquilleuses remontées. À 8h34 les femmes se soufflaient au visage leurs microbes et leur indignation. Ce matin-là toutes les mères au foyer avaient toutes un emploi éloigné et des rendez-vous impérieux qu’elles criaient pour justifier de leur priorité. La gardienne excédée par un tel début de journée nous avait fermé la porte au nez.

Par une fente du portail, maintenant verrouillé, je voyais revenir les parents de la première heure. Débarrassés de leur progéniture, ils avançaient nonchalamment vers nous, roulant des fesses et dandinant du ventre. « Mais qu’on les fasse sortir ! » hurla une femme près de moi. Emportés par les pas lents des premiers parents bavards et détendus, 8h37 étaient passés. Mon retard serait bientôt consommé.

C’est alors que la gardienne ouvrit la porte. Faux-cul dans mon amabilité fardée d’un sourire que je m’efforçai de décrisper, je lui demandai : « On peut y aller ? ». À son signe de tête je me faufilai, laissant derrière moi les mères les plus vindicatives bloquées par la gardienne en veine de vengeance. Sans lâcher la main de mon fils qui en riait de joie, je me mis à courir, tout juste devancée par une autre mama aussi grosse que moi mais plus agile. À peine arrivée au pied de l’escalier, la mère de tête voit par terre sous un banc du rez-de-chaussée une chaussette oubliée. Elle fait volte-face, son gosse glisse, pivote, et elle s’exclame : « Mais c’est à mon fils ça ! ». J’en profite pour la doubler. Maintenant sans rivale dans l’escalier, je fonce vers la classe n°4. J’arrive première et fière, donnant par un bonjour souriant et par un bisou masqué sur la joue de mon enfant, l’illusion d’être calme et d’avoir du temps. Cette comédie finie, je me retourne pour foncer vers la sortie. Hélas face à moi se ruent maintenant tous ceux que j’avais laissés derrière. En sens inverse ils me bouchent le couloir, l’escalier et le portail. Virus ou pas, on se frôle, on se presse, on s’écrase les seins et les cuisses en essayant de ne pas bousculer et de ne pas étouffer trop d’enfants. Au bout du torrent humain : la rue.

Je sortis enfin à 8h42 et courus 15 minutes, asphyxiée comme un poisson hors de l’eau par mon masque qui rentrait dans ma bouche à chaque inspiration. À 8h57, après un ultime escalier à monter et une ultime porte prise dans la gueule, poussée par un élève qui descendait quand moi je montais, je retrouvai ma classe, essoufflée, cassée mais la tête haute. On était le 17 et j’avais gagné.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Zorra des maths

Le plus ennuyeux dans cette histoire c’est que mes blagues tombent à plat.

On parle beaucoup du masque, des profs masqués et du bal masqué de la prérentrée. On ne parle pas des blagues qui tombent à plat. Vous avez essayé de faire rire avec un masque ?

Lors de ma première rentrée en septembre 2002, j’arrivai dans un lycée fortement marqué par une lutte que ses enseignants avaient menée contre le voile religieux que certaines élèves revendiquaient de porter en classe. C’était au printemps précédent et les collègues que je rencontrai alors en étaient sortis vainqueurs mais pansaient encore les plaies de leur combat.

Même si tout ça n’a rien à voir et si je ne songe pas – loin de là – à rapprocher ni même à comparer les motifs et significations des deux bouts de chiffon, je ne peux m’empêcher de sourire à ce retournement de septembre 2020 qui, dans ma perspective, a déplacé tant son « 2 » des unités vers les dizaines, que son problématique carré de tissu des cheveux vers le menton.

Porté par tous sans distinction de sexe ni de religion, ce masque rassure comme il agace. Comment ce lundi 31 août à 8h30, rassemblés dans le hall du lycée, fallait-il boire son café ? Tout le monde s’est d’abord regardé, les mains encombrées par le sachet de sucre et par le gobelet, désemparés. Certains établissements scolaires des environs avaient tranché la question en coupant la tête aux habituels pots de rentrée : accueillis dans la cour, les enseignants étaient priés de prendre vite leur emploi du temps entre deux giclées de gel hydroalcoolique et de filer sans même une goutte de thé. Dans mon nouveau lycée, manifestement cimenté par la tradition de la bouffe et de la convivialité, le choix avait été fait de réunioner comme tous les ans entre le café à 8h30 et le barbecue, généreusement mouillé de punch et de vin mousseux, à 12h30. Les masques qu’on osait à peine écarter pour faire passer de petites gorgées brûlantes le matin ont fini par tomber devant les côtes de porc, les merguez, les éclairs et les babas. Était-ce l’application par notre proviseur du protocole ministériel interprété dans l’esprit du slogan : « Prudents mais (bons) vivants » ?

On peut, d’ailleurs, manger un sandwich dans un parc sous les yeux d’un agent. Et se gaver, en marchant, de sucettes achetées à la boulangerie après le collège. Sortir le visage découvert devient le privilège des goinfres.

Ai-je chaud avec le masque ?

Ai-je de la buée sur mes lunettes avec le masque ?

Suis-je asphyxiée par le dioxyde de carbone ? Indisposée par mon haleine ?

Mes discours mathématiques sont-ils plus incompréhensibles avec le masque ? Ou l’étaient-ils déjà tellement avant, que ça ne change rien ?

Le masque, fleuri ou chamarré, peut-il lancer la mode ?

Ma gêne physique est minime. Alors que certains élèves me font pitié en tendant parfois discrètement vers une fenêtre ouverte leur petit nez à peine découvert, je supporte sans faillir mes trois couches d’étoffe à trois plis appliquées étroitement contre ma bouche et sur mon nez.

Mes sentiments sont partagés. J’oscille entre le confort – après un an et demi d’arrêt maladie – de pouvoir me cacher, et la colère d’être privée du droit de sortir sans me couvrir. Je me sens protégée d’arriver sans visage dans un lycée où personne ne me connaît. Le masque met entre mes erreurs et moi une barrière d’anonymat. Mais, même si la noble raison sanitaire de cette nouvelle petite pièce d’habillement qui s’ajoute chaque jour à la montagne de chaussettes qu’il faut laver et étendre, est étrangère à d’obscurantistes et sexistes arguments de pudeur, un potache esprit de révolte et de contradiction me susurre furieusement d’opter en cette saison pour de profonds décolletés, de me maquiller les yeux à outrance et de ne plus porter de culotte.

Après un an et demi d’arrêt maladie et la certitude de ne plus jamais exercer ce métier, j’ai finalement refait cours cette semaine exactement comme avant, sagement, sans décolleté et culottée. Les élèves hochaient la tête, levaient la main, et pourtant quelque chose clochait. Je pouvais sans mal porter ma voix au loin mais je ne les faisais pas rire. Je ne devinais aucun sourire. Étais-je devenue si nulle et si triste que mes plus pitoyables blagues s’écrasant par surprise au cœur d’une équation sérieuse ne les déridaient plus ? J’ai compris ce jour qu’une blague de prof de maths ça ne marche pas sans mimique ni grimace. Je crains bien que ce masque, en nous protégeant des virus, ne nous fasse, en classe, surtout mourir d’ennui.  

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Le monde d’après

La radio le répète : Paris n’a plus la cote et les citadins désertent. Chacun veut son bout de terrain, sa balançoire, son barbecue, son jeu de boules. Nos appartements bientôt ne vaudront plus rien.

Pourtant, le monde d’après sous ma fenêtre est un grand trou. A peine déconfinées, les machines du chantier* ont recommencé à abattre et à creuser, sans même un petit masque sur leurs dents de fer. Les bâtisseurs, les élus et les promoteurs en immobilier sont mal informés : alors que le pays réclame sa maison à la campagne, ils continuent à bétonner. L’ancienne école maternelle, vidée de ses enfants depuis un an, a succombé en quelques jours, broyée. Les envies de fuite et d’espace des Parisiens confinés traumatisés n’auront pas suffi à la sauver. Mon fils a pleuré sur ses classes, sur les murs où il avait accroché ses dessins, puis il s’est amusé avec ses engins de chantier en jouet. On n’est pas nostalgique longtemps, à neuf ans. Dans le journal municipal, le maire – plébiscité au premier tour  par une ultra-minorité de votants – densifie la ville tout en promettant des espaces verts.

Mon monde d’après aussi s’enlise dans le déjà vu et fait du neuf avec du vieux. La boule au ventre je suis assise devant mon nouveau proviseur. Nous avons tombé les masques en tissu lavable, et il me regarde. L’ordinateur allumé l’a laissé frustré : mon dossier sur le site du rectorat de Versailles est vide. L’éducation est nationale, mais les dossiers du personnel ne franchissent pas encore les frontières des académies. Il ne sait pas qui je suis.

Tandis qu’il m’observe, je pense à mon bureau nouvellement rangé et réorganisé dans mon salon, à mes CV prêts à être envoyés, aux parents qui comptaient sur moi en septembre pour donner à leurs enfants des cours particuliers. Je devais démissionner et voici que le loto des mutations m’a parachutée dans le lycée hôtelier du bout de la rue. Dix minutes à pied de chez moi à travers parc et marché. Le poste est en or. Après presque vingt ans de RER B, de bus et de métros, la tentation est trop forte. La lâcheté aussi peut-être.

Le proviseur est perplexe. Ma provenance l’inquiète : un lycée trop dur. Une affectation trop ancienne dans des banlieues trop craintes et trop lointaines. Suis-je Super-prof ou Prof-brisée ? Super-prof serait restée dans son lycée du 93. Là-bas on fuit vite ou on reste à vie : c’est le dégoût ou le militantisme et la vocation jusqu’au bout. Rester dix-huit ans avant de partir pour une nouvelle affectation à dix kilomètres, ça ne veut rien dire. A moins que… Il comprend. Il perce à jour Prof-brisée qui essaie de faire bonne figure.

Le proviseur veut savoir. Il veut me faire parler. Il est curieux aussi de ce lycée d’où je viens, devenu depuis deux ans légende urbaine et qu’il pourrait, peut-être un jour, diriger. La boule au ventre, j’ai soudain la sensation d’être à part, bizarre, inattendue : une bête étrange échappée de son vivarium entouré de barbelés électrifiés, pour échouer dans le monde normal. Je n’y ai pas ma place. « Je vous sens fragile », me dit-il. « Êtes-vous sûre de vouloir prendre le poste chez nous ? ». Je suis marquée. Je suis restée trop longtemps LÀ-BAS. J’aurais dû continuer pour y tenir, ou y mourir, ou accepter le poste pour agents d’État cassés dans un placard meublé d’une photocopieuse dans les bureaux du rectorat.

Le proviseur me demande de raconter ce que j’ai vécu. Le meilleur et le pire. Il n’est pas recruteur. Il n’est pas patron. Il n’a pas le choix. Je suis nommée ici par le hasard des « points » dans la foire aux mutations. Le poste est à moi, il n’y peut rien. Lui-même s’en va et si je craque en septembre il ne le verra pas. Pourrait-il essayer de me faire peur et de m’influencer ? Veut-il me pousser à démissionner ? « Je vous sens fragile ». Mais il a besoin d’un prof de maths. Les profs de maths sont rares. Les matheux vont dans la finance. La « fragile » vaut peut-être mieux que rien. Il faut remplir le siège devant les élèves, même avec un pantin.

Y a-t-il un monde d’après le burn out et le syndrome de stress post-traumatique ?

Pour l’instant, il y a dans ma tête et dans mon ventre – comme dans le paysage vu par ma fenêtre – des souvenirs et un grand trou.

*Voir Les bêtes, Mars 2020

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Souvenirs du Neuf-Trois : 2002 – 2020

Un très long texte ici, qui sera conservé dans la page « Souvenirs du Neuf-Trois »

Une amie me dit que tout le département de Seine-Saint-Denis n’est pas à l’image de mon témoignage. C’est vrai et heureusement. J’ajoute que je ne me suis jamais sentie en danger là-bas et qu’il me reste un regret de le quitter.

I – La découverte

Au début c’était bien. Les premières années d’enseignement au lycée.

Il y avait tous ces élèves, presque tous plus grands que moi que j’envoyais au tableau et dont je ne pouvais pas toujours effacer les calculs, écrits trop hauts. Je sortais, de chaque heure de classe, étonnée de n’avoir pas eu à livrer de bataille contre ces enfants du 93 dont toute la France avait peur. De ces premiers cours je me souviens de Fatou*, de Leïla, battantes et attachantes.

Il y avait les cours, et il y avait l’atelier théâtre, pendant cinq ans.

La première année, quand on était libres, on a monté Lysistrata, une pièce d’Aristophane. Coupée, raccourcie, recollée, certes, mais Lysistrata, et ses femmes qui faisaient – 400 ans avant J.C. – la grève du sexe pour que cesse la guerre. Jouée par sept élèves passionnés, au fond du 93, avec des décors peints entre midi et deux heures dans la salle d’arts plastiques, un porte parapluie en guise de colonne antique, et quatre représentations par jour en juin pour toutes les classes du lycée. Lilou était magnifique. Les profs qui venaient avec leurs élèves voir la pièce pensaient que c’était elle, la comédienne professionnelle envoyée par la Mairie pour encadrer l’atelier. Mais c’était Lilou, dix-sept ans en Terminale L, et superbe en scène. Quand je l’ai revue, elle travaillait au supermarché sur le rond-point à l’entrée de l’autoroute. Elle remplissait des rayons, elle semblait éteinte et nous n’avons pas cherché à nous parler. Un job d’étudiant ? Ou une inertie qui l’avait gardée là, à quelques centaines de mètres du lycée ? Et aujourd’hui ?

Quand il a fallu que l’atelier théâtre justifie l’utilité sociale de ses financements, nous avons reçu, des hautes instances en charge de la répartition des subventions, l’ordre de monter un projet sur la violence. Le 93 bien sûr. Adieu donc les auteurs grecs : nous avons écrit notre propre spectacle et hurlé de rire sur la violence. Plus tard, le comédien qui nous avait fait lire des poèmes de René Char à la lumière de bougies posées sur le sol de la salle polyvalente, a été remercié par la Mairie et remplacé par des danseurs de Hip Hop. Le 93 bien sûr. Mais c’était encore de belles années et de beaux projets. L’atelier théâtre est mort peu après. Les élèves qui l’ont quitté ont monté leur propre compagnie d’amateurs sur la ville. Sur Internet, un blog encore présent aujourd’hui, atteste de leur activité entre 2006 et 2012. Leurs photos sur l’écran font ressurgir des visages que je voyais devant moi en classe et que j’avais oubliés. Elles me rappellent ces dimanches après-midi ou ces soirées auxquels j’étais invitée à voir leur spectacle, joué en plein air dans des cours d’immeubles, puis plus tard dans des salles municipales.

Il y avait les cours, et il y avait les grèves aussi.

Ma première grève c’était en 2003. C’est à partir de là que les profs ont commencé à tout perdre. Année après année, les retraites, les suppressions de postes, la diminution des heures d’aide au 93 qui avaient été gagnées de haute lutte quelques années plus tôt. L’objectif commun des différentes politiques était la diminution des heures et des personnels sous quelque prétexte que ce soit. En dix ans le lycée de cent profs dans lequel j’étais rentrée n’avait plus que soixante enseignants. On a perdu les heures d’aide en mathématiques, quand on pouvait prendre des petits groupes de six élèves et passer un peu de temps avec chacun. Ils n’avaient pas toujours tous très envie de venir faire des maths, mais ça existait. Chaque printemps on comptait les postes supprimés pour la rentrée de septembre à venir, et quelques collègues s’inquiétaient ou s’interrogeaient : « Suis-je celui qui part ? ». Tous les ans on ressortait sensiblement le même tract qu’on distribuait aux parents : « Pour la rentrée prochaine le Rectorat supprime 10 postes d’enseignants dans notre lycée… ». Plus tard j’ai lu ce même tract dans le carnet de correspondance de l’école primaire de mes enfants. Autre ville, autre temps, autre gouvernement, seule la logique restait la même. Supprimons, économisons.

On a fait des AG de ville avec les parents réunis dans un gymnase.

On a manifesté à Paris et dans notre ville.

On a manifesté avec notre député-maire, derrière la banderole de la mairie et derrière les écharpes tricolores. Là, ça avait de la gueule, mais le résultat a été le même.

Je me souviens d’une élève de Seconde, grimpée sur la colonne de la Bastille, enveloppée du drapeau algérien.

Je me souviens d’Imane – en Seconde elle aussi –  hurlant dans le mégaphone au pied du Rectorat : « On n’est pas fatigués ! ». Les années ont passé mais quand j’entends ce slogan, j’entends Imane.

Je me souviens qu’on a trahi les élèves le jour où ils ont fait un blocus et où nous leur avions promis de les soutenir en leur faisant symboliquement cours sur le parvis. Combien avons-nous été à le faire vraiment ? Trois ?

On a aussi occupé le lycée pendant plusieurs nuits. Il devenait étrange, ce lieu déserté par les élèves après le dernier cours du soir. Quelqu’un avait réussi à faire venir un journaliste d’une obscure chaîne naissante de la TNT ou du Net dont je ne sais même pas aujourd’hui si elle a vraiment vu le jour. Il n’avait pas le droit de filmer à l’intérieur du lycée, et je me souviens quand nous étions tous sortis pour aller à sa rencontre, une trentaine de profs qui ne savions pas vraiment quoi dire, marchant en file indienne pour emprunter l’étroite grille de sortie du passage « piétons », à 23 heures, dans la nuit de la zone industrielle et aéroportuaire déserte, en lisière de laquelle les autorités de l’époque avaient cru bon de devoir construire notre lycée. Ils éloignaient ainsi du Centre Ville ses bandes de jeunes potentiellement immaîtrisables. Qu’avons-nous dit ? Des bêtises maladroites sans doute. La parole était tombée, par l’ordre aléatoire de notre sortie en file indienne, sur un collègue aussi intelligent que mauvais orateur. Mais nous étions là, une trentaine à avoir froid dans une zone d’activité totalement vidée de ses travailleurs diurnes habituels. Je me demande maintenant ce qu’on faisait là.

Bien des années après, quand j’ai changé de poste, quitté le lycée, et que j’ai cherché à déménager mes affaires, j’ai retrouvé au fond d’un placard, derrière de vieilles règles jaunes en bois obsolètes et des calculatrices programmables, le gonfleur du matelas pneumatique que j’avais utilisé cette nuit-là.

A cette époque nous comprenions que notre métier et le système éducatif se dégradaient tant au fil des réformes et des économies budgétaires, que nous finirions dans quelques années par ne plus avoir envie de le défendre, certains de ne plus rien avoir à défendre.La

II – La première crise

Un vendredi matin de 2018, j’étais arrivée tranquillement au lycée pour mon cours de 11h05. Il me restait trois heures avant le week-end. Deux petites heures de Terminales ES pour lesquelles tout était prêt et photocopié dans mon sac, et une heure de contrôle avec les BTS l’après-midi, pendant laquelle j’avais prévu de corriger quelques copies afin de soulager mon dimanche. Peinard.

Je suis rentrée en classe, et mes élèves sont arrivés, énervés, bavards, comme d’habitude. J’ai demandé le silence, une fois, deux fois, dix fois. Rien. Comme d’habitude. Une élève s’est énervée : « ouais, fermez vos gueules ! ». Un autre s’est emporté contre elle. Et moi j’étais transparente au milieu de tout ça. Comme d’habitude.

D’habitude j’ai de l’humour dans ces situations. Pas là. J’ai hurlé, jeté mes cahiers par terre, pleuré et ai envoyé chercher un surveillant pour prendre ma relève. Je suis partie dans le bureau du proviseur qui a annulé mes cours de la journée. Exfiltrée. Craquage. Voilà.

Je me suis demandé si j’allais devoir appeler un psy, si j’allais vraiment mal, si j’avais besoin d’aide, si je pouvais ou devais guérir de quelque chose. Je pense que j’ai pleuré une ou deux nuits, le temps de comprendre que j’allais bien, mais que c’était la ville, le lycée et mon boulot, qui allaient mal.

La crise du vendredi matin – déclenchée apparemment par un petit rien – m’apparaissait comme le signe que j’étais encore assez vivante pour ne pas supporter l’insupportable événement de la semaine précédente, racontée la veille en réunion syndicale, et qui m’avait laissé sans que je le sache, des traces.

Une bagarre avait eu lieu devant la grille du lycée, à l’endroit où j’avais moi-même, quelques mois auparavant, par hasard, arrivant là pour travailler d’un pas serein à 9h30, contribué à séparer une rixe au marteau entre un élève et un inconnu fort mécontent et très violent. En réunion dans notre salle des profs pleine de courants d’air, des collègues, témoins de la scène étaient revenus sur les faits. Une bande venue des cités s’était attaquée à l’un de nos élèves de Terminale S. Je n’ai pas compris s’il était mêlé à l’histoire « il a traité ma mère » à l’origine de la vendetta, ou s’il avait essayé de séparer les combattants. Peu importe d’ailleurs. Une meute enragée et cagoulée avait foncé sur l’élève qui s’était vite retrouvé à terre, inconscient. Les coups avaient continué à pleuvoir. Coups de pieds dans la mâchoire. Un des jeunes de la bande avait pris son élan sur 50 mètres pour courir sur lui, bondir, sautant, et atterrissant sur son dos, à quelques centimètres de la nuque et du coup qui aurait été mortel.

Le lundi suivant, c’est une autre élève de S qui s’était faite agresser et tabasser en sortant du lycée. Pas de vol. C’était juste pour faire mal et c’était la deuxième fois de l’année pour elle. Hospitalisée. Encore.

Quelques jours plus tard, la même semaine, rebelote sur un élève du lycée professionnel au bout de la rue. Après l’avoir frappé, les agresseurs avaient essayé – heureusement sans succès – de le mettre dans le coffre de leur voiture. Qu’avaient-ils prévu de lui faire ?

D’autres « incidents » et d’autres, encore et encore ont eu lieu. Peut-on dire que nous nous étions habitués ? Des parents d’élèves faisaient des demandes auprès du proviseur pour que leurs enfants puissent nous quitter et poursuivre leur scolarité dans une autre ville.

Beaucoup de parents partout en France contournent les règles des cartes scolaires pour inscrire leurs enfants dans un meilleur lycée que celui de leur secteur. Ils cherchent de meilleures options, une meilleure réputation, des camarades de bonne éducation pour leurs rejetons. Mais pour les parents de mes élèves, ce n’était pas histoire de snobisme ni de niveau, c’était pour sauver leur peau.

III – La nausée

J’en ai d’autres des histoires comme ça, après dix-huit ans dans le 9-3. On les oublie, on les refoule, mais parfois elles ressurgissent.

Bilal mon élève de Seconde, battu en sortant du lycée et jeté inconscient dans une poubelle, laissé pour mort par ses agresseurs pour des histoires de rivalité entre les villes voisines.

Tarek, mon ancien élève de Seconde, tué par balle quelques jours avant la fin de mon congé maternité. 2011. Je l’ai appris comme ça, au milieu d’un calcul au tableau, le jour ou presque de ma rentrée :

_ Eh madame, vous l’avez eu comme élève Tarek ? 

_ Oui, pourquoi ?

_ Parce qu’on a parlé de vous hier à son enterrement.

Règlement de compte pour des histoires de drogue dans la Cité. Tarek et l’un de ses frères ont été tués dehors dans la rue en plein jour, au pied de leur immeuble, devant leur mère qui était à la fenêtre. La mère y est toujours. J’imagine qu’elle ne peut pas se loger ailleurs. Quelques années plus tard, un petit frère survivant de Tarek est devenu à son tour élève au lycée. La famille habitait toujours cet appartement, et je me suis demandé quelle nécessité économique pourrait, moi, me forcer à rester vivre à cette fenêtre de laquelle j’aurais vu mourir deux de mes enfants.

Abdel mon collègue, me racontant à la cantine, livide, comment le meilleur ami de son fils, 17 ans, venait de se faire tuer pour avoir « regardé » la sœur d’un mec.

D’autres qui ne sont pas morts, mais qui ont cru marrant d’aller braquer un fourgon de la Brinks avec un pistolet en plastique. Une balle dans la jambe.

D’autres défigurés : règlement de compte à Saint-Ouen, une balle dans la mâchoire.

Des parents, en réunion, m’ont dit un jour que je ne comprenais rien quand je demandais à leur fils d’apprendre ses leçons, alors que c’est déjà immense pour lui de venir en cours au lieu d’aller faire du trafic, bien plus tentant et rémunérateur que mes équations et mes promesses d’avenir meilleur comme petit employé avec un bac ou un BTS.

Une mère s’est étonnée que je lui conseille de ne pas laisser son fils jouer aux jeux vidéo toutes les nuits, alors que c’est justement elle qui lui avait offert tous ces jeux pour lui donner une raison de rester à la maison, loin des tentations criminelles de la rue.

Et puis juste la crasse et la misère de la ville. Jour après jour.

IV – Malade ?

Le vendredi de la crise en janvier 2018, des collègues attentionnés et très étonnés m’ont dit que je devais me faire aider. Il paraît qu’on avait reçu dans notre casier en salle des profs un prospectus avec des numéros d’aide aux enseignants qui pètent un boulon. Ils m’ont dit que j’étais malade et qu’un psy de la MGEN** saurait quelles thérapies pourraient me remettre dans le droit chemin du prof heureux d’aller en cours. Mais j’avais perdu la foi.

Un psy de la MGEN pouvait-il me lobotomiser au point que je ne voie plus la misère environnant le lycée ? Au point que la violence ne me donne plus la nausée ? Au point que je ne trouve pas absurdes mes inspecteurs qui continuent à nous envoyer des mails pour organiser « la semaine des mathématiques » quand les parents de nos élèves disent craindre tous les jours que leur téléphone sonne pour leur annoncer le décès de leur enfant juste parti à l’école le matin ?

Je sais l’importance de continuer à faire semblant. Il faut garder dans ce quartier un grand lycée qui soit un havre de paix pour ceux qui peuvent s’y réfugier quelques dix heures par jour. Il faut préserver ce lieu où des profs de toutes origines, de tous milieux, venant de toutes les provinces et sachant parler un autre langage que celui de la banlieue, apportent à ces enfants comme aux autres adolescents du pays, Hegel ou la dérivation des fonctions. Il faut continuer à éditer des bulletins, à réclamer plus de travail personnel, à encourager les élèves à lire, et leur dire que le monde est vaste et qu’ils y ont droit.

Je suis la première à trouver révoltants certains maîtres et maîtresses de l’école primaire qui disent dans ces quartiers à leurs jeunes élèves : « dis à ta mère qu’elle arrête de te faire lire et travailler, tu es déjà assez bon et si tu deviens meilleur tu vas t’ennuyer en classe ». Ces phrases ne sont pas inventées. Elles sont arrivées en confidence à mes oreilles en tant que professeur et en tant que mère d’élève. Bien sûr, un élève qui sort du lot, ça complique le travail dans la classe, mais je suis bien certaine que ces réflexions ne sont faites qu’à des enfants de classes populaires. Volonté consciente ou inconsciente de certains maîtres et de certaines maîtresses ? Reproduction assumée ou naïve de l’ordre social ?

On ne me l’a pas dit à moi pour mes enfants. Pourtant je les fais travailler et lire. Mais je suis prof, c’est normal, c’est autorisé. D’ailleurs la maîtresse le fait aussi pour ses enfants. On l’a dit à certaines mères des copines de ma fille, voilées, ou parlant avec un accent kabyle. Les professeurs savent-ils que la mère voilée, et celle qui parle avec un accent étranger, ont fait au bled des études parfois meilleures que les leurs et qu’elles peuvent être titulaires de diplômes supérieurs aux leurs, même si pour des raisons de reconnaissance de leurs qualifications en France, ou pour des raisons culturelles ou familiales, elles ne travaillent pas ? Ces femmes cultivées et soucieuses de l’avenir de leurs enfants ne peuvent-elles pas les aider scolairement et rêver pour eux des études brillantes ? Leur quartier et leur accent doivent-ils pour des générations et des générations leur interdire l’excellence scolaire ? Et dans les familles culturellement plus modestes, doit-on décourager la grande sœur qui galère au lycée mais qui sait lire, d’ouvrir son très jeune petit frère au plaisir de la lecture en lui lisant chaque soir des histoires, comme dans toute famille de classe moyenne ou supérieure ?

C’est à cette époque, en 2018, que j’ai perdu la foi pour porter ce combat.

J’avais Hassan, un enfant brillant qui faisait des mathématiques comme il respirait. Mais il était là, trop grand et large pour tenir en place sur nos chaises, et trop serré derrière nos tables normalisées. Il se tournait, bavardait, se levait, se lançait perpétuellement dans la recherche auprès de ses camarades du matériel qu’il n’avait jamais – stylo, calculatrice, feuilles pour écrire. Il parlait fort et grossièrement. Il était extrêmement gentil et j’ai toujours eu la certitude qu’il était très aimé de ses parents, particulièrement de sa mère qui devait le couver en gros bébé. Je lui ai dit que je le trouvais doué et que son attitude gâchait tout ce qui pouvait lui tendre les bras : prépas, carrières scientifiques, diplôme  d’ingénieur. Je lui ai dit mais je ne suis pas allée plus loin. Je ne croyais plus que je pouvais changer quoi que ce soit à son destin, ni entamer ne serait-ce qu’un peu, la chaîne de l’ancre qui le retenait dans sa Cité. Comme Lilou à son rond-point à l’entrée de l’autoroute. 

C’est en étant dans cet état d’esprit qu’un soir en sortant du lycée après mon dernier cours de l’après-midi, j’ai senti l’ambiance de bagarre sur le parvis. Mon cerveau reptilien a sonné l’alarme. Il y avait des bruits, des mouvements anormaux parmi les élèves. Mon instinct me disait de me barrer dare-dare, mais ma responsabilité professorale m’a fait rebrousser chemin pour prévenir la loge du lycée. Heureusement l’alarme avait déjà été donnée : je n’avais pas vu la voiture de police postée dans un coin. En reprenant ma route vers le métro, j’ai croisé les mecs des Cités, quatre, marchant en ligne, cagoulés, cherchant des yeux parmi les élèves les proies qu’ils étaient venus attendre. Tout à coup – était-ce un mouvement de la police ? – ils sont partis en courant. Pas seulement les quatre, mais tous les autres qui s’étaient mêlés aux élèves sans que je les remarque, mais qui, tous habillés de noir, faisait cette ondulation bizarre de la foule qui m’avait alertée. Ils se sont mis des dizaines à courir vers les immeubles des rues voisines, comme une rafale d’un vent sombre. Je me suis écartée, le seul danger étant d’être sur leur passage. J’ai échangé quelques mots avec Mohamed – un élève d’une grande douceur et d’une grande maturité – qui essayait de convaincre Dounia de rentrer chez elle avant les coups. Dounia m’a interpellée : « eh madame, vous ne restez pas pour assister au spectacle ? ». Fais attention Dounia, avec ton maquillage outrancier, ton langage, ta moue boudeuse et insolente, tu vas passer de sales quarts d’heure avec ces mecs. Et pourtant je sais moi – contrairement aux apparences que tu te donnes – que tu es une excellente élève et une jeune fille sérieuse très intelligente et très volontaire. Pourquoi jouer à ça ?

J’ai poursuivi ma route vers le métro, empruntant le large trottoir de l’avenue principale. A ma droite, sortant d’un immeuble pour entrer dans un autre, je voyais progresser la bande qui avait fui, dans la même direction que moi. M’est revenu le souvenir d’un récit du Far West où le héro à cheval dans une région déserte, voyait avec inquiétude une meute de loups courant selon une direction parallèle à la sienne, ignorant, car l’intérêt des prédateurs était ailleurs, sa présence.

De retour à la maison je me suis sentie épuisée. Je désirais uniquement mon lit et ma couette. Mes jambes étaient lourdes et j’avais froid.

V – Les petites lumières

Une amie, une maîtresse d’école qui n’a pas perdu la foi et qui ne conseille pas à ses élèves de rester médiocres, me parle de ses « petites lumières ».

Il y en a. J’en ai vu, et j’en vois toujours.

Je me souviens de Marcelle, cette beauté pleine de grâce qui avait tant de difficultés en Seconde mais qui a travaillé sans relâche pendant trois ans et que j’ai vue s’épanouir pour devenir au bout de trois ans une brillante et solide bachelière.

Je pense à Abdullah, étonnant de sérieux, d’intelligence et de maturité. Indifférent au bruit, aux rires et aux querelles, il était toujours là au premier rang, à mille lieues des autres, ne perdant pas une information. Ses exercices étaient toujours faits et il avait toujours des questions à poser. Sa curiosité intellectuelle et sa soif de comprendre donnaient aux réponses que je lui faisais à chaque cours, la dimension extraordinaire d’une mission sacrée : être à la hauteur de ses attentes et faire réussir Abdullah.

Je pense à Walid et à Dounia. Enfants de la banlieue et de petite classe moyenne laborieuse, drôles et qui en voulaient. Dounia ne perdait jamais le fil du cours, plissait le front et questionnait le tableau, même quand le lissage de ses cheveux semblait la préoccuper plus que tout le reste. Elle pouvait, dans une même phrase me demander la permission de se re-parfumer en classe – m’étouffant au passage dans une brume odorante – et m’interroger sur le pourquoi du comment d’une factorisation. Je les admirais et ils me faisaient rire de plaisir. Ils étaient l’exemple même des pépites que renferme ce 93. Des belles personnes qui n’ont pas été ni amollies ni déculturées par le renoncement, le consumérisme – mêmes s’ils sont consuméristes – et la misère.

Hélas ces petites lumières ne consolent pas de tous ceux qu’on perd, qu’on néglige, à côté desquels on passe, qu’on oublie. Ou pire, qu’on condamne.

Kader a fait partie de mes petites lumières il y a deux ans. Un élève, gentil et un peu naïf, qui avait redoublé sa classe de Seconde à sa demande pour devenir meilleur et réussir à être orienté comme il le souhaitait en 1re S. Il faisait partie de ceux sur lesquels je m’appuyais dans cette classe pour maintenir, bon gré mal gré, un travail à peu près cohérent dans le groupe. Et je l’aimais bien ce garçon, même si je dis toujours aux élèves que je n’aime personne. Un jour Kader n’est plus venu. Ce n’était pas son genre, mais les virus couraient à ce moment-là. Ce n’était pas ça. Il avait été violemment agressé, pas pour un trafic, mais pour son adresse sur le mauvais trottoir du mauvais bloc de bâtiments dans un contexte de rivalités de rue à rue dans le quartier.  Il a été abandonné, blessé sur le sol, inconscient, parce qu’il n’était pas connu des bandes, parce qu’il était trop sage, parce qu’il ne prenait pas partie, parce qu’il avait la force de caractère de tourner le dos aux guéguerres. Il s’absenta, hospitalisé, pendant des mois.

VI – La culpabilité

On m’a toujours dit qu’il y avait des fonctionnaires pour aiguiller les trains des déportés. Suis-je une aiguilleuse de l’échec ? Ai-je gâché des vies ?

Parfois les petites lumières nous donnent de l’espoir, mais combien de lumières, peut-être plus fragiles et vacillantes, éteignons-nous en croyant bien faire, en croyant nous dévouer à l’accès à la culture de tous et au nom d’un avenir meilleur ?

Pousser tous les enfants à faire des études longues n’est pas qu’une idée généreuse et respectueuse qui s’appuie sur la conviction que tous les jeunes ont de grandes qualités intellectuelles que nous pouvons faire éclore. Non. Ou alors il faudrait s’y prendre différemment dès le plus jeune âge de la scolarisation. Serrer trente gamins dans des classes avec un adulte et un tableau depuis la maternelle jusqu’au bac est seulement la solution la plus économique de parquer la jeunesse. Un CAP coûte plus cher qu’un parcours général.

Les maîtresses dès la petite section ne peuvent – même avec la plus grande foi et le travail le plus intense – compenser chez un enfant perdu dans une classe surchargée, l’influence d’une famille – par ailleurs aimante et attentive – qui ne serait pas en mesure de l’éveiller intellectuellement et culturellement aux valeurs scolaires. Elles n’ont pas le temps de dire aux enfants qu’on ne va pas seulement à l’école le temps d’une corvée obligatoire de quelques années pour décrocher au bout de l’ennuyeux chemin, un bon métier, mais qu’on va aussi à l’école parce qu’apprendre et comprendre est magnifique et que le monde qui s’en trouve ouvert de plus en plus largement est beau.

L’école consolide l’hérédité culturelle et sociale. Elle est pour beaucoup un mensonge auquel je participe.

Parfois je suis en colère contre des élèves impolis et irrespectueux. C’était une fois le regard bovin d’une fille qui ne m’a même pas répondu quand je lui ai demandé d’éteindre sa musique. C’était un autre jour une pâteuse fille vulgaire qui s’est offusqué en des termes grossiers que je lui demande – pourtant poliment et de façon totalement justifiée – de fermer sa grande gueule pendant mon cours. C’est, dans ces moments-là, non seulement une bouffée de rage que je sens monter, mais c’est surtout mon orgueil qui se révolte et qui me crie que mon milieu et mon instruction auraient dû me préserver de ces insultes et de ces gens.

Ma colère retombe pourtant toujours, éteinte par la pitié et la tristesse de savoir qu’ils en bavent et que ce n’est pas fini : la vie qui les attend ne sera pas tendre. Il faut leur pardonner.

D’ailleurs le regard de vache et les bavardages ne sont peut-être qu’un moyen de défense contre un système qui maintient six à sept heures par jours, cinq jours par semaine, pendant cinq années de primaire, quatre années de collège et trois années de lycée, en cours, des élèves qui ne comprennent RIEN. Imaginez-vous assis des heures durant, des années durant, écoutant des phrases que vous ne comprenez pas, confrontés à des exercices et à un langage écrit que vous ne maîtrisez pas. La seule façon pour ne pas devenir fou et violent dans ce cas n’est-elle pas de s’extraire mentalement de la pièce par le bavardage, le téléphone, la rêverie, ou pire, le vide ?

Le vide. Le vide terrifiant de certains yeux dans les rangs.

J’ai l’impression qu’on a éteint leur intelligence, leur lumière.

J’ai rendu bêtes des enfants qui auraient pu avoir d’immenses qualités et enrichir les autres.

Que faisons-nous de ceux qui auraient mille facultés que l’école ne voit pas, des facultés qu’elle laisse végéter puis mourir, étouffées par le modèle normalisé et surpeuplé de la classe ?

Je vois encore Adèle au fond de ma salle, ses grands yeux bleus toujours rougis, sa petite voix de plus en plus désemparée. Un jour elle a manqué une heure de mon cours car elle pleurait. Tout le monde était unanime, même le proviseur : on ne pouvait rien faire pour elle.

Adèle était douce, polie, sérieuse, attendrissante. Elle essayait. Elle appelait. Elle demandait des exercices supplémentaires. Elle dessinait des mangas. Elle ne parlait pas aux autres. Elle voulait étudier la biologie marine des grands fonds. Elle était ailleurs. Tout ce qu’elle écrivait était toujours faux. Je ne comprenais même pas ses erreurs tant sa pensée faisait des sauts. Un jour elle m’a dit qu’elle voulait partir à la découverte du sixième continent parce que des dinosaures coupés du reste du monde y vivraient peut-être encore. Je l’ai regardée bouche bée, incapable de lui dire que le sixième continent était un continent de déchets flottants. Si Adèle vivait dans un monde où les dinosaures évoluaient sur un continent de vieux bidons de plastique, comment pouvais-je lui demander d’encadrer de règles de calcul strictes des x qui dans sa tête devaient avoir une vie propre et suivre une logique inconnue du monde des mathématiques ? A chaque mauvaise note que je lui rendais j’avais l’impression d’être un bourreau et je craignais toujours de la pousser au désespoir. N’y avait-il aucune solution pour Adèle ? Pour son imagination, sa gentillesse et sa poésie qui n’avaient de place dans aucune filière de notre lycée ?

Et j’ai eu peur pour tous ces jeunes que nous maintenions dans un système qui les brisait avec  mépris, sans un regard pour leur bonne santé ni leurs qualités humaines nées souvent de familles aimantes à mille lieux des parents démissionnaires qu’on imagine. Un gâchis de richesse humaine.

VII – La retraite

La retraite des vieux, la pension, la fin du boulot, j’aurais pu y penser si nous n’avions pas perdu les luttes de 2003 et des années suivantes. La petite retraite des mères de trois enfants ayant 15 ans de carrière a été supprimée.

Ce n’est pourtant pas à cette retraite là que j’ai commencé, en 2019, à rêver.

Les violences, quasi hebdomadaires et gratuites continuaient. On ne parlait plus de drogue, mais de la vacuité de trop d’heures perdues pour ces jeunes inoccupés. Les bagarres comblaient l’espace et le temps. Nous avons fait des réunions, des protestations et des conférences philosophico-sociologiques sur le vivre ensemble. Nous avons invoqué notre droit de retrait, qu’on nous a le plus souvent refusé.

Je rêvais « retraite » comme on rêve d’un « refuge » dans lequel je n’aurais plus vu la misère, avec ses bourreaux et ses victimes, et dans lequel je n’aurais eu ni regrets ni culpabilité.

Après d’autres agressions, après des arrêts de travail pour un droit de retrait qu’on nous contestait toujours, après la visite d’un recteur impuissant qui nous disait bon courage, la retraite est arrivée, violemment, sous la forme d’un arrêt longue maladie. La touche, l’éviction, le placard, l’asile.

Avec les soins et le temps, l’asile psychiatrique est devenu asile bienfaisant, cocon. La page du 93 a été tournée, avec ses violences mais avec ses bons souvenirs et de merveilleux visages. Parce qu’à ce département je garde, toute mon affection.

* Les prénoms ont été changés

** Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

La quadrature du cercle

La radio nous le répète : la distance entre les élèves à l’école passera lundi prochain de 4 mètres à 1 mètre.

À ma fille qui a appris la géométrie de 6ème en confinement j’ai seriné : « Quelle est l’unité ? En mètres ou en mètres carrés ? ».

Les journalistes et les ministres vont à l’essentiel. Ils ne sont plus en 6ème. Ils se fichent bien des unités.

Le 11 mai 2020, chaque élève devait se placer au milieu d’un vide de 4 mètres CARRÉS. Autrement formulé : chaque élève devenait le centre de gravité d’un carré, point de concours de ses diagonales perpendiculaires et de même longueur, de côté 2 mètres correspondants aux 1 mètre à droite, 1 mètre à gauche, 1 mètre devant et 1 mètre derrière règlementaires.

J’imagine que le 11 mai 2020 devait sans doute s’organiser selon la figure 1. On pouvait donc placer dans un espace régulier de 16 mètres CARRÉS les quatre élèves A, B, C et D. Ni le ministre ni les journalistes n’ont précisé au grand public si l’élève E avait le droit de venir à l’école. Situé, tel un isobarycentre, au milieu de ses premiers camarades de l’alphabet, l’élève E aurait disposé également d’un espace vide de 4 mètres carrés, mais empiétant sur les espaces vides des autres. Était-il possible de partager le vide ?

Une question se pose. Créer un vide d’un mètre dans toutes les directions autour d’un élève ou d’un point ne revient pas à dessiner un carré. Tout élève, même confiné, le sait* : l’ensemble des points équidistants de 1 mètre du centre symbolisé par ma tête, est un cercle de rayon 1 mètre. Ni le 11 mai ni les jours suivants on n’a parlé de ce cercle dont la formule de l’aire continue de hanter tous les anciens écoliers : πR2. La surface de ce vide imposé par la circulaire du ministère aurait donc eu, pour un rayon de 1 mètre TOUT COURT, la valeur de 3,14 mètres CARRÉS environ.

Ceci précisé en toute rigueur mathématique à l’heure où le monde redécouvre les pavages et la géométrie à grands renfort de rouleaux de scotch colorés collés par terre à des distances régulières des caisses des supermarchés, le cas épineux de l’élève E n’est toujours pas réglé. On voit dans la figure 2 qu’il dispose cette fois d’un espace en propre coloré en vert. Toute pâtissière découpant à l’emporte pièce des sablés ronds dans une pâte rectangulaire aurait su profiter de cette chute de pâte en As de carreau. L’école a-t-elle été moins bonne ménagère ? Ou a-t-elle donné sa chance à l’élève E dont la distance sanitaire se serait ainsi superposée à la distance sanitaire des camarades A, B, C et D, créant des intersections non vides entre ces formes centrées sur les enfants ?

Le 22 juin heureusement va régulariser le cas de cet l’élève impertinEnt. De cet Encombrant clandestin de la géométrie. En réduisant par décret administratif le rayon d’action du virus de 4 mètres CARRÉS à 1 mètre TOUT COURT à partir de lundi prochain, le ministre, ses conseillers, son président et sa clique, peuvent maintenant disposer leurs petits points sur tous les nœuds du quadrillage de la figure 3. Non seulement E et sa maîtresse ne risqueront plus d’être verbalisés ni reconfinés, mais en plus ils seront rejoints par de nouveaux et nombreux camarades en les personnes de F, G, H et I. Ce sera la fête, mais toujours sans se toucher, ni postillonner, ni se prêter une gomme, ni bien sûr tricher au contrôle.

Tout semble clair et je me réjouis de cette nouvelle phase du déconfinement qui fait passer le nombre d’élèves scolarisés dans mon morceau de classe quadrillé, de quatre (ou cinq) à neuf incontestés, chiffrant l’amélioration de notre situation à un coefficient de 2,25 (ou 1,8). Le pays avance ? Et pourtant… Et pourtant la figure 3bis me titille, car enfin, même si nos conditions ont progressé 4 fois comme le répète en boucle France Info en passant de 4 à 1, ou progressé de 2,25 fois (ou de 1,8 fois) comme je l’ai calculé, chacun de mes petits points se situe toujours au cœur d’un vide de 4 mètres carrés… Cela voudrait-il dire qu’en fait, être à la distance de 4 mètres carrés de ses voisins ou être à un mètre de son prochain, est géométriquement parlant, LA MÊME CHOSE ? Voilà donc tous nos progrès revenus à zéro.

C’est décevant. On peut essayer de recommencer le raisonnement ou essayer de remplacer les carrés fautifs par les cercles mathématiquement exacts dans la figure 4. C’est assez joli, mais on ne comprend plus rien.

Les mathématiques, à l’heure où les ministres et les journalistes comparent sans s’alarmer des mètres avec des mètres carrés, ou corrigent leur discours en mètre latéral – supposant que le virus postillonné sur le côté est plus dangereux que le virus éternué devant ou derrière – manquent de sens pratique. Et pourtant les profs de maths et nos gouvernants ont un réflexe en commun : ils sont seuls à croire que les enfants sont, comme sur le papier, assimilables à des points.

*peut-être

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Voyage de classes

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Voyage de classes

De Nicolas Jounin (2014) aux éditions La Découverte.

Quand vous faites un burn out et qu’on vous diagnostique un choc post-traumatique pour avoir enseigné dix-huit ans en Seine-Saint-Denis, tout le monde vous comprend : « Ah oui, les élèves ! ».

Ben non, justement, pas les élèves. Les conditions de vie, les quartiers abandonnés de nos élèves plutôt. Ces conditions indignes contre lesquelles mon impuissance est devenue insupportable jusqu’à la maladie. Jusqu’à devenir folle, schizophrène, car fonctionnaire d’un État qui me paie pour enseigner à des enfants alors qu’il est conscient qu’il me laisse avec eux pourrir au fond d’un trou de plus en plus profond et boueux dans lequel enseigner avec succès relève non seulement de l’exploit mais même de la désobéissances aux réformes et aux nouvelles lois.

L’important est de laisser le 93 au fond du trou, mais sous un couvercle surmonté d’un beau discours.

Je ne supporte plus les discours sur le 93. Je ne supporte plus les bonnes âmes qui vivent à dix kilomètres de Saint-Denis sans savoir le placer sur une carte et sans y avoir jamais mis les pieds. Je ne supporte plus ceux qui se croient bons car il veulent bien faire un pas vers les habitants des banlieues, mais à condition que ceux-ci fassent l’autre partie du chemin en apprenant à se comporter correctement et à éduquer leurs enfants. On veut bien aider les pauvres, mais à condition qu’ils fassent un effort pour devenir comme nous. Bref, à condition qu’ils fassent un effort pour ne plus être pauvres.

Je ne supporte plus le discours des riches sur les pauvres. Qu’ils soient accusateurs, moralisateurs ou condescendants.

Mais il existe une étude de pauvres sur les riches qui mérite d’être lue. Même plusieurs fois.

J’ai relu cette semaine avec le même plaisir qu’avant traumatisme le livre Voyage de classes de Nicolas Jounin, chercheur et maître de conférences en sociologie à l’université Paris VIII de Saint-Denis. Dans une passionnante introduction, Nicolas Jounin, explique comment il a décidé d’initier à la recherche des étudiants de Saint-Denis en première année de sociologie, en les envoyant enquêter sur le très riche VIIIème arrondissement de Paris.

Pourquoi est-il intéressant pour nous de découvrir le travail d’étudiants encore jeunes et peu compétents de 1ère année de fac ?

Parce que ce livre prend « à contresens la voie ordinaire de la curiosité institutionnelle. Des grandes «  enquêtes sociales » du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas plus enquêtés que les pauvres ». Parce que dans ce travail nous découvrons, en même temps que les étudiants, les principes d’une enquête sociologique sur le terrain. Parce qu’il est ahurissant de réaliser qu’« une demi-heure de transports en commun sépare les quartiers parmi les plus pauvres de la France de ses zones les plus riches ». Saint-Denis et les Champs Élysées sont sur la même ligne de métro : la ligne 13.

Cet ouvrage rend compte d’une expérience dans laquelle l’enseignant lui-même a ressenti son décalage – ne serait-ce que vestimentaire – avec la très grande bourgeoisie.

Dans ce livre on découvre les boutiques de luxe dans lesquelles je n’ai jamais osé entrer et dans lesquelles les étudiants du livre ont dû essayer de se faire accepter. On ressent la méfiance, la prudence ou l’hostilité.

On observe le parc Monceau, plus ouvert, dans lequel j’ai fait de nombreuses promenades et constaté, comme les sociologues en herbe, que les enfants blancs ont des nounous noires.

On se frotte à la sécurité des rues, des commerces, des institutions, de l’ambassade d’Algérie. On comprend que les immigrés riches ne posent aucun problème.

On suscite aux terrasses la curiosité de clientes et le mépris de serveurs qui servent des cafés hors de prix.

On s’introduit dans des appartements, des hôtels particuliers, des bureaux d’élus. On subit avec les étudiants, des rappels à l’ordre social, de la condescendance, du mépris.

On apprend que certains commerçants acceptent même d’embaucher des vendeurs et des vendeuses du 93, car oui, oui bien sûr, il y a aussi quelques gens bien dans ces banlieues là. Ceux qui ont fait la moitié du chemin en acceptant de se civiliser assez pour être dignes de servir ? Les bons sauvages ?

On réalise que le meilleur accueil reste humiliant, car il est celui du supérieur humaniste qui tend la main à son inférieur.

En relisant ce livre, et même si je n’aurai plus jamais la force d’enseigner dans le 93, j’ai de nouveau ressenti tout le respect et l’affection que j’ai toujours eu pour mes élèves et pour leurs parents qui gèrent au quotidien et souvent en héros des difficultés qui nous dépasseraient.

En relisant ce livre j’ai aimé l’idée – peut-être fausse, peut-être vraie – que par ma fonction ou ma proximité géographique, j’ai croisé dans ma classe, dans un couloir ou dans la rue certains des étudiants sociologues de ce livre. J’en serais fière. Merci à eux.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Un peu tard

En septembre 2019, Christine Renon, directrice d’école à Pantin s’est suicidée dans son école*. En janvier 2020 l’ Éducation Nationale a reconnu sa responsabilité dans cette mort.

Voici un lien vers un article du Parisien qui en parle. Merci pour vos visites et votre lecture, et merci à mon amie Nathalie pour m’avoir signalé cet article.

http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/la-responsabilite-de-l-administration-reconnue-dans-le-suicide-de-l-institutrice-de-pantin-03-01-2020-8228598.php

*Voir : Entrepreneur la mort dans l’âme Octobre 2019

Voiles

Les enfants ont repris le chemin de l’école, et moi celui de l’écriture des couleurs. Seule à mon petit bureau, au calme, je découvre que les couleurs employées comme NOMS sont encore plus facétieuses que les couleurs employées comme ADJECTIFS. Et ce, alors même que les adjectifs n’ont pas encore fini de me surprendre. Un foulard brun-rouge n’aura pas la même couleur qu’un foulard brun rouge. Le premier sera d’une couleur constituée d’un mélange équitable par moitié de brun et de rouge, tandis que le second sera d’une couleur brune à peine teintée de rouge. De quoi décourager les daltoniens d’être bons en orthographe.

Ce matin devant l’école, il y avait toutes sortes de couleurs de foulards. Des foulards unis noirs et blancs. Des foulards bicolores noir et blanc, ainsi que des foulards de couleur. La proportion des mères voilées à l’école de mon quartier est bien inférieure à la proportion de rouge dans un foulard brun-rouge, mais elle est plus qu’une simple nuance. Les voiles se remarquent, sauf les jours de pluie quand je suis la seule idiote à sortir tête nue. A l’époque de Zola, on disait qu’une femme sortait « en cheveux » quand elle ne se couvrait pas, signe de mœurs légères ou de pauvreté.

Il y a sept ans je scolarisais pour la première fois un de mes enfants à l’école du quartier. Je remarquai dans un premier temps, des clans. Les femmes actives et celles au foyer. Les femmes voilées et les non voilées. Ma fille étant sociable et moi curieuse, les frontières de ces clans nous sont devenues, peu à peu, poreuses à toutes les deux. De rencontres scolaires en fêtes d’anniversaires, les murs aveugles des forteresses sont devenues haies de jardins mitoyens. Nous avons fini par nous reconnaître puis par nous saluer, devant l’école, au parc, dans la rue, au supermarché.

Au fil des années nous nous sommes suivies dans nos grossesses, roulant des ventres et des fesses d’éléphants aux entrées et aux sorties des enfants. Nous avons connu les mêmes maîtres et maîtresses, fait des gâteaux pour le financement des mêmes classes vertes. Aujourd’hui mon dernier né partage l’apprentissage et les jeux de tous les derniers nés des familles que nous croisons depuis des années. Il s’assoit chaque matin à la même table et sur le même banc qu’une petite fille dont j’ai vu les premières heures pour avoir laissé à sa mère ma place encore chaude et mouillée dans la salle de travail de la maternité.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les clans sont apaisés. Au ballet des bonjours matinaux nous échangeons des sourires. On se plaint du temps, on demande des nouvelles des grands qui sont au collège. On se dit heureux que l’autre aille bien. Les bonnes nouvelles sont ponctuées de « Abdullah ! »* et les mauvaises de « misquina ! »**. Parmi ces politesses de vraies affinités ont émergé, créant des ponts, des portes et des voies, reliant les groupes par de multiples routes. Certaines voisines sont devenues copines. On se tutoie, on s’embrasse. On s’échange les gosses qu’on promène par ribambelles les jours de vacances. S’il m’arrive de tiquer devant une jeune fille en quête d’identité qui sort voilée un matin alors qu’elle exhibait son nombril la veille, si je comprends mal la raison  d’un tel choix, si je ne partage pas les croyances qui amènent là, si je trouve aussi insultante pour les femmes que pour les hommes l’idée qu’une chevelure en liberté pourrait déclencher des cataclysmes sexuels et ruiner toute moralité, je finis pourtant par oublier les foulards et j’apprécie les gens.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les habitants qui ne crèvent pas d’angoisse ni de faim n’ont pas de sujets d’animosité. Si les clans préexistent dans cette microsociété, si les « rebeuses » voilées sont moins présentes au conservatoire qu’au club de boxe, si les familles également nombreuses des catholiques se rencontrent surtout à la chorale quand les familles musulmanes préfèrent défouler leurs garçons et préparer à la vie leurs filles sur un ring, si ces deux populations ne se répartissent pas équitablement entre les logements sociaux et les logements privés, il n’en demeure pas moins qu’ici, l’autre n’est pas un ennemi qu’il faudrait détruire ou convertir.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, la grande majorité de mes voisins travaille, loge sa famille et la nourrit. Nous ne vivons ni la frustration ni la concentration misérable de cités pauvres dans lesquelles ceux qui n’ont jamais choisi de vivre ensemble exacerbent en haine les différences. Dès lors les yeux s’ouvrent sans crispation sur nos points communs. Si nous n’abordons pas tous la scolarité et les loisirs avec la même culture, c’est à égalité que nous aimons nos enfants, à égalité que leur école et leur avenir nous préoccupent, et à égalité que nous sommes louves et figures maternelles bienveillantes pour tous les enfants du quartier. J’aime quand des enfants amis de mes enfants, étrangers à moi d’origine, de culture et de sang, m’appellent « Tata », confiants. Auront-ils encore envie de m’appeler « Tata », moi la « Française en cheveux », quand l’État leur dira que l’école me préfère à leur mère, brisant l’égalité et hiérarchisant les parents par l’exclusion des mères qui se couvrent la tête, indésirables – sauf cieux pluvieux ? – lors des sorties scolaires ? L’absurdité officielle est-elle de lutter contre le communautarisme en opposant les gens ?

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, un carré de tissu ne fait pas de l’autre un adversaire extraterrestre. C’est associé aux ghettos, à la misère matérielle et culturelle, aux abysses économiques, que le foulard devient guerre identitaire et se répand. Ne faudrait-il pas choisir comme solution le bien-être social plutôt que l’humiliation ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La solution est-elle de semer haine et ressentiment du rejet de leurs parents, pour un simple chiffon, chez des générations d’enfants ?

*Abdullah ! : « Grâce à Dieu ! »

**Misquina ! : « La pauvre ! »

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Le point commun

Une copine m’a demandé d’aider son fils de onze ans en maths : « Puisque tu ne fais rien. »

Elle n’est pas la seule.

Que je ne fasse RIEN depuis plusieurs mois devient une opportunité pour certains qui ne comprennent RIEN depuis des années : « Moi, les maths, je ne comprends RIEN. »

Une prof de maths en jachère, c’est une aubaine. J’avoue ressortir avec le sourire de ces salons dans lesquels on m’accueille pour faire des exercices et faire comprendre des leçons. On me dit merci, on me pose des questions. Une amie russe me sert à la russe du thé et de la tarte aux framboises dans de belles porcelaines posées sur une nappe blanche damassée repassée. Ailleurs je découvre un verre d’eau sur le bureau et une assiette de gâteaux orientaux qui dégoulinent de miel et colleront mes doigts au rapporteur et à l’équerre. Un père restaurateur glisse dans mon sac, entre livres et calculatrice, du soja et un quartier de jambon. Un informaticien m’offre aide et conseils quand je le jugerai bon.

On me reçoit pieds nus, parfois en pyjama, dans des intérieurs sombres ou clairs, aérés ou confinés, ordonnés ou encombrés par des vêtements pendus aux fenêtres et par des bouteilles de lait qui attendent d’être rangées. Partout je suis attendue et bien traitée, et partout je sens le poids de la responsabilité que me font endosser ces parents qui espèrent de moi LA solution. Ce n’est pas toujours possible. L’attente des progrès peut être longue. Je crois au travail mais je ne sais pas faire de miracles. Gavée de pâtisseries et de charcuterie, j’ai peur d’être source de déceptions.

Me voici donc embarquée ce samedi aux origines de la géométrie avec le fils de mon amie, un garçon aussi adorable qu’il est maladroit avec une règle et un compas. La leçon à réviser pour lundi porte sur les droites parallèles et les droites sécantes. Deux droites parallèles en géométrie euclidienne n’ont pas de point d’intersection. Deux droites sécantes ne sont pas parallèles. Sécantes : « sécateur » ? Bof, le champ lexical ne convainc pas l’enfant d’appartement qui n’a jamais taillé de rosiers. Quand deux droites se COUPENT, on dit qu’elles ont un point commun. Je dessine deux droites parallèles et demande à mon jeune élève : « Ont-elles un point commun ? » Oui. « Tu es sûr ? » Oui. « Est-ce que tu vois un point qui est à la fois sur la première droite et sur la deuxième ? » Non. « Donc, ont-elles un point commun ? » Oui. « Elles te semblent comment ces droites ? » Parallèles. « Donc ? » Donc elles ont un point commun. Il est sûr de lui.

Un moment interdite, désemparée, à la recherche d’autres mots pour expliquer, je le regarde dans les yeux et j’éclate de rire à la subite révélation : deux droites parallèles ont un point commun parce qu’elles ont la même allure, qu’elles sont pareilles, qu’elles s’élancent dans la même direction et tracent un même chemin. Elles sont comme deux amis inséparables, similaires en tous points, qui se suivraient dans tous leurs jeux et qui aimeraient tous deux la couleur bleue, la confiture de fraise et le nutella.

Presque vingt ans que je suis prof et je découvre aujourd’hui tous les sens insolites qui peuvent se nicher dans la tête d’un gamin. Avoir un point commun, c’est se ressembler.

Je sors de cette séance ravie par la perspective que ma future « carrière » de prof particulier ne sera pas qu’une descente sociale et qu’un pis-aller financier. Après vingt ans je comprends que le cours de maths si propre copié en classe, n’a pas le sens que je croyais lui donner, pourtant clairement, une fois relu dans le foyer des parents. Il prend des libertés le bougre. Il s’évade. Il s’imagine. N’est-ce pas passionnant ?

Dans la rue, mon sac de feuilles d’exercices sur l’épaule, j’arpente les trottoirs parallèles des rues sécantes et parfois perpendiculaires de mon quartier. Je sonne chez mes amis, les poches pleines de petits papiers quadrillés sur lesquels j’ai noté les noms des interphones et les codes d’entrée. Ces amis je les reverrai ailleurs, chez moi, autour de la table rectangulaire de ma salle à manger carrée. Ces amis je vais les rassembler ce soir autour d’un plat galicien de boulettes de poulet halal et de croquettes aux œufs. Il y aura du thé à la menthe et du vin. Nous échangerons des recettes. Au cours du repas fuseront des idées, des anecdotes, des rires, des récits de coutumes et des accents. Car mes amis sont originaires de Russie, d’Algérie, de Paris, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Guyane, d’Espagne et de Grèce. Notre point commun : des destins parallèles dans ce quartier, l’école en point d’intersection chaque soir et chaque matin de toutes nos trajectoires, et le soin commun de nos enfants qui se sont d’abord liés d’amitié avant de nous faire, nous les parents, nous rencontrer.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Entrepreneur la mort dans l’âme

Aujourd’hui je suis à la Mairie. Ma ville organise sa quatrième édition des « Rendez-vous de la création d’entreprise ». Le thème de la journée : l’entreprenariat au féminin. Ça tombe bien. Je ne voulais pas y aller, la tête dans le sable et sûre de ne pas être concernée, mais un ami m’a forcé la main. Nous déambulons.

Mon modeste projet – une auto-entreprise de cours particuliers de maths et de correction de manuscrits – ne me semble pas suffisant pour expliquer ma présence dans les Salons de l’Hôtel de Ville au milieu de gens dont j’imagine que la mentalité m’est totalement étrangère. Je suis de corps encore, et peut-être pour toujours d’âme, fonctionnaire.

Depuis que cette porte de sortie en mode survie s’est dessinée dans mon esprit, je rigole avec mon mari, un prof :

_ Alors, toujours en grève le fonctionnaire ?

_ J’entreprends moi Monsieur, je crée de la richesse, moi Monsieur, je n’attends pas les vacances !

_ Ne me parle pas, je suis patronne : nous ne sommes plus du même monde.

_ Parasite ! Suceur d’impôts ! Buveur de finances publiques !

_ Il se plaint le privilégié ? Ah, elle est belle la France des fainéants !

Future chef d’une entreprise sans salariés, patronne de moi-même, libre de travailler sans droits pour des cacahuètes, je ris pour ne pas m’inquiéter à l’inventaire de tout ce que je vais laisser : sécurité, statut, congés payés, bienveillance du banquier. C’est qu’il ne s’agit plus de peser le pour et le contre. Il s’agit de ne pas crever.

Crever…

Christine Renon s’est tuée dans son école maternelle de Pantin, Seine Saint Denis, le 21 septembre. Aujourd’hui mon mari le fonctionnaire du 93 est en grève, pour elle, pour qu’on sache, pour qu’on parle. Il manifeste à Bobigny, piétine avec des amis et des collègues*. Aujourd’hui mes plaisanteries d’entrepreneuse ont un goût amer.

Christine la directrice s’est suicidée dans son école et pour son école. Qui était-elle ? Je n’en sais rien, mais sa mort n’est pas un fait divers que je peux enterrer avec indifférence. Car elle a écrit une lettre, rendue publique sur Internet, dont les mots sont, pour nous, trop familiers**. Quand je l’ai lue cette lettre, inévitablement la question s’est posée : et si moi j’avais continué à travailler, l’aurais-je écrite ?

Quand ils m’ont mise sur la touche, les médecins que je consultais pour des maux de tête m’ont effrayée par la perspective d’un « irréparable » que j’imaginais mal, si je m’entêtais à continuer. Christine Renon aurait dû avoir ma chance d’être sauvée par un médecin qu’elle aurait peut-être simplement consulté pour la toux qui la gênait. Au lieu de ça : un « irréparable ». Courage, colère, tristesse, admiration, gâchis, compassion. Je ne sais pas quels mots sont les mots justes. L’Éducation valait-elle ce sacrifice ? Choisir la fuite et la vie aurait-il été un renoncement, une trahison pour ses engagements ?

Aux Rendez-vous de la création d’entreprise, la conférence sur la protection sociale de l’entrepreneur accueille un public clairsemé. Je m’attendais à trouver de jeunes loups du privé, mais je me sens plutôt entourée de créatures fatiguées et peut-être affamées. L’air semble imprégné à la fois d’espoirs et de craintes. Les candidats à la création d’entreprise n’ont pas les dents qui rayent le parquet. Ils transpirent autant la honte de leurs situations précaires que la fierté de projets qu’ils rêvent porteurs d’avenirs meilleurs. Un homme veut monter une société de sécurité. Une femme veut ouvrir un bar à salade.

Et moi et moi et moi, mais qu’est-ce que je fous là ? Fonctionnaire, protégée, en arrêt presque longue durée mais toujours payée, gavée aux indemnités journalières de la mutuelle, propriétaire, je devrais rentrer chez moi et la fermer. Autour de moi les gens précaires me battraient sans doute s’ils savaient. C’est que je ne suis pas morte et que j’ai l’espoir d’écrire une nouvelle page. Quelques droits à une retraite de plus en plus incertaine sont peu de chose quand vie et folie sont dans la balance. Alors, une minute de silence ?

*Voici un article du Monde daté d’aujourd’hui jeudi 03 octobre 2019 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/03/suicide-de-christine-renon-a-bobigny-des-enseignants-defilent-pour-dire-leur-mal-etre_6014125_3224.html

**Lien vers la lettre de Christine Renon : https://drive.google.com/file/d/1FAkwb5gwrsGVhOcgci92NPFeU7T54yvA/view

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.