La quadrature du cercle

La radio nous le répète : la distance entre les élèves à l’école passera lundi prochain de 4 mètres à 1 mètre.

À ma fille qui a appris la géométrie de 6ème en confinement j’ai seriné : « Quelle est l’unité ? En mètres ou en mètres carrés ? ».

Les journalistes et les ministres vont à l’essentiel. Ils ne sont plus en 6ème. Ils se fichent bien des unités.

Le 11 mai 2020, chaque élève devait se placer au milieu d’un vide de 4 mètres CARRÉS. Autrement formulé : chaque élève devenait le centre de gravité d’un carré, point de concours de ses diagonales perpendiculaires et de même longueur, de côté 2 mètres correspondants aux 1 mètre à droite, 1 mètre à gauche, 1 mètre devant et 1 mètre derrière règlementaires.

J’imagine que le 11 mai 2020 devait sans doute s’organiser selon la figure 1. On pouvait donc placer dans un espace régulier de 16 mètres CARRÉS les quatre élèves A, B, C et D. Ni le ministre ni les journalistes n’ont précisé au grand public si l’élève E avait le droit de venir à l’école. Situé, tel un isobarycentre, au milieu de ses premiers camarades de l’alphabet, l’élève E aurait disposé également d’un espace vide de 4 mètres carrés, mais empiétant sur les espaces vides des autres. Était-il possible de partager le vide ?

Une question se pose. Créer un vide d’un mètre dans toutes les directions autour d’un élève ou d’un point ne revient pas à dessiner un carré. Tout élève, même confiné, le sait* : l’ensemble des points équidistants de 1 mètre du centre symbolisé par ma tête, est un cercle de rayon 1 mètre. Ni le 11 mai ni les jours suivants on n’a parlé de ce cercle dont la formule de l’aire continue de hanter tous les anciens écoliers : πR2. La surface de ce vide imposé par la circulaire du ministère aurait donc eu, pour un rayon de 1 mètre TOUT COURT, la valeur de 3,14 mètres CARRÉS environ.

Ceci précisé en toute rigueur mathématique à l’heure où le monde redécouvre les pavages et la géométrie à grands renfort de rouleaux de scotch colorés collés par terre à des distances régulières des caisses des supermarchés, le cas épineux de l’élève E n’est toujours pas réglé. On voit dans la figure 2 qu’il dispose cette fois d’un espace en propre coloré en vert. Toute pâtissière découpant à l’emporte pièce des sablés ronds dans une pâte rectangulaire aurait su profiter de cette chute de pâte en As de carreau. L’école a-t-elle été moins bonne ménagère ? Ou a-t-elle donné sa chance à l’élève E dont la distance sanitaire se serait ainsi superposée à la distance sanitaire des camarades A, B, C et D, créant des intersections non vides entre ces formes centrées sur les enfants ?

Le 22 juin heureusement va régulariser le cas de cet l’élève impertinEnt. De cet Encombrant clandestin de la géométrie. En réduisant par décret administratif le rayon d’action du virus de 4 mètres CARRÉS à 1 mètre TOUT COURT à partir de lundi prochain, le ministre, ses conseillers, son président et sa clique, peuvent maintenant disposer leurs petits points sur tous les nœuds du quadrillage de la figure 3. Non seulement E et sa maîtresse ne risqueront plus d’être verbalisés ni reconfinés, mais en plus ils seront rejoints par de nouveaux et nombreux camarades en les personnes de F, G, H et I. Ce sera la fête, mais toujours sans se toucher, ni postillonner, ni se prêter une gomme, ni bien sûr tricher au contrôle.

Tout semble clair et je me réjouis de cette nouvelle phase du déconfinement qui fait passer le nombre d’élèves scolarisés dans mon morceau de classe quadrillé, de quatre (ou cinq) à neuf incontestés, chiffrant l’amélioration de notre situation à un coefficient de 2,25 (ou 1,8). Le pays avance ? Et pourtant… Et pourtant la figure 3bis me titille, car enfin, même si nos conditions ont progressé 4 fois comme le répète en boucle France Info en passant de 4 à 1, ou progressé de 2,25 fois (ou de 1,8 fois) comme je l’ai calculé, chacun de mes petits points se situe toujours au cœur d’un vide de 4 mètres carrés… Cela voudrait-il dire qu’en fait, être à la distance de 4 mètres carrés de ses voisins ou être à un mètre de son prochain, est géométriquement parlant, LA MÊME CHOSE ? Voilà donc tous nos progrès revenus à zéro.

C’est décevant. On peut essayer de recommencer le raisonnement ou essayer de remplacer les carrés fautifs par les cercles mathématiquement exacts dans la figure 4. C’est assez joli, mais on ne comprend plus rien.

Les mathématiques, à l’heure où les ministres et les journalistes comparent sans s’alarmer des mètres avec des mètres carrés, ou corrigent leur discours en mètre latéral – supposant que le virus postillonné sur le côté est plus dangereux que le virus éternué devant ou derrière – manquent de sens pratique. Et pourtant les profs de maths et nos gouvernants ont un réflexe en commun : ils sont seuls à croire que les enfants sont, comme sur le papier, assimilables à des points.

*peut-être

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Voyage de classes

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Voyage de classes

De Nicolas Jounin (2014) aux éditions La Découverte.

Quand vous faites un burn out et qu’on vous diagnostique un choc post-traumatique pour avoir enseigné dix-huit ans en Seine-Saint-Denis, tout le monde vous comprend : « Ah oui, les élèves ! ».

Ben non, justement, pas les élèves. Les conditions de vie, les quartiers abandonnés de nos élèves plutôt. Ces conditions indignes contre lesquelles mon impuissance est devenue insupportable jusqu’à la maladie. Jusqu’à devenir folle, schizophrène, car fonctionnaire d’un État qui me paie pour enseigner à des enfants alors qu’il est conscient qu’il me laisse avec eux pourrir au fond d’un trou de plus en plus profond et boueux dans lequel enseigner avec succès relève non seulement de l’exploit mais même de la désobéissances aux réformes et aux nouvelles lois.

L’important est de laisser le 93 au fond du trou, mais sous un couvercle surmonté d’un beau discours.

Je ne supporte plus les discours sur le 93. Je ne supporte plus les bonnes âmes qui vivent à dix kilomètres de Saint-Denis sans savoir le placer sur une carte et sans y avoir jamais mis les pieds. Je ne supporte plus ceux qui se croient bons car il veulent bien faire un pas vers les habitants des banlieues, mais à condition que ceux-ci fassent l’autre partie du chemin en apprenant à se comporter correctement et à éduquer leurs enfants. On veut bien aider les pauvres, mais à condition qu’ils fassent un effort pour devenir comme nous. Bref, à condition qu’ils fassent un effort pour ne plus être pauvres.

Je ne supporte plus le discours des riches sur les pauvres. Qu’ils soient accusateurs, moralisateurs ou condescendants.

Mais il existe une étude de pauvres sur les riches qui mérite d’être lue. Même plusieurs fois.

J’ai relu cette semaine avec le même plaisir qu’avant traumatisme le livre Voyage de classes de Nicolas Jounin, chercheur et maître de conférences en sociologie à l’université Paris VIII de Saint-Denis. Dans une passionnante introduction, Nicolas Jounin, explique comment il a décidé d’initier à la recherche des étudiants de Saint-Denis en première année de sociologie, en les envoyant enquêter sur le très riche VIIIème arrondissement de Paris.

Pourquoi est-il intéressant pour nous de découvrir le travail d’étudiants encore jeunes et peu compétents de 1ère année de fac ?

Parce que ce livre prend « à contresens la voie ordinaire de la curiosité institutionnelle. Des grandes «  enquêtes sociales » du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas plus enquêtés que les pauvres ». Parce que dans ce travail nous découvrons, en même temps que les étudiants, les principes d’une enquête sociologique sur le terrain. Parce qu’il est ahurissant de réaliser qu’« une demi-heure de transports en commun sépare les quartiers parmi les plus pauvres de la France de ses zones les plus riches ». Saint-Denis et les Champs Élysées sont sur la même ligne de métro : la ligne 13.

Cet ouvrage rend compte d’une expérience dans laquelle l’enseignant lui-même a ressenti son décalage – ne serait-ce que vestimentaire – avec la très grande bourgeoisie.

Dans ce livre on découvre les boutiques de luxe dans lesquelles je n’ai jamais osé entrer et dans lesquelles les étudiants du livre ont dû essayer de se faire accepter. On ressent la méfiance, la prudence ou l’hostilité.

On observe le parc Monceau, plus ouvert, dans lequel j’ai fait de nombreuses promenades et constaté, comme les sociologues en herbe, que les enfants blancs ont des nounous noires.

On se frotte à la sécurité des rues, des commerces, des institutions, de l’ambassade d’Algérie. On comprend que les immigrés riches ne posent aucun problème.

On suscite aux terrasses la curiosité de clientes et le mépris de serveurs qui servent des cafés hors de prix.

On s’introduit dans des appartements, des hôtels particuliers, des bureaux d’élus. On subit avec les étudiants, des rappels à l’ordre social, de la condescendance, du mépris.

On apprend que certains commerçants acceptent même d’embaucher des vendeurs et des vendeuses du 93, car oui, oui bien sûr, il y a aussi quelques gens bien dans ces banlieues là. Ceux qui ont fait la moitié du chemin en acceptant de se civiliser assez pour être dignes de servir ? Les bons sauvages ?

On réalise que le meilleur accueil reste humiliant, car il est celui du supérieur humaniste qui tend la main à son inférieur.

En relisant ce livre, et même si je n’aurai plus jamais la force d’enseigner dans le 93, j’ai de nouveau ressenti tout le respect et l’affection que j’ai toujours eu pour mes élèves et pour leurs parents qui gèrent au quotidien et souvent en héros des difficultés qui nous dépasseraient.

En relisant ce livre j’ai aimé l’idée – peut-être fausse, peut-être vraie – que par ma fonction ou ma proximité géographique, j’ai croisé dans ma classe, dans un couloir ou dans la rue certains des étudiants sociologues de ce livre. J’en serais fière. Merci à eux.

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Un peu tard

En septembre 2019, Christine Renon, directrice d’école à Pantin s’est suicidée dans son école*. En janvier 2020 l’ Éducation Nationale a reconnu sa responsabilité dans cette mort.

Voici un lien vers un article du Parisien qui en parle. Merci pour vos visites et votre lecture, et merci à mon amie Nathalie pour m’avoir signalé cet article.

http://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/la-responsabilite-de-l-administration-reconnue-dans-le-suicide-de-l-institutrice-de-pantin-03-01-2020-8228598.php

*Voir : Entrepreneur la mort dans l’âme Octobre 2019

Voiles

Les enfants ont repris le chemin de l’école, et moi celui de l’écriture des couleurs. Seule à mon petit bureau, au calme, je découvre que les couleurs employées comme NOMS sont encore plus facétieuses que les couleurs employées comme ADJECTIFS. Et ce, alors même que les adjectifs n’ont pas encore fini de me surprendre. Un foulard brun-rouge n’aura pas la même couleur qu’un foulard brun rouge. Le premier sera d’une couleur constituée d’un mélange équitable par moitié de brun et de rouge, tandis que le second sera d’une couleur brune à peine teintée de rouge. De quoi décourager les daltoniens d’être bons en orthographe.

Ce matin devant l’école, il y avait toutes sortes de couleurs de foulards. Des foulards unis noirs et blancs. Des foulards bicolores noir et blanc, ainsi que des foulards de couleur. La proportion des mères voilées à l’école de mon quartier est bien inférieure à la proportion de rouge dans un foulard brun-rouge, mais elle est plus qu’une simple nuance. Les voiles se remarquent, sauf les jours de pluie quand je suis la seule idiote à sortir tête nue. A l’époque de Zola, on disait qu’une femme sortait « en cheveux » quand elle ne se couvrait pas, signe de mœurs légères ou de pauvreté.

Il y a sept ans je scolarisais pour la première fois un de mes enfants à l’école du quartier. Je remarquai dans un premier temps, des clans. Les femmes actives et celles au foyer. Les femmes voilées et les non voilées. Ma fille étant sociable et moi curieuse, les frontières de ces clans nous sont devenues, peu à peu, poreuses à toutes les deux. De rencontres scolaires en fêtes d’anniversaires, les murs aveugles des forteresses sont devenues haies de jardins mitoyens. Nous avons fini par nous reconnaître puis par nous saluer, devant l’école, au parc, dans la rue, au supermarché.

Au fil des années nous nous sommes suivies dans nos grossesses, roulant des ventres et des fesses d’éléphants aux entrées et aux sorties des enfants. Nous avons connu les mêmes maîtres et maîtresses, fait des gâteaux pour le financement des mêmes classes vertes. Aujourd’hui mon dernier né partage l’apprentissage et les jeux de tous les derniers nés des familles que nous croisons depuis des années. Il s’assoit chaque matin à la même table et sur le même banc qu’une petite fille dont j’ai vu les premières heures pour avoir laissé à sa mère ma place encore chaude et mouillée dans la salle de travail de la maternité.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les clans sont apaisés. Au ballet des bonjours matinaux nous échangeons des sourires. On se plaint du temps, on demande des nouvelles des grands qui sont au collège. On se dit heureux que l’autre aille bien. Les bonnes nouvelles sont ponctuées de « Abdullah ! »* et les mauvaises de « misquina ! »**. Parmi ces politesses de vraies affinités ont émergé, créant des ponts, des portes et des voies, reliant les groupes par de multiples routes. Certaines voisines sont devenues copines. On se tutoie, on s’embrasse. On s’échange les gosses qu’on promène par ribambelles les jours de vacances. S’il m’arrive de tiquer devant une jeune fille en quête d’identité qui sort voilée un matin alors qu’elle exhibait son nombril la veille, si je comprends mal la raison  d’un tel choix, si je ne partage pas les croyances qui amènent là, si je trouve aussi insultante pour les femmes que pour les hommes l’idée qu’une chevelure en liberté pourrait déclencher des cataclysmes sexuels et ruiner toute moralité, je finis pourtant par oublier les foulards et j’apprécie les gens.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les habitants qui ne crèvent pas d’angoisse ni de faim n’ont pas de sujets d’animosité. Si les clans préexistent dans cette microsociété, si les « rebeuses » voilées sont moins présentes au conservatoire qu’au club de boxe, si les familles également nombreuses des catholiques se rencontrent surtout à la chorale quand les familles musulmanes préfèrent défouler leurs garçons et préparer à la vie leurs filles sur un ring, si ces deux populations ne se répartissent pas équitablement entre les logements sociaux et les logements privés, il n’en demeure pas moins qu’ici, l’autre n’est pas un ennemi qu’il faudrait détruire ou convertir.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, la grande majorité de mes voisins travaille, loge sa famille et la nourrit. Nous ne vivons ni la frustration ni la concentration misérable de cités pauvres dans lesquelles ceux qui n’ont jamais choisi de vivre ensemble exacerbent en haine les différences. Dès lors les yeux s’ouvrent sans crispation sur nos points communs. Si nous n’abordons pas tous la scolarité et les loisirs avec la même culture, c’est à égalité que nous aimons nos enfants, à égalité que leur école et leur avenir nous préoccupent, et à égalité que nous sommes louves et figures maternelles bienveillantes pour tous les enfants du quartier. J’aime quand des enfants amis de mes enfants, étrangers à moi d’origine, de culture et de sang, m’appellent « Tata », confiants. Auront-ils encore envie de m’appeler « Tata », moi la « Française en cheveux », quand l’État leur dira que l’école me préfère à leur mère, brisant l’égalité et hiérarchisant les parents par l’exclusion des mères qui se couvrent la tête, indésirables – sauf cieux pluvieux ? – lors des sorties scolaires ? L’absurdité officielle est-elle de lutter contre le communautarisme en opposant les gens ?

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, un carré de tissu ne fait pas de l’autre un adversaire extraterrestre. C’est associé aux ghettos, à la misère matérielle et culturelle, aux abysses économiques, que le foulard devient guerre identitaire et se répand. Ne faudrait-il pas choisir comme solution le bien-être social plutôt que l’humiliation ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La solution est-elle de semer haine et ressentiment du rejet de leurs parents, pour un simple chiffon, chez des générations d’enfants ?

*Abdullah ! : « Grâce à Dieu ! »

**Misquina ! : « La pauvre ! »

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Le point commun

Une copine m’a demandé d’aider son fils de onze ans en maths : « Puisque tu ne fais rien. »

Elle n’est pas la seule.

Que je ne fasse RIEN depuis plusieurs mois devient une opportunité pour certains qui ne comprennent RIEN depuis des années : « Moi, les maths, je ne comprends RIEN. »

Une prof de maths en jachère, c’est une aubaine. J’avoue ressortir avec le sourire de ces salons dans lesquels on m’accueille pour faire des exercices et faire comprendre des leçons. On me dit merci, on me pose des questions. Une amie russe me sert à la russe du thé et de la tarte aux framboises dans de belles porcelaines posées sur une nappe blanche damassée repassée. Ailleurs je découvre un verre d’eau sur le bureau et une assiette de gâteaux orientaux qui dégoulinent de miel et colleront mes doigts au rapporteur et à l’équerre. Un père restaurateur glisse dans mon sac, entre livres et calculatrice, du soja et un quartier de jambon. Un informaticien m’offre aide et conseils quand je le jugerai bon.

On me reçoit pieds nus, parfois en pyjama, dans des intérieurs sombres ou clairs, aérés ou confinés, ordonnés ou encombrés par des vêtements pendus aux fenêtres et par des bouteilles de lait qui attendent d’être rangées. Partout je suis attendue et bien traitée, et partout je sens le poids de la responsabilité que me font endosser ces parents qui espèrent de moi LA solution. Ce n’est pas toujours possible. L’attente des progrès peut être longue. Je crois au travail mais je ne sais pas faire de miracles. Gavée de pâtisseries et de charcuterie, j’ai peur d’être source de déceptions.

Me voici donc embarquée ce samedi aux origines de la géométrie avec le fils de mon amie, un garçon aussi adorable qu’il est maladroit avec une règle et un compas. La leçon à réviser pour lundi porte sur les droites parallèles et les droites sécantes. Deux droites parallèles en géométrie euclidienne n’ont pas de point d’intersection. Deux droites sécantes ne sont pas parallèles. Sécantes : « sécateur » ? Bof, le champ lexical ne convainc pas l’enfant d’appartement qui n’a jamais taillé de rosiers. Quand deux droites se COUPENT, on dit qu’elles ont un point commun. Je dessine deux droites parallèles et demande à mon jeune élève : « Ont-elles un point commun ? » Oui. « Tu es sûr ? » Oui. « Est-ce que tu vois un point qui est à la fois sur la première droite et sur la deuxième ? » Non. « Donc, ont-elles un point commun ? » Oui. « Elles te semblent comment ces droites ? » Parallèles. « Donc ? » Donc elles ont un point commun. Il est sûr de lui.

Un moment interdite, désemparée, à la recherche d’autres mots pour expliquer, je le regarde dans les yeux et j’éclate de rire à la subite révélation : deux droites parallèles ont un point commun parce qu’elles ont la même allure, qu’elles sont pareilles, qu’elles s’élancent dans la même direction et tracent un même chemin. Elles sont comme deux amis inséparables, similaires en tous points, qui se suivraient dans tous leurs jeux et qui aimeraient tous deux la couleur bleue, la confiture de fraise et le nutella.

Presque vingt ans que je suis prof et je découvre aujourd’hui tous les sens insolites qui peuvent se nicher dans la tête d’un gamin. Avoir un point commun, c’est se ressembler.

Je sors de cette séance ravie par la perspective que ma future « carrière » de prof particulier ne sera pas qu’une descente sociale et qu’un pis-aller financier. Après vingt ans je comprends que le cours de maths si propre copié en classe, n’a pas le sens que je croyais lui donner, pourtant clairement, une fois relu dans le foyer des parents. Il prend des libertés le bougre. Il s’évade. Il s’imagine. N’est-ce pas passionnant ?

Dans la rue, mon sac de feuilles d’exercices sur l’épaule, j’arpente les trottoirs parallèles des rues sécantes et parfois perpendiculaires de mon quartier. Je sonne chez mes amis, les poches pleines de petits papiers quadrillés sur lesquels j’ai noté les noms des interphones et les codes d’entrée. Ces amis je les reverrai ailleurs, chez moi, autour de la table rectangulaire de ma salle à manger carrée. Ces amis je vais les rassembler ce soir autour d’un plat galicien de boulettes de poulet halal et de croquettes aux œufs. Il y aura du thé à la menthe et du vin. Nous échangerons des recettes. Au cours du repas fuseront des idées, des anecdotes, des rires, des récits de coutumes et des accents. Car mes amis sont originaires de Russie, d’Algérie, de Paris, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Guyane, d’Espagne et de Grèce. Notre point commun : des destins parallèles dans ce quartier, l’école en point d’intersection chaque soir et chaque matin de toutes nos trajectoires, et le soin commun de nos enfants qui se sont d’abord liés d’amitié avant de nous faire, nous les parents, nous rencontrer.

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Entrepreneur la mort dans l’âme

Aujourd’hui je suis à la Mairie. Ma ville organise sa quatrième édition des « Rendez-vous de la création d’entreprise ». Le thème de la journée : l’entreprenariat au féminin. Ça tombe bien. Je ne voulais pas y aller, la tête dans le sable et sûre de ne pas être concernée, mais un ami m’a forcé la main. Nous déambulons.

Mon modeste projet – une auto-entreprise de cours particuliers de maths et de correction de manuscrits – ne me semble pas suffisant pour expliquer ma présence dans les Salons de l’Hôtel de Ville au milieu de gens dont j’imagine que la mentalité m’est totalement étrangère. Je suis de corps encore, et peut-être pour toujours d’âme, fonctionnaire.

Depuis que cette porte de sortie en mode survie s’est dessinée dans mon esprit, je rigole avec mon mari, un prof :

_ Alors, toujours en grève le fonctionnaire ?

_ J’entreprends moi Monsieur, je crée de la richesse, moi Monsieur, je n’attends pas les vacances !

_ Ne me parle pas, je suis patronne : nous ne sommes plus du même monde.

_ Parasite ! Suceur d’impôts ! Buveur de finances publiques !

_ Il se plaint le privilégié ? Ah, elle est belle la France des fainéants !

Future chef d’une entreprise sans salariés, patronne de moi-même, libre de travailler sans droits pour des cacahuètes, je ris pour ne pas m’inquiéter à l’inventaire de tout ce que je vais laisser : sécurité, statut, congés payés, bienveillance du banquier. C’est qu’il ne s’agit plus de peser le pour et le contre. Il s’agit de ne pas crever.

Crever…

Christine Renon s’est tuée dans son école maternelle de Pantin, Seine Saint Denis, le 21 septembre. Aujourd’hui mon mari le fonctionnaire du 93 est en grève, pour elle, pour qu’on sache, pour qu’on parle. Il manifeste à Bobigny, piétine avec des amis et des collègues*. Aujourd’hui mes plaisanteries d’entrepreneuse ont un goût amer.

Christine la directrice s’est suicidée dans son école et pour son école. Qui était-elle ? Je n’en sais rien, mais sa mort n’est pas un fait divers que je peux enterrer avec indifférence. Car elle a écrit une lettre, rendue publique sur Internet, dont les mots sont, pour nous, trop familiers**. Quand je l’ai lue cette lettre, inévitablement la question s’est posée : et si moi j’avais continué à travailler, l’aurais-je écrite ?

Quand ils m’ont mise sur la touche, les médecins que je consultais pour des maux de tête m’ont effrayée par la perspective d’un « irréparable » que j’imaginais mal, si je m’entêtais à continuer. Christine Renon aurait dû avoir ma chance d’être sauvée par un médecin qu’elle aurait peut-être simplement consulté pour la toux qui la gênait. Au lieu de ça : un « irréparable ». Courage, colère, tristesse, admiration, gâchis, compassion. Je ne sais pas quels mots sont les mots justes. L’Éducation valait-elle ce sacrifice ? Choisir la fuite et la vie aurait-il été un renoncement, une trahison pour ses engagements ?

Aux Rendez-vous de la création d’entreprise, la conférence sur la protection sociale de l’entrepreneur accueille un public clairsemé. Je m’attendais à trouver de jeunes loups du privé, mais je me sens plutôt entourée de créatures fatiguées et peut-être affamées. L’air semble imprégné à la fois d’espoirs et de craintes. Les candidats à la création d’entreprise n’ont pas les dents qui rayent le parquet. Ils transpirent autant la honte de leurs situations précaires que la fierté de projets qu’ils rêvent porteurs d’avenirs meilleurs. Un homme veut monter une société de sécurité. Une femme veut ouvrir un bar à salade.

Et moi et moi et moi, mais qu’est-ce que je fous là ? Fonctionnaire, protégée, en arrêt presque longue durée mais toujours payée, gavée aux indemnités journalières de la mutuelle, propriétaire, je devrais rentrer chez moi et la fermer. Autour de moi les gens précaires me battraient sans doute s’ils savaient. C’est que je ne suis pas morte et que j’ai l’espoir d’écrire une nouvelle page. Quelques droits à une retraite de plus en plus incertaine sont peu de chose quand vie et folie sont dans la balance. Alors, une minute de silence ?

*Voici un article du Monde daté d’aujourd’hui jeudi 03 octobre 2019 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/03/suicide-de-christine-renon-a-bobigny-des-enseignants-defilent-pour-dire-leur-mal-etre_6014125_3224.html

**Lien vers la lettre de Christine Renon : https://drive.google.com/file/d/1FAkwb5gwrsGVhOcgci92NPFeU7T54yvA/view

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Si et seulement si

En logique mathématique on utilise la notion de « condition nécessaire et suffisante », abrégée par l’expression « si et seulement si ».

Pour sauver ma peau, fuir du lycée était une condition nécessaire.

La condition peut être « nécessaire », c’est-à-dire « indispensable », à la réalisation d’un résultat, sans pour autant en être l’ingrédient suffisant. Il faut rajouter d’autres paramètres pour obtenir le succès. La condition est alors nécessaire mais pas suffisante.

La condition peut être suffisante pour que le succès soit au rendez-vous, mais nous aurions pu gagner à moins de frais, c’est-à-dire avec une condition plus légère, moins importante, moins contraignante. On a mis trop de moyens pour arriver à nos fins. La condition est alors suffisante mais pas nécessaire.

Quand on dose pile comme il faut, on dit que la condition est « nécessaire et suffisante ». La condition entraîne le résultat, mais le résultat redonne aussi la condition. Ça marche dans les deux sens, peu importe qui, du résultat ou de la condition, a existé en premier, puisque l’un ramène l’autre. On dit qu’ils sont équivalents.

Pour sauver ma peau, fuir du lycée était donc une condition nécessaire.

Est-elle une condition suffisante ? Puis-je me satisfaire de cette mise à l’abri quand ceux que j’ai laissés derrière moi, élèves, parents, collègues, amis, continuent de crever sans que les cris, les coups ni les grèves percent le périmètre de quelques kilomètres en dehors duquel les gens vivent normalement ?

Parfois des images et quelques mots franchissent la frontière. Ce fut le cas ce lundi 16 septembre 2019 au journal de 20h de TF1.

https://www.tf1.fr/tf1/jt-20h/videos/seine-saint-denis-un-lycee-face-a-la-violence-80376570.html

Cette fois c’était la première chaîne NATIONALE !!! Beaucoup l’ont vu ! Mais combien ont ressenti ce que j’ai ressenti au reportage de mon ancienne vie ?

Si mes textes sont souvent trop longs, ce reportage, lui, ne dure que deux minutes et quelques secondes. Prenez donc le temps de le regarder. Ce n’est pas l’histoire de racailles malfaisantes qu’il faudrait éliminer ou expulser, c’est l’histoire de territoires abandonnés dans lesquels notre pays riche et puissant métamorphose des gens désemparés en animaux sauvages qui croient nécessaire de lutter avec des couteaux et des marteaux pour des territoires en béton de quelques mètres carrés.

Il y a cinq ans le lycée de ce reportage était un oasis dans la ville. Il avait été primé meilleur lycée de France au palmarès des lycées pour « la plus value » qu’il réalisait entre ses résultats réels de réussite au bac (près de 90%) et ceux qu’on aurait pu attendre d’un lycée accueillant un public défavorisé (65% espéré). Un lycée symbole de réussite, encore espoir d’ascension sociale, proposant toutes les options et des classes préparatoires scientifiques aux grandes écoles (maths sup, maths spé).

Et maintenant, voyez.

https://www.tf1.fr/tf1/jt-20h/videos/seine-saint-denis-un-lycee-face-a-la-violence-80376570.html

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Burn-out ?

L’Université Syndicaliste, le journal du SNES, le plus gros syndicat enseignant du secondaire, a consacré un article au burn-out dans son numéro du 8 juin 2019. Je viens de tomber dessus en retard, au hasard de mes rencontres avec les journaux, livres et magazines qui traînent un peu partout chez moi.

Mes nombreux médecins, psychiatre et psychologue, m’ont dit que j’étais burn-outée, sans toutefois me faire comprendre ce que c’était. Je tiens debout. Je souris. Je m’occupe de mes enfants. Je parle aux gens. Je ne suis pas malade. J’ai longtemps cherché les symptômes de mon affection sans jamais réussir à écarter l’idée honteuse que j’avais gagné au loto de l’Éducation un arrêt maladie bidon.

Un burn-out est-il une dépression ? Un burn-out est-il à la mode, et peut-on l’adopter comme on décide de manger Vegan ou d’écrire un blog ? Tous mots que je n’entendais pas quand j’étais jeune.

L’article que je relis pour la cinquième fois m’éclaire enfin, après six mois d’absence au lycée :

« Les différentes définitions de ce syndrome mettent toutes en avant trois dimensions : l’épuisement émotionnel, psychique et physique ; le désengagement professionnel qui se traduit par le détachement et le « cynisme » ; et enfin l’absence d’accomplissement de soi au travail et le sentiment d’inefficacité et d’impasse. »

Le burn-out n’est pas le synonyme de trop de travail, ce qui serait comique bien sûr chez une enseignante à temps partiel. Le burn-out n’est pas une dépression, mais il y conduit. Là je comprends enfin que je fais un burn-out, et je remercie mon médecin traitant qui n’écoute pourtant pas les bobos et nous refuse les antibiotiques, de m’avoir diagnostiquée et retenue par la manche au bord du précipice.

L’article est cependant à double tranchant. S’il me libère du sentiment d’être une malade imaginaire puisqu’il décrit cliniquement ce que je reconnais être précisément mon état, s’il me déculpabilise en faisant résulter directement ma défaillance de mes conditions de travail et pas d’une fragilité ni d’un pet au casque, il m’interroge sur la légitimité de mon « sentiment d’inefficacité et d’impasse ». Ma vision noire de l’enseignement dans le 9-3, mon « cynisme », mon sentiment d’impasse sont-ils le reflet d’une réalité vraiment noire, ou sont-ils créés sans raison objective par mon épuisement émotionnel, psychique et physique ?

Les articles de mon blog sont-ils faux ?

Vous qui me lisez, avez-vous été abusés par un esprit épuisé, brûlé, qui verrait son monde à travers un prisme couvert de suie ?

La vie en Seine-Saint-Denis est-elle en réalité bleue comme le dispositif de « l’école bleue »* dont m’a proposé de profiter le Rectorat, à savoir aller enseigner pendant mon arrêt maladie quelques heures ou quelques semaines dans des endroits divers sous la houlette d’un professeur croyant et optimiste qui me réapprendrait à voir mon métier comme un ciel sans nuage ?

Puisque doute il y a, dans votre esprit comme dans le mien, voici un lien vers un reportage de France Culture. Il ne dure que cinq minutes et parle – en cette rentrée si médiatisée – de ces élèves auteurs d’une tribune que j’avais reproduite ici en juin 2019**. Ce n’est pas mon lycée, juste son petit frère, dans cette même famille des écoles de la France d’en bas.

Les protagonistes de ce reportage sont-ils, eux aussi, sombres et épuisés ? « L’école bleue » pourrait-elle nous prendre tous en stages groupés ?

https://www.franceculture.fr/emissions/le-reportage-de-la-redaction/encore-une-rentree-difficile-pour-les-eleves-du-lycee-jacques-feyder-depinay-sur-seine-en-seine

Je n’ai pas deviné que je faisais un burn-out. J’ai ri au nez du premier médecin qui m’en a parlé. Le burn-out ne se ressent pas. Il nous fait croire que c’est juste normal d’être comme ça. Le burn-out, on le devine après, dans la trace qui reste quand il part, comme sur le mur de la chambre reste le rectangle aux couleurs vives, témoignage d’une armoire disparue qui privait autrefois ce coin de tapisserie des rayons du soleil. C’est seulement quand la lumière revient qu’on réalise que ça n’allait pas du tout depuis des mois ou des années. On se dit qu’on a failli perdre plus qu’un travail et qu’il ne faut plus jamais y retourner.

*Voir L’école bleue, juillet 2019

**Voir TRIBUNE des super héros, Juin 2019

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Second degré

Je me galère chez Leclerc avec mes deux listes de fournitures scolaires : pour le CE2 et pour la 6ème. Tandis que la liste pour le primaire est la même tous les ans, je découvre celle, complexe, du collège.

Je réalise que la haine que nous, les profs, inspirons souvent, ne naît pas seulement des grèves et des vacances.

La prof d’Histoire-Géo a écrit : « deux cahiers grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». En dessous elle a écrit : « un cahier grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». Ai-je la berlue ? Ne pouvait-elle écrire TROIS ? Le prof de Maths veut des petits carreaux. La prof de Français un classeur rigide avec de grands anneaux. La prof de Techno un classeur souple avec de petits anneaux. Ce coin de supermarché me retient dans un enfer de références alambiquées. Les pinceaux ronds ou plats, les gros qui peindront comme il faut et les petits qui peindront bien aussi. Les crayons à papier HB et 2B. Les étiquettes et les protège-cahiers.

Nous sommes quelques uns à nous croiser, à nous frôler, concentrés sur nos listes : de ceux qui n’ont pas eu le courage de s’y coller dès le 10 juillet, mais qui ne veulent pas se faire surprendre par le 2 septembre. Un père et sa fille s’enfoncent dans une controverse sans fin à propos d’une règle en plastique de trente centimètres à soixante-dix-sept centimes. Est-elle « flexible » ou n’est-elle pas « flexible » ? La liste interdit les règles « flexibles ». La fille dit qu’elle ne l’est pas. Le père dit qu’elle l’est. Il tripote et tord la règle pour éprouver sa rigidité. Elle va se briser. Solidaire, je sors de ma réserve : « cette règle est bonne, les règles flexibles sont des règles qui se déforment à volonté au point de ne plus tracer droit ».

Un employé du supermarché dont les oreilles traînent comme les miennes, éclate de rire : à quoi peut bien servir une règle qui ne trace pas droit ? Je lui explique que je connais ces traîtresses car je suis prof de maths. Il me plaint. La conversation s’engage entre deux taille-crayons qu’on me demande de choisir « de bonne qualité ». Il me raconte qu’un prof du coin a demandé sur sa liste : « du papier millimétré, deux cahiers et une dose de bonne volonté ». Il me dit que des parents sont venus lui demander où acheter « la dose de bonne volonté ». Et à quel prix ?

L’anecdote est savoureuse et je ris d’abord de bon cœur. Elle me laisse cependant un goût amer. Ce n’est pas parce qu’un employé qui remplit des rayons toute la journée, un quinquagénaire sans Rolex à son poignet, me plaint d’avoir un boulot de merde. Je souris même à cette leçon que mériteraient certains profs mangés par leur méchant complexe de supériorité. Non. Ce qui me fait tout à coup détester l’homme, est qu’il se moque des parents : « Il faut du courage pour enseigner à des enfants dont les parents sont aussi bêtes ». Le niveau baisse.

On m’interroge souvent sur les parents démissionnaires. J’en ai vus quelques uns. Peu. Moins de dix en dix-huit ans.

J’ai vu beaucoup de parents qui n’avaient pas la culture scolaire. J’ai vu des mères pour qui la réussite était sans doute d’avoir à manger et qui donnaient d’énormes sandwichs grecs dégoulinants de sauce et de graisse à des bébés en poussette. J’ai vu des pères offrir des I Phones à six cents euros à des enfants sans livres ni calculatrices. Ils donnent ce qui pour eux est le meilleur, ignorants des valeurs et des codes de réussite de notre société*.

J’ai lu des bulletins scolaires à des parents étrangers ou illettrés dans notre alphabet. De ceux, pourtant impliqués, qui ne comprennent pas le second degré de la dose de bonne volonté. J’ai vu des parents fatigués par des horaires et des travaux pénibles, élevant des enfants mieux que je ne pourrais jamais le faire dans des quartiers où la rue défie, par sa violence et ses tentations, l’éducation. J’ai vu mille fois plus d’enfants aimés que d’enfants délaissés.

J’ai vu, il y a deux ans, le bonheur et la fierté d’une mère qui prenait le bulletin trimestriel de son grand fils de Terminale, un grand garçon adorable qui avait longtemps fait le con, et qui, soudain, ramenait à la maison de bonnes notes et d’excellentes appréciations. J’en étais heureuse aussi, au point de partager et de garder vivante dans mon souvenir, l’émotion de cette mère qui se sentait récompensée de ses soins constants pour son bébé qu’elle aimait au-delà des déceptions et des critiques chaque année répétées de ses enseignants. Ce grand bébé turbulent devenu bel adulte aimable et responsable, bon élève et délégué de classe, a eu son bac général avec mention, mais n’a eu aucune école, aucune fac pour poursuivre ses études. Refusé partout, même dans ses souhaits les plus modestes. Je l’ai retrouvé à la rentrée suivante, assis devant la grille du lycée, attendant là sans savoir pourquoi, désoeuvré. J’ai pensé à sa mère et j’ai eu honte de l’espoir que je lui avais donné et d’avoir cru que c’était aussi ma réussite de professeur.

Les parents démissionnaires et le niveau qui baisse ? Cette légende et l’absence de Rolex ne sont pas ce qui fait de mon boulot un boulot de merde. Ce qui est insupportable et sale, c’est quand ni la bonne volonté en dose massive, ni les réussites pédagogiques, ni l’espoir, ni les soins des parents, ne peuvent plus rien contre le déterminisme géographique et social, chaque année plus inflexible et plus violent. Mon boulot est un boulot de merde quand je ne sers plus à rien.

*Voir Sanctions Février 2019

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L’école bleue

Ce matin j’ai rendez-vous avec le médecin des personnels de l’Éducation Nationale.

Un rendez-vous que j’avais sollicité il y a trois mois.

Un gentil monsieur à l’accueil me demande si c’est la première fois que je viens. C’est la première fois. Depuis deux mois j’ai l’impression d’enchaîner les premières fois. J’ai travaillé dix-sept ans pour une administration que je n’avais jamais rencontrée. Je suis passée de l’autre côté du décor. La marionnette est cassée. Dans l’espoir d’être réparée, elle sort de la scène et rencontre enfin ses créateurs.

Tout le monde sourit et parle doucement. Dans les coulisses les gens sont bienveillants. On va prendre soin de moi. Je repense à ma récente visite aux ressources humaines du Rectorat*. Ici les bureaux sont encore plus silencieux, plus lumineux, plus douillets. La moquette est plus épaisse. Une cuisine coquette est aménagée dans un recoin. Une femme discute du sandwich au saumon dont elle fera son déjeuner. Onze heures, il est un peu tôt.

On me donne un questionnaire rose à compléter : « Est-ce la première fois ? » Je me demande si les gens qui travaillent là sont d’anciens profs déprimés, reclassés par les RH du Rectorat. Dans ce cocon j’étoufferais.

Le médecin des personnels vient me chercher à 11h15. C’est une quinquagénaire replète aux gestes lents. Son regard est compatissant. D’elle, émane un léger ennui.

Elle me fait asseoir et me demande si c’est la première fois. Elle prend des notes. Elle me dit que je suis malade, que j’ai le temps, que deux mois c’est trop court. Je ne dois pas songer trop tôt à mon avenir professionnel, je dois me reposer : un an, deux ans, trois ans, qui sait ? La marionnette est vraiment broyée : « Ce n’est pas une angine que vous avez ! »

Pas de hâte. Je ne suis pas en état de prendre des décisions. La mutation que j’envisage dans une autre académie ? Une bêtise ! Mon problème n’est pas un problème de lieu : c’est un problème de SOIN. Quand je serai guérie je pourrai rejouer mon rôle en Seine-Saint-Denis. L’ Éducation va bien. C’est moi qui suis mal en point.

NON ! Je lui réponds un peu vivement que je n’y retournerai pas : une révolte qui peut passer pour de la panique. Ma voix monte-t-elle dans les aigus ? Je suis anxio-dépressive et post-traumatisée après tout, c’est normal.

Ne sait-elle pas ce qui se passe dans mon lycée ? Les agressions, les bandes armées, les intrusions, les blessés ? « Si, si, j’ai lu votre mail », me dit-elle. Abasourdie j’en perds le sens de la répartie. Mon mail ? Comment peut-elle ne connaître la situation dans laquelle mon établissement se débat depuis trois ans, QUE par mon mail ? Ne lit-elle pas le Parisien ? Ne regarde-t-elle pas BFM TV ? N’est-ce pas son administration qui nous a fermé une journée en mars ? N’est-ce pas notre Recteur, notre Présidente et notre vice Présidente de Région qui se sont déplacés plusieurs fois cette année dans mon lycée ? N’est-ce pas son service qui nous a envoyé deux fois entre février et mars une cellule psychologique ? N’est-ce pas de l’argent public qui nous a payé cet hiver des caméras et des grilles qui ont sauté sous les coups des premiers agresseurs décidés ? Ne voit-elle pas le monstre que nos institutions ont créé ?

« Et un autre établissement dans la même ville ? » propose-t-elle. Incrédule je lui rétorque que c’est un problème de ville, pas d’école. Un de mes collègues s’est fait tabasser dans le collège d’à côté. Dois-je aller l’y remplacer ? Et même si moi je passe au travers des coups, puis-je supporter de voir mes élèves, à tour de rôle, blessés, hospitalisés ?

Calme, le médecin, me redit de ne pas me précipiter. Elle me dit que j’ai des droits, dont celui de bénéficier du dispositif de l’école bleue. L’école bleue est une chance qui me permettra, pendant mon arrêt maladie, d’aller retravailler pour me réhabituer. L’école bleue c’est « remettre en situation d’enseignement le professeur malade ».

Ce médecin est-il un bisounours ou un monstre froid sans âme appliquant les directives d’une académie déficitaire qui sucera jusqu’au sang ses fonctionnaires ? J’ai le droit de bénéficier d’une « remise en situation d’enseignement », pendant mon congé maladie, après dix-sept ans d’enseignement en Seine-Saint-Denis ? Je suis une des enseignantes les plus expérimentées dans cette académie de débutants mutés là sous la contrainte. Qui pour me réapprendre à enseigner ?

J’ai horreur du bleu. Je ne m’habille en bleu que parce que je n’ose pas m’habiller en jaune. Même le ciel bleu trop uni me lasse. Veulent-ils donc juste mettre un pansement sur mes bleus avant de me renvoyer crever là-bas ?

La femme en souriant, le regard vide, me donne un dépliant sur l’école bleue et m’invite à sortir. L’ascenseur ne me ramène pas à l’accueil et je ne dis pas au revoir au gentil monsieur : le bâtiment crache directement les sortants sur la rue. Mon rendez-vous est fini : à 11h30 une porte coulissante au bout d’un couloir aveugle me vomit sur le trottoir.

*Voir Bienvenue au Rectorat Juin 2019

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