La distance

Le confinement s’achève sans trop qu’on sache ce qui change et ce qui restera. La distance restera. La bise ne sera-t-elle plus qu’un mot d’usage à la fin des SMS ? A Nantes on en faisait quatre. A Paris, deux. Dois-je donc perdre deux bises tous les vingt ans ?

Nous devrons conserver l’habitude hygiénique de la distanciation sociale. A force d’en augmenter le rayon, mon cercle s’est encore rétréci. Au cours d’un an d’arrêt maladie longue durée, je n’étais plus guère sortie de mon quartier. Au cours des huit dernières semaines mes relations se sont encore resserrées sur les seules personnes passant sous mon balcon. Des promeneurs de chiens, sans doute croisés avant mais jamais remarqués. Des promeneurs de téléphones. De vieux promeneurs. Des promeneurs aux horaires fixes sous des temps variables. En marcel ou en capuches, aux regards d’abord inquiets, puis curieux, qui se levaient peut-être pour voir la femme sur laquelle leur clébard aboyait. J’aime peu les chiens, mais de solitude j’ai demandé le nom de ceux qui me saluaient ou qui m’engueulaient sous ma fenêtre. Les regards sont devenus sourires, signes de la main, puis conversations. On a crié un peu. C’est loin. On s’est braillé de haut en bas sa vie, sa profession, ses occupations. Une confiance s’est établie sans qu’on ne se soit jamais vus de près. Myope, je reconnais les allures sans distinguer les visages. Un matin une opinion politique a fusé, puis un tutoiement qui m’a surprise et qui est resté.

L’école à distance continuera. Faute de matériel performant en quantité suffisante pour chaque membre de la famille, faute d’espace également, elle nous rassemble assez souvent autour des mêmes activités et du même écran. La classe virtuelle de yoga proposée par la prof de sport de ma Grande est suivie par toute la maisonnée. C’est ainsi qu’il m’arrive de saluer d’un pied en chandelle ou de mains jointes en bougie, le matin, mes voisins déambulant et leurs chiens. Les vidéos du cours d’histoire de 6ème sur Pompéi attirent le Moyen, tandis que le travail de CE2 offrant de réaliser un dessin à la manière de Miró, séduit la Grande et le Petit. Quant à la méduse de petite section de maternelle en chutes de papiers colorés collées, elle fait l’unanimité. Dans ces moments je voudrais sanctifier les profs dont les cours généreux s’exportent, hors des murs,  hors des âges et de la classe, à tous les habitants de notre foyer. Un foyer dont le sens, curieusement, semble, autour de la lumière d’Internet, avoir été restauré.

D’autres enseignants ont vu dans la distance un embellisseur d’adolescents. Ils ont idéalisé leurs élèves-charmants confinés au loin. Persuadés que les enfants s’ennuient sans devoirs, et que ce ne sont ni les copains ni l’air, mais la grammaire qui leur manque, ils se déchaînent tous les lundis matins en avalanches de bons sentiments pédagogiques et de documents téléchargeables en trois formats – word, odt, pdf. Forte d’une vie passée à l’école, je m’y perds pourtant, et je panique, incapable de suivre, et de faire suivre à ma jeune collégienne de fille le rythme effréné des cours et des exercices à télécharger. Et je me répète inlassablement : « Mais comment font les autres parents ? »

La sainte distance nous rapproche et, avec le maintien en zone rouge de la fermeture des promenades et des parcs, continuera à nous rapprocher pour des après-midi entiers dans la pièce la plus ensoleillée. Ignorant derrière moi le tapis de jeu, j’essaie de travailler. Tandis que je m’applique à faire mieux connaissance avec les participes passés, des accidents, des embouteillages et des histoires d’amour entre coccinelles et deux-chevaux vrombissent dans mon dos. Je lis le chapitre sur les verbes pronominaux. La volkswagen s’est égratignÉE en passant trop près d’un camion, tandis que la citroën s’est juste éraflÉ une portière en voulant lui prêter assistance. J’essaie de me concentrer : que faire avec en ? Ma cuisse me fait mal. En plus du bruit, ma position me gêne. J’ai pris du poids ces dernières semaines, mes jambes peinent à me porter et j’ai un nerf de coincé. C’est que nous avons fait des tartes et que j’EN ai mangÉ trop ! Il faut dire que j’ai voulu essayer un nouveau four, et les pâtisseries que j’EN ai sortiES étaient délicieuses. Des vaisseaux spatiaux en Lego se sont invitÉS bruyamment au-dessus de la course automobile. Pas facile de comprendre ce qu’il faut faire avec le verbe avoir suivi d’un infinitif. La Grande hurle à ses frères de la fermer : elle ne peut plus lire tranquille ses histoires de dragons ni répondre aux messages de ses copines qui font triling triling. Je m’apprête à intervenir : l’adolescente que j’ai vuE s’énerver et les hurlements sauvages que je lui ai vU pousser pourraient bien dégénérer en combat peu distancié.

Le principe de distanciation nous a fait vivre huit semaines à huis clos. Plus qu’à la Peste de Camus, c’est à Sartre que j’ai pensé. Pour l’instant je ne déplore qu’une lèvre mordue et un œil au beurre noir. Plus de savoir si ce confinement est vraiment terminé ou s’il repointera le bout de son nez, je suis curieuse de connaître le souvenir qu’il nous laissera. Celui d’un enfer familial criard qui nous interdisait de respirer ? Ou celui des devoirs scolaires partagés, des films tous serrés sur le canapé, des jeux, des tartes, des frites et des nuits calmes ou de tempête passées volontairement entassés dans une seule pièce ? En sortirons-nous plus proches ou plus distants, pour longtemps ?

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L’emploi du temps

Mon réveil sonne à 9h30. Les premiers jours je l’avais réglé à 7h30. Si j’ai consenti à un décalage de deux heures de notre vie, je n’en ai pas pour autant renoncé à l’emploi du temps.

Volets et fenêtres tremblent sous l’effet des rafales de vent. Il a plu toute la nuit. Trois têtes endormies sortent à peine de la couette. Je goûte un instant cette paix de les voir si près sans qu’ils se battent. Les querelles de la journée précédente ont fondu dans une recherche inconsciente de chaleur et de sécurité. Au réveil, la guerre reprendra.

Je passe de l’un à l’autre, secouant, embrassant, chatouillant, interpelant. A peine quelques grognements. J’ouvre de deux ou trois raies le volet roulant pour laisser entrer, en lignes pointillées, un jour gris. Aussitôt des protestations sortent d’un corps qui vient de s’enfoncer plus profondément : « fait pas beau ; on reste au lit ».

Quelle importance, en confinement, ont la pluie et le beau temps ? Se recoucher est tentant. Mais il y a la dictée, l’exercice sur l’imparfait, le devoir d’anglais, les tables de multiplication et le périmètre du cercle, la musique, la cuisine, et même le film qu’on se projetait de voir après le déjeuner dans notre tour exhaustif et culturel de l’œuvre de Louis de Funès. Les minutes filent sans qu’aucune mèche de cheveux sur les oreillers ne s’agite. Mon programme de la journée est menacé.

Le 13 mars 2019 j’étais placée en arrêt maladie pour ne plus retourner au lycée. Le 17 mars 2020 débutait le confinement. Mars est un mois de poisse. Mais aucun de ces mois de mars ne m’a retenue une journée au lit. Non plus qu’une journée à grignoter devant la télé. Depuis plus d’un an je fais semblant. Chaque jour doit apporter un progrès. Chaque jour a son emploi du temps. Quel sens de se coucher quand rien n’a avancé ? Ni un texte, ni une ligne, ni un peu de ménage ou de repassage, ni un projet qu’il soit ménager, éducatif, artistique ou économique ?

En ces temps de confinement, il est interdit de perdre la notion du temps. D’abord parce qu’il faut écrire le bon jour et la bonne date sur l’attestation quotidienne de sortie d’une heure autour de l’immeuble. Chaque jour, j’hésite et je me pose la question : combien d’amendes ont été payées pour s’être emmêlé dans le calendrier ?

Chaque jour je me demande s’il est vraiment indispensable d’écrire le titre du chapitre de français en bleu sur une feuille mobile rose grand format à grands carreaux et de le souligner à la règle en vert, sachant qu’en zone rouge le collège ne rouvrira sans doute pas. Chaque jour je me demande s’il faut vraiment se battre pour apprendre la poésie de Rimbaud qui décrit une promenade estivale en plein champ quand aucun maître ne la fera réciter et quand depuis des semaines on ne voit que les murs de l’appartement. Tous les profs s’évertuent à nous envoyer des devoirs sur la nature, les parcs et le printemps. La maîtresse de petite section a lancé un projet sur l’océan. Pour qu’on ne les oublie pas ? Pour qu’on sache que, même volets fermés, la verdure et la vie sont encore là ?

Je n’y crois pas vraiment, mais je fais semblant. A moins qu’il me soit indispensable d’y croire un peu. Il faut garder le rythme, maintenir le cap. Se lever, manger à heure fixe. Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi la multiplication s’affirme jusqu’à poser des divisions, les verbes se conjuguent en CE2 à côté des boucles de et d’écailles de poisson au crayon de couleur en maternelle. Les dieux de la mythologie grecque et romaine se bousculent en 6ème. On souligne la date en rouge chaque matin, et je range chaque soir dans le dossier « travail fait » le fichier envoyé par le professeur chaque jour officiellement ouvré. Le mercredi c’est dessin et pâtisserie. A quatre autour d’une table qui sera, quelques heures plus tard couverte de farine et de chocolat, on répond avec nos feutres au thème hebdomadaire proposé à distance par la prof d’art, privée de ses élèves, de son association et de son gagne pain. Mercredi on enregistre aussi une vidéo pour la prof de flûte qui joue le jeu, et samedi une vidéo pour le prof de violon qui semble noyé, écrasé sous l’inactivité. Je ne sais toujours pas s’il est vital de ne pas jouer en croches le passage en noires de la chanson des sept nains qui, eux, rentrent du boulot puisqu’à la mine tout télétravail est impossible, pas plus que je ne connais l’importance de savoir rythmer une syncope dans Kalinka*, mais peu importe. Je frappe la pulsation après chaque goûter avec conviction.

La machine à laver tourne. La javel gagne du terrain. Chaque douche est une victoire. Le mercredi et le dimanche on se lave les cheveux et on change les pyjamas. Le mardi on fait les courses pour la semaine. J’essaie de rapporter un livre ou un jouet : c’est jour de fête, vite oublié. La télé, jamais regardée à l’ordinaire s’est invitée dans notre quotidien et rythme certains de nos choix. Le mercredi on dîne équilibré et coloré devant Top chef. Le samedi, toasts, chips et mayo : c’est « l’apéro-Columbo ». Dimanche on se repose, on s’isole dans son livre ou dans son jeu : une bulle de quelques décimètres carrés.

Il faut y croire, ou le faire croire : l’école continue, les jours sont différents. Et pourtant… Pourtant au bout de sept semaines la monotonie de cette variété forcée fendille les apparences. Les tâches et les projets sont toujours là, mais le sens s’enfuit : il se sera bientôt barré, en vélo et sans attestation de déplacement dérogatoire, à plus d’un kilomètre de notre domicile. Il faut le rattraper, l’amender et lui donner l’ordre ferme de rentrer. Une nécessité avant de pourvoir, enfin, l’imiter.

*Air russe

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Ce qui est nécessaire ?

Pendant près de deux heures, prise d’une impression de honte et de clandestinité, j’ai tapoté sur mon clavier ma première commande au Super U drive. La honte pour la première fois de ma vie de faire faire mes courses à des employés. La clandestinité de ne pas être bien sûre que mes achats soient de première nécessité. Je me sentais contrebandière, cliquant entre des escalopes de dinde et des saucisses sur une pochette de feutres ; entre de la lessive et du dentifrice sur des tubes de gouache et des feuilles colorées ; entre une boule de pain et une boîte de petits pois sur deux gros sachets de 500 grammes de sel fin. Consciente de l’inadéquation de ma commande avec l’attestation dans la poche arrière de mon pantalon sur laquelle j’affirmais le caractère indispensable de mes emplettes, j’arrivais stressée au point de retrait. Serais-je sermonnée ? Arrêtée ? Et dans ce cas, qu’adviendrait-il de mes enfants enfermés dans la voiture ? A l’accueil du drive, les clients comme les employés semblaient tendus. Peu importait le contenu de mes paquets, mais je devais les charger vite et filer. Je partis sans demander mon reste. Le temps d’une giclée de gel hydro-alcoolique sur les mains et j’étais déjà loin. Une fois garée devant chez moi, je confinais en hâte famille et butin. La porte de l’appartement refermée, le trésor des courses à mes pieds, je pouvais enfin soupirer, soulagée. Nous avions de quoi manger pour dix jours et les enfants criaient de joie autour des sacs épars car nous allions faire de la pâte à sel, peindre et dessiner sans manquer.

Lors de ma deuxième commande au Super U drive, je me sentais capable de tout tenter. Au milieu des patates, du PQ et de la tisane, j’osais céder à la malbouffe qui réconforte et qui pouvait donner des airs de vacances à l’enfermement. Des pains hamburgers, du ketchup et des frites surgelées sont-ils des denrées de première nécessité ? Peut-être oui, quand on est séparés de sa famille et de ses amis. Fébrile, prise d’un fol espoir, je tapais dans ma recherche en ligne de produits alimentaires : « chocolats de Pâques ». Miracle ! Je voyais apparaître des œufs, des lapins, des peluches. Je remplissais mon panier virtuel sans compter car une voix inquiète m’avait récemment demandé : « maman, tu crois qu’il a le coronavirus le lapin de Pâques ? ». Maintenant je savais que pour cette année, ni le lapin ni les cloches ne seraient confinés, et j’imaginais comme la plus grande fête, et peut-être comme ma plus grande réussite, les chocolats du Super U drive cachés sur le balcon et sous les coussins du canapé du salon. J’ajoutais encore à ma liste un stylo plume et un cahier d’école. A l’accueil du drive le personnel avait changé et je trouvais une femme souriante et détendue. Pour son sourire je l’aurais embrassée si mille raisons sociales et médicales ne s’y étaient pas opposées. La peur du virus avait rendu autour de moi tous les visages désapprobateurs et méfiants. Les passants, les voisins, les marchands. Après plus de quinze jours d’évitement, non seulement de postillons mais simplement de regards et de saluts, ce sourire franc qui accompagnait mes sacs dans lesquels pointaient quelques longues oreilles en chocolat, me remplit d’amour et de confiance.

Super U drive était devenu mon allié, peut-être à la limite de la légalité. Jusqu’où pourrais-je aller ? Lors de ma troisième commande je tentais l’impensable, tapant sur mon clavier « jouets », puis tous les mots clés qui pouvaient s’y rapporter. Au tout début des restrictions et des contrôles, un gendarme m’avait dit que je n’avais rien compris à l’esprit du confinement si je pensais que mes enfants pouvaient sortir pour s’amuser vraiment. La loi les autorisait à prendre l’air près de l’appartement, mais pas à prendre du plaisir. Assommée par cette sentence plus morale que médicale, écrasée par la dimension punitive du confinement, j’avais pleuré pendant deux jours. Quel mal y avait-il à offrir de la joie à des enfants privés de leur vie d’avant ? Le virus exigeait-il la pénitence en plus de l’isolement ? Avions-nous péché ? Sans surprise mais avec tristesse, je constatais que super Super U drive ne proposait rien en dehors de l’alimentaire, de l’hygiène et des fournitures scolaires. Je commandais donc de la brioche et le plus gros pot de nutella. L’amie souriante – encore présente –  du retrait drive me donna soudain confiance. De loin, alors que j’allais charger mon coffre et décamper, je l’interpellais pour savoir si le magasin Super U dont dépendait le drive avait encore un rayon jouets et si leur achat était autorisé. Son rire, en apercevant trois têtes dans ma voiture soudain aux aguets, chassa soudain tous les mea culpa vendus avec le confinement. Non, mes enfants n’étaient pas tenus – pour combattre le virus – d’expier au pain sec sans autre distraction que les devoirs donnés par leurs cyberprofs sur Internet.

Au lieu de foncer chez moi, poussée par l’espoir soudain bruyant de mes enfants, je décidai donc d’entrer dans le vrai supermarché, celui de toutes les mises en garde et de toutes les contaminations. Je laissais sur le parking au soleil, ma voiture pleine de surgelés et d’enfants prêts à fondre et à se déshydrater. Étais-je folle ? Irresponsable ? Terroriste ? Ma chasse au rayon jouets fut rapide. Les muscles raides, pressée, inquiète, furtive, je jetais dans mes cabas, sans regarder les prix ni comparer, des boîtes de Legos, des coffrets Playmobils, des livres, des albums de coloriages et d’autocollants, un ballon et trois pistolets à eau. En hâte je déposais ensuite au-dessus des sacs, un camouflage fait d’un filet de patates, d’un paquet de pâtes et de pain de mie.

Dans la queue pour payer, un homme qui passait devant moi me fit un clin d’œil complice et me montra gaiement qu’il s’approchait mais qu’il respecterait la distance imposée. La caissière, enregistrant mes futiles achats, ne me regarda pas de travers. Au-dessus de son masque, ses yeux se plissèrent même d’un sourire. Vite sortie et courant vers la voiture, je me sentis riche. Doublement. Riche, pour mes enfants, d’un Noël surprise au mois d’avril. Et riche, pour moi, d’une petite réserve de visages ouverts, de regards solidaires, et d’une humanité que j’avais cru disparus.

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Voyage dans le temps

Les publicités nous montrent des gens heureux et connectés dans des salons spacieux et lumineux. Tous rient avec d’autres gens connectés, évoluant dans d’autres lieux tout aussi spacieux et lumineux. Bien rangés. Aseptisés. On se parle par écrans interposés. On a dématérialisé les patrons, les profs et les apéros. On peut apprendre de nouvelles langues et se faire livrer – sans doute par un UBER dématérialisé – des repas de régime appertisés.

Le confinement a réalisé ce qu’on imaginait possible sans pour autant l’oser : il a libéré l’Homme de ses mouvements. Les images et les données voyagent sur l’ordre du clic à peine perceptible d’un Homme immobile. A quoi bon ces jambes qu’on autorise, comme à regret, à jogger une heure par jour ? Encore un pas dans l’évolution et l’Homme saura rester toute la journée le cul sur son canapé.

Le matin à mon réveil, mon premier geste est d’allumer l’ordinateur familial. C’est de lui que dépend l’organisation de la journée. A l’heure du café, les profs récemment propulsés dans l’ère du numérique ont déjà donné leurs directives pour les devoirs de la journée. Je fais griller mes deux premières tartines et je réchauffe mon lait en même temps que je double-clique à toutes les étapes de l’ouverture de l’environnement numérique de travail offert aux collégiens par le département. Ouverture du navigateur. Adresse. Identifiant. Mot de passe. Chargement… Mes tartines sont beurrées depuis longtemps. L’environnement numérique de travail clignote de petites taches colorées tandis qu’un message me demande de patienter. Je vais me brosser les dents. Au retour, je m’assois devant l’ordinateur tout en tapotant sur mon téléphone pour ouvrir une deuxième fenêtre Internet, mais sur ma messagerie cette fois, afin de télécharger les documents envoyés par le maître de CE2. Ils sont nombreux. Le mail est ouvert, et j’aperçois au bas de l’écran les pièces jointes qui me narguent par leur ouverture lente, capricieuse pour être soumise aux fluctuations d’une 4G hésitante. Pendant ce temps, sur l’ordinateur, l’environnement numérique de travail affiche l’ancien emploi-du-temps de 6ème de ma fille. Je cherche la page des informations récentes. Double-clic. Chargement… Les enfants se sont levés. Ils veulent jouer aux Lego mais j’impose le petit-déjeuner. Mon téléphone a ouvert et enregistré trois documents sur les sept de l’instituteur de primaire. Au même moment j’apprends que la prof de sport du collège proposait un cours en ligne d’abdos-fessiers de 8h30 à 9h30. Il est 10h. Les fessiers qui refusent de quitter leurs pyjamas ont finalement accepté de se poser autour de la table de la cuisine. Entre un bol de Nesquick à faire chauffer et une brioche à tartiner, j’ai ouvert le dossier de la prof d’anglais du collège. Il y a une bande son à écouter et deux pages d’un questionnaire à remplir. Le lien vers la bande son ne marche pas : accès non autorisé on me répond. J’enregistre quand même le questionnaire, des fois qu’on puisse le remplir sans la bande son mais à l’aide d’un dictionnaire. Le travail de CE2 s’organise autour d’exercices à trous de conjugaison et de problèmes avec des multiplications. N’ayant pas d’imprimante, je cherche un coin sans traces de beurre pour poser sur la table le petit cahier grands carreaux de mon fils. L’œil sur le petit écran de mon I-phone démodé, je recopie avec application dans le petit cahier tous les exercices que je ne peux pas imprimer. Et l’ordinateur qui charge l’interminable dossier hebdomadaire de la prof de français me demande de patienter…

Malgré Internet et la modernité qui nous apprend qu’on peut tout dématérialiser, j’ai l’impression d’être Caroline Ingalls, apprenant à ses filles dans sa petite maison de la prairie isolée, l’arithmétique et l’orthographe piochés dans de vieux livres tachetés, transmis comme des trésors de famille. Car, écrans ou non, je fais bien chaque jour la classe à mes enfants sur un bout de la table du salon. Dictées, calculs, conjugaisons, problèmes. Pages de culture générale. Champs lexicaux. Paysages et questions des ports du bout du monde. Poésies. C’est, sur ce bout de table, une classe unique : maternelle, CE2, sixième. Ce n’est plus le vénérable livre jauni que Laura et Mary Ingalls se partagent, mais l’ordinateur qu’il faut accepter de se passer à tour de rôle, organisant le travail pour qu’aucun enfant n’en ait besoin en même temps. Le matin, la lecture des documents sur l’écran est aisée. L’après-midi, l’éblouissante lumière qui nous frappe par la fenêtre rend tout travail informatique impossible. Faut-il fermer les rideaux ? Aller se cacher dans une pièce plus sombre et renoncer à la lumière du jour comme on a déjà renoncé aux sorties printanières ? Alors on fera les exercices recopiés de ma main le matin sur la table chargée de miettes de pain.

Derrière le mur, dans le couloir, dehors parfois, on entend vivre des gens. Et pourtant mes enfants ne vivent qu’avec moi, isolés de tous comme en 1880 dans l’Ouest américain. On parle écrans, tablettes, play. Pourquoi alors cette impression d’avoir remonté le temps ? Quelques jours désemparée, j’ai retrouvé dans mes souvenirs comment confectionner des guirlandes et des fleurs en papier. Comment fabriquer des pompons. Comment vider sans les casser pour les peindre, des œufs. Comment fabriquer de la pâte à sel. Comment jouer au loup, à chat couleur, à chat glacé, à l’épervier, à jacadi et à un deux trois soleil sur les parkings déserts. Nous ne voyons personne. Nous tricotons des écharpes irrégulières en perdant des mailles. Nous regardons de très vieux films serrés ensemble sur le canapé. Fernandel, Pagnol, De Funès. Nous dormons tous dans la même chambre pour faire fuir les angoisses de la maladie et des séparations douloureuses. Internet rame, Skype saute, WattApps mouline souvent, mais je fais chaque jour la classe à mes enfants, isolés que nous sommes dans l’immense prairie du confinement.

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Est-ce que je m’aime ?

Un soir tard, alors que nous rentrions d’un concert à pied, ma fille de onze m’a demandé pourquoi les gens se droguaient. La nuit était toute mouillée, la route brillait, et nous longions les grilles en fer forgé du parc. Allez savoir comment de telles idées naissent.

Prise par surprise entre la fin de la musique et l’envie envahissante d’aller au lit, je répondis sans réfléchir : « Peut-être pour oublier qu’ils ne s’aiment pas ».

Quand on est parent, on se sent le devoir de donner des réponses à nos enfants. Même quand nous n’en avons pas. Je ne sais pas la raison des addictions. Un manque d’imagination que je ne regrette pas.

Mais les réponses bidon apportent toujours d’autres questions : « Et pourquoi est-ce qu’ils ne s’aiment pas ? »

Peu de temps auparavant ma psy m’avait soumis sensiblement la même interrogation. Que pensais-je de moi ? Étais-je assez indulgente avec moi-même ? M’aimais-je ?

Prise au dépourvu sur un trottoir humide, prisonnière consentante d’un divan de psy, ou concentrée sur ma page après une longue réflexion, ma réponse au problème reste la même : celle de gonfler les joues, de rouler des yeux, et de laisser échapper un pet d’air perplexe. S’il faut mettre des mots, les seuls qui me viennent sont : « J’en sais rien » et « On s’en fout ».

Un collègue ouvrier de maintenance dans mon lycée avait un jour répondu à un gestionnaire RH lambda qui lui servait un questionnaire stéréotypé destiné à lui faire avouer ses défauts et ses qualités : « Demandez à ma femme ».

Suis-je aimable ? La question peut se poser, mais je ne sais pas. Demandez aux gens qui me côtoient et à ceux qui m’évitent.

Est-ce que je m’aime ? La question n’a aucun sens pour moi. Qu’elle soit centrale pour d’autres, je le vois, parfois, mais elle atteint dans mon cas, les limites de mon intelligence et de ma forme de compréhension. Mon cerveau, coincé dans une boîte trop petite, n’appréhende ni le Big Bang, ni les trous noirs ni la possibilité de m’aimer ou de me détester.

J’aime les autres – ou pas – mais moi, je suis moi. Devrais-je me choisir ? Devrais-je apprécier ma conversation, échanger avec moi-même des opinions ? Devrais-je apprécier ma sensibilité ? Devrais-je avoir peur de me perdre ?

Aimerais-je être moins grosse, plus grande et avoir un nez moins grand ? Oui, sûrement, mais a-t-on vraiment le temps de se regarder quand on est mère de trois enfants ?

Je vois mes mains sur le clavier de l’ordinateur et du piano.

Je vois mes mains pétrir une pâte à tarte et changer les draps souillés d’un bébé qui a fait pipi au lit.

Je vois mes mains plonger dans le seau d’eau javellisée des corvées ménagères.

Je vois mon doigt qui – ouch – vient de se pincer dans le tambour de la machine à laver.

Je vois mes pieds en éventail devant la télé.

Je vois mon œil droit puis mon œil gauche dans un coin de miroir quand je mets mes lentilles le matin.

J’ai mis plusieurs années à réaliser que mes yeux avaient changé de couleur.

Je m’aperçois parfois à moitié dans l’ascenseur.

J’entrevois de temps en temps sans m’arrêter – honteuse d’être surprise dans la contemplation de mon reflet – ma silhouette dans la vitrine d’un magasin.

Je ne suis pas sur les photos car je les prends. Je déteste être filmée et je ne reconnais jamais ma voix. Peut-on s’aimer quand on ne se voit pas ?

Matheuse médiocre, petite prof de banlieue, m’aimerais-je mieux si j’étais Villani ? Euh, non merci.

Pianiste pour toujours élève modeste, sans souffle ni envergure, m’aimerais-je bien si ma vie et mes insomnies étaient celles d’un Alexandre Tharaud, grand concertiste autour du Monde ? Même pas.

Alors quoi ? Alors je fais avec moi.

Quand je suis en colère contre un con, je me dis toujours que la meilleure des punitions serait qu’il voie avec mes yeux sa petitesse de con. Mais ce n’est jamais le cas. Et si je m’aimais sans avoir conscience de ma connerie ? Et si je me détestais à tort ou à raison, quelle solution pour couper les ponts ?

Non mais franchement, est-ce que je m’aime ? J’en sais rien et on s’en fout. Et vous ?

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Une voisine bien intentionnée

« Il faut parler… S’énerver ne sert à rien… »

Je n’avais pas vu que la voisine du sixième était dans l’ascenseur alors que j’y poussais, avec colère et en retard,  mon cadet, pour aller chercher le benjamin à la sortie de l’école. Je ne l’ai jamais vue accompagnée d’enfants, cette voisine à peine plus âgée que l’âge limite pour procréer. Cette voisine est toujours seule, souriante et pomponnée, parfumée, les seins avenants et apparents. Que dit-elle ? Elle insiste.

J’ai le manteau de travers, les chaussures à peine lacées. Décoiffée, pressée, je me bats contre la bride de mon sac à main qui s’est emmêlée avec la bride du sac de goûter. Interloquée, perturbée dans ma perception inquiète des minutes qui passent, saturée d’ire maternel, je regarde la femme. Quatre étages à descendre en compagnie de sa morale vicinale semblent une éternité.

Bien sûr qu’elle a raison. Bien sûr qu’elle a le beau rôle, la gentille dame souriante et parfumée qui caresse la joue de mon fils en l’appelant petit cœur. Il faut parler, expliquer, dialoguer.

_ Mon chéri c’est bientôt l’heure d’aller chercher ton petit frère à l’école, il faut un peu ranger ta chambre.

_ …

_ Tu sais que ton frère va être triste s’il comprend que ton maître était en grève et que tu es resté à la maison alors que lui était en classe. Range un peu pour qu’il ne voie pas que tu as joué toute la journée.

_ …

_ On va bientôt partir ! Tu peux au moins ranger tous ces legos qui empêchent d’ouvrir la porte de la chambre ! Tu es resté à la maison et tu t’es gavé de chocolats, tu peux au moins faire ça !

_ …

Cause toujours. Le pire est-il la désobéissance ou le silence, insolente ignorance ? Super voisine m’explique pendant ces quelques secondes dans notre parallélépipède rectangle lancé en translation rectiligne quasi-uniforme vers le rez-de-chaussée, qu’il faut expliquer onze fois quand dix n’ont pas suffi. Son ton est doux et pédagogique. Cambrée, adossée au miroir de l’ascenseur, son sourire est ravageur, son regard supérieur. Avec son piercing dans le nez et sa féminité si excessive qu’elle peut se permettre un crâne complètement rasé, elle me gonfle, la voisine qui ose coller sa poitrine contre le visage déconfit de mon mouflet.

La voisine parle, explique, dialogue. Je devrais adopter la technique de mon fils : cause toujours. Elle m’emmerde la voisine. Agrippant mon gosse pour, enfin descendue, me jeter dans la rue, je lui suggère d’appeler sans tarder les services sociaux. Cause toujours. Et de quoi je me mêle.

Vous avez le complexe de Wonder Woman m’a dit la psychiatre d’un air blasé. C’est un tort, mais alors pourquoi faut-il toujours que des gens bien intentionnés viennent vous faire chier en vous demandant d’être plus que parfait ? Pourquoi fallait-il cet après-midi que l’obsession de la perfection fasse irruption jusque dans mon ascenseur sous la forme d’une voisine qui peut facilement professer le dialogue apaisé puisqu’elle sort seulement à 16 heures en élégant négligé pour juste chercher son courrier, et qu’elle semble avoir eu comme unique tâche dans sa journée de se vernir les ongles des pieds ? Pourquoi cette dictature qui va jusqu’à me coincer dans un moment de faiblesse avec une conne indiscrète dans un espace confiné ?

Il ne faut pas s’énerver. Surtout quand on est en arrêt de travail depuis des mois et que la vie est devenue oisive, facile et tranquille. Sans travail tout est simple. Le Petit qui dans une quinte de toux hivernale a vomi une aigre bouillie de crêpe maison et de chocolat de l’Avent sur la table du petit déj, et qui accuse avec haine et déception la crêpe – maison – mais pas le chocolat – industriel. Les dix kilomètres à pied le matin pour dégoter au pas de course le dernier cadeau de Noël avant le rendez-vous chez le coiffeur du Moyen dont l’école est fermée, loisir bienvenu pour lui faire couper les tifs chez une ancienne candidate de la droite mafieuse à la Mairie, avec qui je me dois d’être plus qu’aimable et polie pour que les tours d’oreilles de mon gamin soient réussis. Le déjeuner avec les deux Grands qui n’ont plus de cantine depuis deux semaines et qui se sont tapés dessus pour tricherie, se battant et hurlant à midi au milieu des débris d’un circuit. Les repas pour deux jours à anticiper et le cake salé gentiment mais fermement souhaité par la maîtresse pour garnir le buffet qui suivra la chorale des maternelles, ce soir. La robe de princesse du réveillon commandée par la Grande – une histoire de couture et de chiffons entre mère et fille – dont je me demande comment je finirai les manches à temps alors que je dois rendre avant samedi un devoir sur la ponctuation dans le cadre de ma formation.

Mais j’y pense : ne suis-je pas arrêtée pour burn out et choc post-traumatique ? psychiatriquement atteinte ? fragile, folle ? instable, barge ? médicamentée, shootée, médicalement droguée ? Ne pourrais-je en faire la publicité ? Ne faudrait-il pas en informer la voisine bien intentionnée ? Attention voisine : la mère du quatrième est fêlée. Vous devriez garder vos leçons : elle pourrait mordre ou péter un plomb !!!

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Le petit chemin des enfants gâtés

Un enfant de trois ans dormira sûrement si vous empruntez le petit chemin.

Le petit chemin commence par une douche relaxante et bienfaisante à dix-huit heures. Il progresse en trottinant jusqu’à dix-neuf heures quand on éteint tous les écrans. Il s’engage ensuite dans l’harmonieux dîner familial pendant lequel tous s’intéressent à la journée de chacun. Puis, comme en un joyeux ballet, adultes et enfants se lèvent pour débarrasser la table, virevoltent et se croisent dans la cuisine les bras chargés de couverts, de restes et d’assiettes, déposés dans la poubelle ou dans l’évier avec solidarité. Viennent alors le brossage des dents puis la pente douce qui conduit à la lecture du livre à vingt heures, moment d’affection partagée, au câlin, au bisou et au sommeil, naturel, souhaité de tous les partis, inévitable. Il est vingt heures trente et la maison est calme.

L’infirmière scolaire s’est bien habillée pour venir nous raconter tout ça. Nous sommes huit parents dans une salle de classe et nous regardons le power point du petit chemin. A huit heures trente ce matin, j’aurais bien emprunté le petit chemin de la sortie après avoir confié mon dernier à sa maîtresse de maternelle, mais la directrice m’a barré la route : « Vous viendrez bien assister à la conférence de l’infirmière sur le sommeil ! C’est ici et tout de suite ! ». Certains chemins sont pleins de surprises…

Voilà dix ans que chaque soir j’emprunte le petit chemin du sommeil. Il est bourré d’embûches ce petit chemin. Voilà dix ans que je me prends les pieds dans les ornières, les taupinières, les cailloux, les racines et les flaques du petit chemin du sommeil enfantin. Faut-il que je lui dise à l’infirmière qu’il est souvent beaucoup plus long et plus tordu que prévu son petit chemin ?*

Ça ne marche pas. Tout comme ne marche pas l’harmonieux dîner.

Pourtant chaque soir on essaie. Nourriture, écrans et sommeil sont les sujets préférés de l’éducation aux parents dans les milieux infirmiers et enseignants. Les repas doivent être variés, bios, équilibrés, de qualité. Et ne pas oublier le petit déjeuner avec céréales, fruit et produit laitier ! Ça ne marche pas.

Je ne parle même pas des matins où j’habille de force un fou hurleur qui se débat comme aux prises avec un assassin et que je finis par traîner dans la rue, étouffant, tout en marchant, ses cris avec une pompote et des biscuits secs. Je parle du simple dîner quand plus rien réellement ne nous presse. L’harmonie commence en général dès l’entrée par des coups de pied sous la table. Mééééheuuuu !!! S’ensuit la comparaison des assiettes. Pourquoi donc mes enfants ont-ils toujours le nez dans le plat du voisin ? Les conversations vont bon train : moqueries, quolibets, chansons pour attirer l’attention. Les délations bien intentionnées des frères et sœur finissent par nous donner une bonne idée du contenu de leur journée, mais il ne faut pas espérer, entre adultes parents, se raconter le moindre événement. On aurait juste envie de revenir aux temps où les enfants devaient se la boucler en mangeant.

Et parce que la fin du mois et les coûteux calendriers de l’avent ont quelque peu tiré sur les derniers billets du budget, j’ai cru avoir une bonne idée en choisissant d’acheter deux belles cuisses de dinde à sept euros pour la fin de la semaine. Une fois rissolées, je les ai fait rôtir avec des petites carottes, des navets, des pommes de terre qui formeront à la cuisson une peau craquante et dorée, du thym, des oignons et du laurier. Du four s’échappe une bonne odeur et je me crois championne toutes catégories des repas de qualité prônés par les conseils infirmiers.

« C’est quoi cette viande ? Elle est bizarre ». « J’aime pas les navets ». « Et puis elle a du gras cette viande, je peux pas manger ça ». « C’est pas du poulet label rouge ». « Je préfère le saumon, t’en fais pas assez souvent ». « Pourquoi pas du rôti de bœuf ? ». « C’est pas bon ».

Bios, variés, de qualité. Mes sales gosses trop gavés ont tout intégré. Ils renâclent devant leurs assiettes ordinaires. Ils veulent du fromage et des saucisses du marché. De la faisselle au détail. Des poissons panés seulement s’ils sont pêchés sur l’étal du poissonnier. Et même pas merci d’avoir un truc à bouffer ? On les gâte, on ne leur souhaite aucune difficulté, mais là, contemplant ces cuisses de dinde tant dédaignées, j’aurais presque envie qu’ils apprennent un peu à en chier. Je ne le ferai jamais. Ai-je emprunté le chemin de la mauvaise éducation des enfants trop gâtés ? Suis-je en train de créer des petits cons exigeants, blasés et dépensiers ? Penseront-ils que tout leur est dû et qu’ils sont supérieurs parce que j’ai voulu suivre les conseils et leur donner le meilleur ? Chaque repas est un réveillon et l’approche de l’orgie des cadeaux de Noël me déclenche déjà des indigestions.

Demain je leur servirai des coquillettes et du râpé en sachet.

*Voir Au lit ! Septembre 2018

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Hypocondrie

Trois heures de l’après-midi, en semaine. Le soleil rentre à plein dans le salon. Sur la table basse, j’ai posé une cafetière italienne, deux tasses, et dans une coupelle, des morceaux de sucre et des chocolats. Assise avec un ami, nous profitons du temps qui passe et nous discutons de nos psys.

Il y a quelques mois cette scène était inimaginable. J’avais décidé que je n’avais pas le temps d’être malade.

Quand on se lève chaque matin à sept heures pour se coucher chaque soir à une heure, on n’a pas le temps d’être malade, on ne s’écoute pas et on ne consulte pas. N’est-ce pas suffisant d’aller chez le médecin pour les bobos des enfants ? Vos enfants n’ont rien, disait le médecin, mais vous, vous allez bien ? Bien sûr, ne suis-je pas debout ?*

Corps massif, tête solide, grosse santé : j’étais un bulldozer du quotidien, un colosse de la maternité. Un accident est vite arrivé, un cancer peut vous foudroyer, mais le rhume, les règles douloureuses, la fatigue, les migraines, la déprime et les douleurs aux pieds étaient pour moi synonymes d’oisiveté et de luxe bourgeois.

Il y a du plaisir à être efficace et occupée. C’est grisant d’enchaîner sans accrocs de multiples tâches. Sauter du métro à la salle de classe, saluer les collègues d’un sourire pressé, savoir sa journée de cours bien préparée. Choisir le trajet optimal pour rentrer : celui qui passera devant le supermarché, le marchand ambulant de fruits, la boulangerie ou bien la pharmacie. Récupérer les enfants dans le bon ordre chez la nounou et à l’école, ne rien oublier du goûter, des devoirs, des lessives, des bisous et du dîner. Ne jamais aller de la cuisine au salon ou du salon à la chambre les mains vides : rentabiliser chaque pas en rangeant une pile d’assiettes ou une pile de draps. Être parfaite. Irréprochable. Se sentir rentable. Avoir des responsabilités : professionnelles, associatives, familiales. Ne vivre aucun échec. Ne jamais faillir. Je me croyais engin de guerre. Je me sentais locomotive lancée à pleine vapeur. Je jouissais de ma puissance.

La machine bien huilée filait, s’emballait. On me disait : « Comment tu fais ? ». Flattée j’écoutais, et j’accélérais.

Tout à coup je n’ai plus fait. Tout à coup une psy m’a appris que j’avais tort et que je devais écouter mon corps.

Faut-il donc ralentir, les yeux braqués sur son nombril ?

J’hésite. Wonder Woman s’est trompé de route et s’est pris un mur en pleine course et en pleine gueule, mais l’autre chemin ne débouche-t-il pas sur l’écueil de l’hypocondrie ? Mes deux psys pourvoyeurs d’anti-dépresseurs, m’envoient chez tous les médecins de la vieillerie : contrôle de la tyroïde et du diabète pour un rattrapage tardif de suivi post-grossesse, pour le dépistage du cancer un frottis et une mammographie, pour de possibles fibromes une échographie, et l’ophtalmo en cas de presbytie. Je fais des chèques, je sors ma carte bancaire. Tous font des dépassements d’honoraires.  Super maman brisée serait-elle tombée aux mains de charlatans, extorquant sous prétexte de la choyer, tout son argent ?

Aujourd’hui je suis allongée sur la table d’un vieil homéopathe. Ayant résisté aux injonctions de méditation, de yoga et d’acuponcture, j’ai accepté par curiosité cette concession aux médecines alternatives. Est-ce orgueil de ne pas y croire ? J’essaie donc de m’ouvrir les chakras, étendue sur le dos, des tubes de dragées sucrées glissés entre les orteils. Le docteur magique me fait parler et me masse le cou pour débusquer les affections dont souffrent mes genoux. Ce sera donc trois granules pour l’hyperémotivité, trois de plus pour l’hypersensibilité, douze granules pour une polyarthrite décelée, six pour des épaules fatiguées, cinquante gouttes d’un sirop pour éliminer, et cinquante euros avant de se revoir en janvier.

Une fois dehors je décide de rentrer à pieds. Boulevard Rochechouart, Pigalle. Je passe devant les touristes aux terrasses. Je croise les élèves boutonneux du lycée Jules Ferry qui sortent déjeuner au coin des magasins de lingeries. J’ai le temps. L’ivresse de la vitesse a fait place au plaisir de la balade. Sur le boulevard, coincée dans un hall d’immeuble entre deux Sex Shop, la chapelle Sainte Rita propose cierges et confession  à ceux qui – peut-être – viennent d’acheter dans le magasin mitoyen une robe partout raccourcie de nonne sexy.

Cheminant dans ce bordel de gens, de travaux, de bruit, de zonards, de livreurs garés en double file et de chauffeurs de cars de tourisme qui dévorent des sandwichs, me faufilant entre les véhicules polluants et klaxonnants, traversant au feu rouge ou au feu vert au gré de mon envie et des autres passants, respirant les odeurs mélangées de tous les déjeuners servis aux terrasses de tous les cafés, je me dis que Paris est une belle ville et que l’automne ensoleillé est magnifique. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, je prendrai mes granules, je mangerai du fromage de chèvre et je boirai du lait de soja. Je ferai un régime en accompagnement de toutes ces pilules et j’avalerai chaque jour ma décoction de bourgeons de cassis qui sent la pisse. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, c’est une chance d’être tombée assez tôt du piédestal de l’efficacité pour n’être qu’un peu ébréchée, et une chance d’avoir le temps et le privilège de prendre soin de soi.

*Voir : Aventures urinaires Juin 2018

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Torpeur

En cette grise après-midi, la sieste ressemble à la nuit.

Le Petit qui a hurlé pour ne pas aller se reposer, dort maintenant à poings fermés, conforté dans le sommeil par la tombée du jour.

Le Moyen joue, le visage collé au parquet, à quatre pattes, les fesses en l’air, au milieu de legos, de playmobils, de morceaux de circuits et de livres éparpillés. De sa bouche vrombissent les moteurs de ses voitures miniatures. Une course fait rage dans la lumière électrique crue de la chambre.

La Grande, en signe d’adolescence naissante, a fermé sa porte, heureusement fort bien décorée de photos d’animaux, de dessins, de mots doux et de messages menaçants. De l’huisserie filtrent des chants de marins qu’elle écoute en boucle depuis plus d’un mois. Peut-être lit-elle. Peut-être s’évade-t-elle en tapotant sur son téléphone vers quelque copine partie de l’école primaire pour un autre collège que le sien. Non. Elle invente une vie à ses barbies, assise en tailleur au cœur d’un amoncellement de poupées, d’accessoires et de chiffons. La chrysalide crée ses surprises.

Vaincu par la pénombre de plus en plus épaisse et par la correction de copies tristement mauvaises de lycéens si gentils qu’on leur souhaiterait d’avoir tous vingt, mon mari dort dans le canapé, stylo rouge abandonné, serrant dans ses bras un coussin.

Dehors des enfants du quartier courent et tirent sur les cordes des balancelles doubles du parc, mais les cris semblent assourdis et le manège s’est tout illuminé des néons roses qu’on n’utilise qu’à cette courte période de l’année : quand l’heure tardive de fermeture du jardin d’une fin d’octobre cohabite avec l’obscurité précoce qui est déjà celle de novembre.

Il faudrait ranger, aspirer, sincer*, laver, étendre, repasser. On devrait sortir les devoirs, les cahiers, les leçons. Il serait bon de frotter, pincer, frapper, souffler, marteler piano flûte et violon.

L’atmosphère grise du boulevard est saturée d’humidité. Dans quelques minutes le parc se videra, et le manège éteint disparaîtra dans l’ombre des arbres, masse sombre soulignée par une rangée de réverbères et balayée sur ses frontières par les phares des véhicules pressés de rentrer chez eux.

On me dit qu’il faut méditer. En bouddha ? En silence ? Au soleil ? Je ne sais pas méditer, ni ne le souhaite. Pourtant aujourd’hui l’ennui d’un temps gris m’invite au repos. Pourquoi toujours vouloir qu’il fasse beau ?

J’aime le son des roues sur l’asphalte trempé. J’aime l’obscurité tombante qui me dit que mon corps et mon esprit ont le droit d’être fatigués. J’aime la fainéantise suggérée par la lumière déclinante. Je n’ai envie ni de ranger, ni d’aspirer, ni de sincer*, ni de laver, ni d’étendre, ni de repasser. Je vais laisser pour ce soir l’esprit de mes enfants en jachère, sans orthographe ni partition, comme une terre après la moisson. Je reste assise et ne me lèverai que pour préparer, dans cet appartement assoupi, un dîner de soupe au potiron et de pain perdu.

Fin de vacances, début de week-end, les heures prochaines prévoient d’apporter la pluie. La grisaille s’annonce comme un prélude avorté à l’hibernation. Il faudra retravailler, se lever de nuit, sortir bottes et parapluies, protéger les enfants des gouttes et des flaques sur le chemin de l’école, s’enfoncer frileux et anxieux au plus profonds des aubettes** pour espérer l’arrivée prochaine du bus pris dans les embouteillages indissociables des routes glissantes et des conducteurs moroses.

Dans l’attente de cette reprise qui ignore les saisons, l’automne mouillé nous ankylose et nous offre une pause.

*Sincer : « Passer la serpillère » dans mon parler régional.

**Aubette : « Abri-bus » dans ce même parler régional. Quelle ne fut pas ma surprise en venant travailler à Paris de constater que ce vocabulaire n’était pas universel !

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Cliché d’automne

Élégie opus 3 n°1 de Serge Rachmaninov

(Ceci est une vidéo amateur. Merci pour votre indulgence si vous la visionnez)

La main gauche fait 1—2-3.

Et pendant ce temps la main droite fait 1—2-3-4.

Ma main gauche commence sérieusement à fatiguer. Une heure et six mois que nous nous acharnons sur les trois mêmes lignes. J’avais l’impression d’avoir compris et progressé depuis le dernier cours, hélas non. Inlassablement le prof me fait rejouer les mêmes mesures.

Allez : une fois en comptant 1—2-3 avec la main gauche puis une fois en comptant 1—2-3-4 avec la main droite. On alterne. Je compte. Ma voix me parvient, ridicule. Quand je compte avec la main gauche, la main droite s’arrête. Quand je compte avec la main droite, la main gauche se bloque. Dans les deux cas, la main gauche tombe à côté, écrasant les mauvais accords.

J’ai envie de dire comme ma fille que je fais travailler tous les soirs : « C’est dur !!! » Le violon c’est dur !!! L’Allemand c’est dur !!! Préparer son cartable sans rien oublier pour une journée de 6ème c’est dur !!!

Rachmaninov au piano c’est dur ! Et mettre les deux mains comme il faut je n’y arriverai jamais d’abord ! Je m’embrouille, je n’arrive pas à compter jusqu’à trois, encore moins jusqu’à quatre. Le métronome martèle tous les 1. Ma voix le devrait aussi. Échec.

Mon Élégie sera toujours boiteuse.

Mais j’ai décidé de militer pour le droit de mal jouer des musiciens amateurs. Si les remarquables interprètes sont admirables, la musique ne vit-elle pas aussi de ses imperfections, sortie de mains maladroites qui consacrent leur temps libre à la massacrer avec naïveté et passion ?

Voici donc mon interprétation de l’Élégie opus 3 n°1 de Serge Rachmaninov. Elle claudique un peu, mais peut-être marchera-t-elle mieux demain, ou jamais sous mes doigts. Tant pis. Je vous la livre comme ça.

Et pour ne reculer devant aucun cliché, je vous sers cette plainte élégiaque qui tartine du romantisme en couche épaisse, accompagnée d’une tempête automnale sur le parc. Pour les âmes sensibles uniquement !

La vidéo dure moins de 6 minutes.

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