Parisiens mais sympas

En slip et chaussures de rando, les fesses collées au hublot chaud du sèche-linge en marche, j’espère réussir à sécher ma petite culotte avant l’arrivée d’un autre utilisateur de la laverie automatique de Super-Besse. Il est 10 heures.

Alors que depuis des semaines la météo annonçait des températures désespérément positives et des précipitations quasi nulles, la neige s’est soudain mise à tomber dru quelques centaines de mètres avant notre arrivée à la station de ski, à 8 heures ce matin. A cette altitude il avait neigé toute la nuit, et au petit jour notre point de rendez-vous en forêt se parait de tous les charmes d’un conte de Noël.

Ayant abandonné la voiture au bord de la route, nous grimpions un sentier rude au milieu des sapins blancs. Soucieuse de préserver la magie de ce moment, je tentais de cacher mon essoufflement à monter cette pente à douze pourcents. Je sentais obscurément que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Sans guide ni indications, nous avancions sur le seul chemin possible quand retentit un horrible vacarme à vous remuer une hérédité issue du fond des âges : des jappements de chiens et des hurlements de loups. Si mon moi contemporain se félicitait – les cris des animaux le prouvaient – d’être au bon endroit, mon cerveau reptilien, lui, m’intimait l’ordre ancestral et viscéral de me barrer fissa. Un instinct millénaire me disait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Devant nous se dressait la meute. Gentils chiens ou loups des bois, ces bestiaux n’avaient que peu à voir avec les huskies argentés aux yeux bleus exhibés quelquefois en ville par des bourgeois. La rencontre des chiens de traîneau et des enfants fut assez naturelle, hélas nos manteaux déjà mouillés par les flocons et mon sac à main Ted Lapidus en bandoulière rendaient notre équipée bien cocasse aux yeux du musher* et des autres groupes de touristes vêtus de combinaisons intégrales imperméables et chaussés d’après-skis. Un certain sens du ridicule me susurrait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Si je m’étais crue avisée et bonne mère en habillant mes enfants de pantalons de ville doublés et de vestes fourrées sous leurs blousons, je réalisais vite en découvrant le traîneau, qu’il allait falloir garder sourire et bonne humeur au moment de s’asseoir en famille sur les bancs couverts de flaques. Caler ses fesses dans l’eau glacée ne fut que le début de cette folle escapade. La neige qui continuait à tomber, achevait de tremper les manteaux d’école et les bonnets de laine. Les orteils dans les chaussures de marche prévues pour un milieu tempéré commençaient à geler. Les doigts dans les gants en polaire même pas étanches s’engourdissaient. Le Petit commença à gémir que les flocons lui piquaient les yeux. L’inconfort, mon postérieur à moins deux degrés et la bosse de mon sac à main au côté, me répétaient que je n’étais pas à ma place, mais faisais-je au moins plaisir à mes enfants ?

Le traîneau filait au milieu des pins, penchait dans les virages, sautait sur les ornières. Les chiens couraient. Le Petit pleurait. Le Moyen gémissait. Le musher s’interrogeait. Et moi je riais. Je riais fort pour couvrir le bruit des sanglots. Je riais d’autodérision à propos de nos vêtements citadins. Je riais pour rendre le fiasco de la promenade en traîneau aussi chaleureux que mes fesses et mes doigts étaient froids. Je riais pour faire oublier mon sac à main. Je riais pour colorer de bonne humeur la – désormais – certitude que je n’étais pas à ma place et que mes enfants ne se plaisaient pas. Parisiens à côté de la plaque mais sympas.

La fin de la course me laissait en début de journée une famille trempée à gérer. Tout se liquéfiait : les manteaux, les pantalons doublés, les yeux et les nez. J’assurais le musher, ses aides et ses chiens, de notre enthousiasme le plus profond et de notre entière satisfaction. Bien sûr que nous reviendrions. Parisiens à essorer mais sympas.

La descente vers la voiture se fit dans un torrent de larmes bruyantes plus terrifiantes que les cris des loups. Fallait-il rentrer se terrer sous la couette à l’auberge et perdre la journée ? La laverie d’un lotissement de chalets pour vacanciers parés pour l’hiver pouvait nous sauver. J’y trouvais deux mamies devant l’unique sèche-linge. Soucieuse de faire face malgré mes fesses froides, je décidai d’engager la conversation avec ces deux autres galériennes des vacances à la neige. Alors que mes mioches venaient de se répandre en eau et en morve dans le traîneau, elles s’appliquaient, elles, à sauver le linge de leurs petits enfants des dégâts nocturnes de la gastro. Au récit de mes gosses en chaussettes dans la voiture, elles ont bien rigolé. Parisiens imprévoyants mais sympas.

L’histoire s’est bien terminée. Restée seule et presque nue, faisant fi des convenances, j’ai fini par ressortir décente et chargée de vêtements secs. Les enfants restés dans l’habitacle chauffé de la voiture étaient tout roses et mangeaient des gâteaux. Une fois revêtus les pantalons doublés et les vestes fourrées encore tièdes, les parisiens pas très futés mais sympas, pouvaient redescendre dans la vallée, tout heureux de leur matinée. Parce que vous savez ce qu’il en resta une fois en bas ? « Maman, c’était trop beau la balade en traîneau ! ». Mes enfants étaient contents.

*Musher : le conducteur de traîneau.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Cornemuse

Marchant le long de la mer dans l’obscurité, je rentre chez moi. Ma silhouette est semblable à celle du pêcheur qui rentre après le coup du soir, sa canne sur l’épaule. Sauf que c’est une cornemuse que je porte et que son grand bourdon qui pèse contre mon cou ne se termine par aucun hameçon, mais par des pompons.

C’est une drôle de bête une cornemuse. Les quelques promeneurs de cette fraîche soirée se retournent amusés s’ils reconnaissent que l’étrange instrument n’est décidément pas une canne à pêche. On échange souvent quelques mots. C’est plus original qu’un piano, même si aucun piano ne se porte à la plage, nuitamment sur le dos.

Simple musicienne amateur, si je dois cependant me définir, je suis surtout joueuse de piano*. Face à ma cornemuse, je me dis pourtant le plus souvent que je ne suis rien du tout. Saoulée par le brouillard sonore qui sort de tous les trous de l’engin quand je le fais couiner, mon oreille – assez honnête, sans être fine, pour débusquer les déraillements de ma fille au violon – rend les armes devant les cinq Si bémols du « sac à tuyaux »** qu’une vraie sonneuse devrait savoir mettre d’accord.

La lecture du pianiste Alexandre Tharaud*** m’a un peu rassurée sur cette honteuse incapacité. Tout en rendant en effet hommage aux accordeurs de pianos, il explique comment les pianistes – fussent-ils d’immenses artistes – ne connaissent rien à leur encombrant instrument dont ils délèguent aux soins d’autres professionnels, l’accord et l’entretien.

La cornemuse au contraire se bidouille. La cornemuse ne peut s’exprimer avec justesse et puissance que grâce à l’assemblage hétéroclite sur ses grands bois, de scotch, de téflon, de fils noirs poissés et de bouts de ficelle jaune. Bricolage de plombier, astuces de traqueurs d’humidité allant parfois jusqu’à dissimuler dans ses flancs de petites boîtes de litière pour chat, la cornemuse cache bien des recettes et bien des secrets.

Point de litière pour chat entre les marteaux d’un piano. Grand meuble des salons bourgeois, le piano en impose au novice par sa taille. Ses entrailles, inconnues même de celui qui quotidiennement le joue, ne prêtent pas à rire. Une grand-tante un jour, en arrêt devant mon piano quart de queue tout récent, avait demandé à mes parents : « Pourquoi donc avez-vous mis votre cercueil dans le salon ? »

La cornemuse est sacrée pour les clans très sérieux de ses adeptes, mais elle ne tient pas en respect les simples passants qui se retournent en souriant sur son aspect et sur son chant.

Ce soir l’anche double de ma cornemuse crisse horriblement. Faut-il que je la masse ? Que je la tourne ? Que je la réchauffe ? Que je la gratte ou que je la ficelle ? Je l’ausculte sans espoir, maudissant mon manque de curiosité des trois dernières années qui m’a rendue incapable d’apprendre à soigner les bobos grinçants de ma partenaire.

Je visse et je dévisse au hasard les bourdons – les trois grands tuyaux à pompons – pour moduler les fréquences des Si bémols qu’ils propulsent en basse continue : plus le bourdon est long, plus le Si bémol est grave. Quelle chance ai-je de tomber sur la bonne combinaison qui les rendrait tous les trois harmonieux ? Autant que de gagner au loto, mais je fais semblant, dans l’espoir qu’à jouer régulièrement ce rôle, il passe de l’illusion à une réelle compétence. Je fais semblant aussi car j’aurais honte de montrer à un public imaginaire que je me moque bien d’accorder mon biniou avant de jouer, puisque de toutes façons je n’entends pas quand il est faux.

Heureusement les passants sont bienveillants. Ceux qui entendent mes défaillances m’encouragent malgré tout. Des Bretons s’en viennent me parler de leur Bretagne, géographiquement proche pourtant, mais dont ils semblent déjà avoir la nostalgie. Ma cornemuse, toute écossaise et discordante qu’elle soit, leur est une voix amie. Des adolescents dansent des rondes et rient autour de moi. Dans la nuit tombante je crois jouer au milieu d’ombres du sabbat. Des enfants s’approchent curieux. Des couples me filment. On me dit bravo sans s’offenser de mes fausses notes ni de mon souffle un peu court qui laisse parfois s’effondrer, comme une virilité fatiguée, des Si bémols un peu las.

Pardon à mes professeurs dont l’oreille est infaillible et la respiration régulière. J’ai mal joué mais je n’ai croisé que des sourires, et c’est là le fruit de ma pêche, le résultat de mon coup du soir sur la mer, réalisé par ma canne bourdon en Si bémol qui hameçonne par ses pompons, la bonne humeur des promeneurs.

*Voir Sonate pour piano n° 12 de Mozart, Juillet 2019.

**En anglais « cornemuse » se dit « bagpipes » : « sac à tuyaux ».

***Montrez-moi vos mains d’Alexandre Tharaud, 2017 aux éditions Grasset. Voir Juin 2019.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Œufs au clair de lune

Minuit. En tongs, j’écrase des chardons dans la dune. J’avance à l’aveugle ou presque, n’osant allumer ma lampe torche par dégoût des insectes qui se précipitent dans son faisceau, bourdonnent et se cognent.

Je ne veux pas non plus qu’on me remarque. Je m’imagine contrebandière de la côte, attendant une livraison clandestine effectuée par un homme grenouille ou par une équipe d’espions dans une barque sombre fendant sans bruit les vagues. Peut-être suis-je dans une bande dessinée de Tintin, ou dans une aventure du Club des cinq.

Je n’attends pourtant ce soir aucune cargaison d’armes ni de fausse monnaie ni d’opium. Je cherche le lieu le plus favorable pour enterrer sous les mousses le contenu d’un petit sopalin que je tiens plié dans une main. Une clé ? Un diamant ? Un code secret ? Un doigt coupé ?

Une centaine d’êtres vivants.

Vers 22 heures ce soir, alors que j’avais enfin collé au lit les trois enfants bondissants, j’entreprenais comme dernière corvée le nettoyage des trois barquettes de nos trois escargots domestiques : Tagada, Éclair et Claude*. Je venais de doucher Tagada dans l’évier, et j’enlevai les restes d’une vieille feuille de batavia rongée pour la remplacer par une feuille fraîche quand soudain, horreur gluante et parasitaire, je découvris sous le végétal pourri que je lâchai dans un cri, une boule blanche formée d’une centaine d’œufs pondus du jour dans un trou creusé au milieu du terreau.

Tagada ! Comment avait-il osé faire ainsi trembler la main qui l’avait nourri ! Et surtout comment avait-il, biologiquement, pu ?

Après avoir vérifié que seul Tagada (pour l’instant) avait fait des enfants, et après avoir bien malencontreusement tiré du lit par mon étonnement indigné et bruyant ma propre progéniture prête à se relever au moindre signal, j’ai posé les œufs blanchâtres dans un papier et regardé Internet pour confirmer ce que je savais déjà, à savoir que ces œufs n’auraient pas dû être là.

Passe que la maturité sexuelle des escargots soit à un ou deux ans d’après les sites que j’avais consultés. Cela tendrait juste à prouver que la salade que j’achète au marché est bourrée de perturbateurs endocriniens qui rendent mes escargots de sept mois précoces et ma fille de dix ans trop vite adolescente. En dehors de ma personne – petite au sens propre – et des courgettes sur le balcon, tout semble grandir trop vite dans ma maison.

Le plus étonnant n’est pas tant cette croissance accélérée que le fait que l’escargot est un champion toutes catégories de la cabriole. Qu’il soit hermaphrodite ne signifie pas qu’il peut se reproduire seul, bien au contraire. Non seulement il a les deux sexes ce qui, si nous pouvions les imiter, règlerait bien des débats politiques en faisant de nous tous des LGBT, mais ses câlins durent douze heures ! Deux heures de préliminaires et dix heures d’accouplement. Qui peut en dire autant ?

Sachant ce phénomène, et renonçant à débattre s’il relèverait plutôt du fantasme ou du cauchemar, j’avais décidé de faire vivre mes trois escargots dans des maisons séparées, tout en leur offrant périodiquement de se rencontrer pour de courtes parties conviviales d’une demi-heure. Je ne voulais pas que leur triste naissance d’escargots scolaires les prive totalement de vie communautaire.

Comment Tagada, le Speedy Gonzales du sexe, a-t-il pu forniquer lors d’une rencontre de quelques minutes ? Avait-il compris que ses quarts d’heure étaient comptés ? Était-ce dans ce but qu’il a échappé quelques instants à ma surveillance sous un laurier ?

Les œufs sont bien présents, dans ma feuille d’essuie-tout bien pliée. Immaculée conception ou non, cent bébés gastéropodes me menacent d’une éclosion prochaine. Suis-je une super héroïne dont le super pouvoir n’est pas de s’envoler ni de lancer des flammes, mais de booster la fertilité des escargots ? Est-ce le signe divin que la reconversion professionnelle à laquelle j’aspire se concrétisera dans l’élevage et la cuisson des gros gris ? On produit de plus en plus de miel de parcs et de terrasses en petite couronne parisienne, pourquoi pas des escargots en élevage bio au-dessus du boulevard pollué car quotidiennement embouteillé que surplombe mon balcon ?

J’ai avancé loin dans le sentier des dunes. Je suis seule. Je repère un petit coin de terre sableuse, calvitie ronde au milieu des mousses. J’y verse un peu d’eau et creuse un petit trou dans lequel je dépose les œufs que je cache de mon mieux. Prédateurs, canicule ? Il faudra laisser faire la nature. Peut-elle abandonner des petits dont l’existence déjà miraculeuse n’est dû qu’à sa clémence ?

Me dirigeant à la seule clarté de la lune et des étoiles, je rejoins la plage, et j’abandonne au destin mes fruits mystérieux et baveux.

*Voir Bonne Année Janvier 2019, A la table des escargots Février 2019, Lâcher d’escargots Mars 2019.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Lâcher d’escargots

Les yeux dans les tentacules oculaires, je m’adresse à l’escargot qui pointe sa tête hors de la barquette ouverte : « toi et tes copains vous voulez vous barrer, c’est ça ? ».

Quarante-cinq œufs d’escargots rapportés de l’école par mon Fils le Moyen, éclos le 29 décembre à la maison*. Quarante-quatre ont survécu. Leurs coquilles mesurent à présent deux centimètres de diamètre. Quand je les douche dans leur passoire personnelle, leurs lignes brunes brillent de reflets dorés. Les barquettes – une petite, puis une grande, puis trois grandes – se salissent vite d’excréments, de mucus et de végétaux rongés. Répartis en deux boîtes de vingt bestiaux et une boîte « hôpital » réservée à quatre gastéropodes fragiles aux coquilles fêlées, ils semblent me dire que les prémisses du printemps rendent intolérable cette surpopulation en récipients micro-ondables. Le monde extérieur est-il encore trop froid et trop dangereux ? Mais est-ce que je sais d’abord – plaide mon interlocuteur baveux – ce que recèlent de poisons leurs maisons de polypropylène, depuis les pesticides dans les feuilles de salades jusqu’au bisphénol A dans les parois ? D’accord, mais pas question de mettre dehors une bombe écologique. Peut-on relâcher des escargots d’élevage sans précautions ?

Sur Internet, les sites pour maîtresses d’école, vantent le super kit d’escargots reproducteurs à 35€ offre spéciale réservée aux enseignants seulement (qui d’autre en voudrait ?). Observation faite dans la classe du coït, de la ponte et de l’éclosion, ils invitent sans façons le prof à libérer les petits dans la nature. M’aurait étonné qu’ils proposent de les servir à la cantine, promouvant ainsi une économie supplémentaire pour toute la communauté scolaire.

D’autres sites m’affolent. Photos terrifiantes à l’appui, des journalistes relatent les dégâts causés par des escargots géants à Miami – fléau tenace parachuté d’un autre continent – grands comme une main et dévorant tout : cultures, crépi des maisons et dollars par millions dépensés pour leur éradication. Je regarde mon copain gluant de travers. Toi mon pote, t’as pas intérêt à devenir aussi grand que la passoire, ou tu vas finir en rôti pour dix, cuisiné au beurre et au persil.

Coupant Internet, j’envoie un message à une copine soigneuse animalière. Elle a réintroduit des gibbons dans les forêts de Bornéo, elle doit pouvoir gérer mes escargots. Les gros gris sont français me dit-elle. Tu peux les lâcher. Elle se marre. Mais évite le bord de mer, c’est trop salé ! Moins salé que la marmite dans laquelle ils pourraient bouillir si je finis par en avoir assez de nettoyer leurs crottes. D’ailleurs les enfants ne veulent pas les abandonner dans un fossé près d’une route de peur qu’ils ne soient écrasés, et je n’ai pas très envie de m’aventurer dans un champ du marais. Mieux vaut un peu trop de sel que du plomb dans les fesses si le propriétaire se révèle peu ouvert à la réintroduction d’une espèce sauvage dans ses pâturages. Vas lui expliquer, toi, que tout ça c’est à cause de la maîtresse de CE1.

Ce sera donc le bord de mer, la dune grise, en retrait de la plage, là où poussent les premiers végétaux : Oyat, Pourpier, Panicaut. Je me rappelle avoir vu des escargots petits gris dans ces paysages. Les gros gris ne sont pas vraiment français, mais cousins des petits gris locaux. Ils sont déjà présents et adaptés dans nos régions. Comme mes enfants finalement : d’origine nord-africaine, mais nés en petite couronne parisienne et tous prêts à être heureux sur la côte vendéenne. D’ailleurs ma Fille s’est écriée : « Trop chanceux les escargots ! Ils seront toujours en vacances ! ».

La pluie menace. Nous préparons l’expédition. Les mômes ont décidé de garder quatre spécimens. Difficile de dire si c’est une chance ou une malchance pour eux. Quatre bestioles : un chacun, plus un machin chétif, l’individu génétiquement débile de la portée : un escargot qui refuse de grandir et perd régulièrement des morceaux de sa coquille malgré tous les os de seiche qu’on lui donne en cure de calcium à grignoter. Mon Fils le Moyen ne veut pas abandonner aux hérissons l’avorton. Une empathie venue peut-être de ses premières semaines de vie en couveuse.

Sac d’escargots sur le dos, nous empruntons le chemin côtier, désert. Le ciel est chargé, la lumière rasante. Le vent se lève. Au bord du sentier, loin, je trouve la preuve que les cousins vivent là : outre les nombreux restes d’escargots blancs des dunes, je vois dans le sable des coquilles vides mais adultes de petit gris. Je les montre, victorieuse, à mes enfants. A quelques instants de se séparer de leurs bébés, ils se montrent un peu réticents. Ces escargots sont morts me disent-ils ! Certes, mais ceux-là ne viennent ni d’un reste de pique-nique ni d’un kit pédagogique vendu sur Internet à une classe de CE1 qui passerait par là. Je me sens biologiste en pleine démonstration scientifique : ces escargots ont vécu et grandi ici sans main secourable pourvoyeuse de salade ! Ce milieu leur est donc favorable.

Rassurés nous déposons vingt escargots dans une dépression du terrain pleine d’herbe grasse à droite du chemin, côté campagne, et nous envoyons les vingt autres à gauche du chemin, côté océan, vers une partie protégée de la dune, interdite d’accès aux promeneurs chaussés de lourdes godasses assassines, briseuses de coquilles.

Il pleut. Un vrai temps d’escargots. Nous rebroussons chemin, sûrs d’avoir fait les bons choix. Et pourtant, quand mon Petit se retourne et lance vers la lande immense : « Oua-oir cagots »,  les grands sentent presque frémir une petite larme qui pourrait se mêler à la pluie.

*Voir Bonne année janvier 2019

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Un bébé dans la tête – Partie 1

J’aime la fraîcheur qui tombe sur la côte vendéenne en fin d’après-midi. Les plagistes de ce mois d’août, un à un plient leurs tentes, leurs serviettes et leurs parasols. A partir de 18 heures les mouettes et les goélands, venus avec le vent frais qui se lève, remplacent les humains sur le sable.

Les enfants, après la baignade avaient les lèvres bleues et claquaient des dents. J’aime au sortir de l’eau courir avec eux, grelottants, vers le camp, la serviette et le goûter. J’aime les sécher, les aider à passer des vêtements secs, leur donner des gâteaux qui ont toujours eu pour moi une saveur particulière après un bain de mer. Au chaud dans une veste de jogging ou une polaire, nourris, mes enfants, quand d’autres désertent,  tiennent tête aux goélands.

Ils construisent une maison dans le sable. Là sera le salon. Là seront les chambres. Ils font semblant de regarder un DVD, aussi hypnotisés que si l’image était vraie. Ils jouent ensemble, sans hurler, se battre ni se déchirer. Un inespéré moment de grâce.

J’ose alors sortir du sac de plage, un livre. La lecture est malaisée. Chargée du bazar des mouflets, j’ai oublié mes lunettes de soleil. Les pages blanches réverbèrent la lumière crue et mes yeux larmoient. Pas tranquille et pas concentrée je lève la tête entre chaque phrase. Aucun gosse n’a-t-il disparu dans la mer ou dans les dunes ?

Je ne comprends presque rien à ce que je lis. Mais le « presque » est déjà précieux. Je lis trois fois la même phrase ou saute un paragraphe entier, mais j’arrive au bout de la page, puis d’un chapitre. Dans un élan d’espoir gourmand j’ai acheté, début août, un livre écrit par celui qui fut notre guide lors notre visite à la grotte de Lascaux II.

Le Petit menace de s’éloigner du campement. Je m’apprête à bondir mais son attention reste retenue dans le bon périmètre. Le vent a tourné ma page et des grains de sable se logent dans la reliure. Je reviens au début pour relire encore l’ordre, les dates et la présentation du Gravettien, du Solutréen et du Magdalénien. Minus veut aller chercher de l’eau dans son seau. En hâte je me lève pour l’accompagner : la mer, basse, est trop loin. Au retour j’ai perdu ma page.

Je relis alors le Gravettien,  le Solutréen et le Magdalénien. Les illustrations de gravures préhistoriques se superposent dans mon esprit aux chemins tracés dans le sable par les enfants. Est-ce un mammouth ou une route ? Suivant le va et vient trop rapide de mes yeux entre les pages et la plage, des images mentales se forment et se brouillent. Tout se confond. La calcite des grottes avec les galets de quartz et de calcaire disséminés sur la plage. Le foyer d’un Préhistorique avec le nid de sable dans lequel se love ma Grande. Sapiens passe au filtre de ma maternité qui veille.

Les préhistoriens ont retrouvé des traces de foyers, d’os et d’arêtes, et de la graisse de poissons sur des pierres qui avaient servi à les faire sécher. Les Cro-Magnons ne faisaient-ils jamais le ménage en quittant les lieux ? Je me demande ce qu’il resterait de notre passage si un événement climatique ou géologique figeait pour des milliers d’années le sol de la plage après notre départ. Une minuscule route bordée de petits cailloux. Un moule crabe en plastique oublié. La trace d’une serviette qu’on avait étendue. Un jeu de morpions dessiné avec un doigt sur le sable mouillé. Des molécules de crème solaire. Et sur toute la longueur de la plage, les restes de tous les châteaux de sable construits par nos semblables.

En attendant l’orage

De la baie vitrée grande ouverte du salon ne parvient aucun air frais. Le vent chaud qui soufflait à l’heure du dîner est tombé. Tout est immobile, l’orage promis ne vient pas.

La nuit dernière une moto est passée dans la rue. Le vrombissement de son accélération m’a réveillée et je me suis sentie, dans le demi-sommeil qui me reprenait, flotter dans les gaz enveloppants de son pot d’échappement.

Depuis quelques jours, la chaleur et la pollution nous écrasent. Mais nous ne sommes là qu’en transit entre deux lieux de villégiature à l’air vif et aux arbres nombreux. Il faut attendre. Les 38 degrés de la journée doivent éclater ce soir dans un violent orage annoncé par les médias. Brumisateurs, volets fermés, film en famille et cônes glacés.

Je suis sortie vers 18h30, quand les enfants – gavés de Bourvil et De Funès – tentaient de timides jeux d’eau sur le balcon le moins exposé au soleil.

Dans la rue, les rares passants et moi nous dévisagions pour juger de qui était l’autre fou s’aventurant dans la fournaise. Dans les parcs et les rues piétonnes que j’empruntais s’interpellaient quelques enfants, dotés d’engins magnifiques : vélos à faire des kilomètres qui là, tournaient dans un cul de sac, overboards, mini-motos. Les jouets luxueux de ceux qui ne partent pas en vacances. Les jouets de ceux qui vont au bled un an sur deux car les billets d’avion pour toute la famille sont trop chers pour voyager tous les ans. Les jouets de ceux qui attendent leur tour pour quitter, l’an prochain, les rues désertées du quartier.

Une année nous sommes restés, nous aussi, dans les limites de quatre rues jusqu’au 15 août. Fermant une impasse et donnant sur un discret jardin secondaire de la ville encerclé par la cour de l’école et par un groupe d’immeubles, était un Centre Social pour les jeunes du quartier. Chaque après-midi les animateurs du Centre alignaient des tables à l’ombre des arbres du parc et accueillaient les promeneurs, les enfants désoeuvrés, les mères en manque de bavardages, sans inscriptions ni questions. Nous en avons profité. Nous avons profité des perles, du bricolage et du bavardage. Une travailleuse sociale m’a encouragée à entrer profiter d’une petite bibliothèque constituée là, dans leurs locaux, certes préfabriqués, mais idéalement situés dans un creux de verdure au cœur de la ville. Des étudiantes nous ont questionnés sur nos habitudes alimentaires pour un dossier de faculté. Et je me souviens de l’animateur qui faisait danser ma Fille au rythme de Papaoutai, et qui, par une chaude journée, bravant avec bonheur les habituels interdits maternels, s’emparait du tuyau d’arrosage du potager pédagogique planté là par l’école, et aspergeait généreusement les enfants fous de joie.

Et j’ai le sourire au souvenir de ces longues semaines d’été pendant lesquelles nous n’avions pas bougé. Et j’ai le sourire chaque fois que j’entends Papaoutai.

Le Centre social a été démoli au printemps dernier. Le terrain était trop idéalement situé pour n’accueillir longtemps que des préfabriqués. De cette friche sur laquelle est échouée maintenant une immense benne à ordures en métal rouillé que mon Dernier montre chaque jour du doigt en criant « bato bato», sortira bientôt un nouvel immeuble dont l’ancien potager sera l’espace vert privé. Venez vivre côté parc à 500 mètres du RER et de la future ligne de métro !

Dans le parc dans lequel aucune table ne vous attend plus, deux parents, assis sur des bancs distants, cet après-midi, regardaient leur téléphone. Leurs enfants s’activaient mollement sur l’aire de jeux, sans cris, leurs gestes comme ralentis par un air qui aurait épaissi.

Poursuivant mon chemin dans les rues surchauffées, je suis passée devant les terrasses des cafés, s’étalant au milieu des divers chantiers ensommeillés en ce mois d’août. Encouragés par une nouvelle majorité municipale et par une loi de densification toujours plus poussée de la petite couronne parisienne, les immeubles sortent partout de terre. Là c’est un garage qui a été démoli, plus loin des grues se préparent à écraser les anciennes serres municipales déplacées à la périphérie de la ville et l’ancienne cuisine collective scolaire délocalisée sur une autre commune pour mieux servir du poisson toujours pané, mais bio.

Installés pour la journée aux terrasses, les rebeux me regardent, longuement, passer. Avec ma robe de plage à 10 euros du marché, trop fluide et trop décolletée, j’ai l’impression de marcher nue. Je dois ressembler aux dessins de mère à gros nénés que font mes enfants quand la maîtresse leur demande de représenter leur famille.

Ce soir, la pluie ne vient toujours pas. Les seules gouttes d’eau sont celles s’échappant d’un balcon plus haut qu’on arrose. Mais un vent frais s’est levé.

Le crasseux de la plage

Un gamin tout nu court sur la plage.

Tout nu, tout blanc, quatre ou cinq ans. Heureux.

Il n’a pas de slip mais il tient une pelle.

Sa mère et sa grand-mère le suivent d’un pas tranquille.

Où va-t-il ? Vers la construction d’un château éphémère ou d’une barrière contre la mer.

Il est décidé. Un bâtisseur, un seigneur, un guerrier, tout nu.

Une telle rencontre est devenue rare.

Petite, j’étais nue sur la plage. Pas besoin de maillot de bain ni de couches spéciales baignade avec des poissons clowns dessinés dessus. Un film super 8 me montre, nue blanche et potelée, faisant mes premiers pas sur une plage identique à celle là.

Je n’ose pas mettre mon fils tout nu sur la plage.

Malgré sa peau dorée de cacahuète grillée, son corps nu au soleil s’imprime dans mon esprit barré en gras et en capitales de la mention : CANCER DE LA PEAU.

Je lui laisse, sous son body de tous les jours, une couche qui sera bientôt pleine de sable et pleine de flotte. Je tartine ensuite tout ce qui dépasse de crème qui colle protection 50+ résistante à l’eau. Pour lui point de petites fesses au soleil ni de petit zizi qui s’agite au vent.

Pour les enfants environnants non plus.

Tout autour de nous sur le sable se dressent, petits champignons de couleurs vives, des tentes de plage. Dans chaque tente s’abrite un enfant. Ils me font penser à ses plantes du jardin de mes parents qui me fascinaient dans mon enfance, petites boules orangées enfermées chacune dans une coque de verdure qui rougissait puis devenait dentelle en fanant et en séchant : des amours en cage.

Les enfants qui se risquent dehors semblent porter la tente à même la peau : des combinaisons bleues jaunes ou vertes avec des jambes, des manches et de longues fermetures éclair. Un chapeau sur la tête, des lunettes noires. Ces lutins colorés, reconnaissables aux seuls bariolages de leurs combinaisons s’agitent, actionnant pelles et seaux. Une multitude de nains au boulot.

Trop inquiétée par les UV, je suis incapable d’accorder à mon fils de deux ans la liberté de montrer ses fesses. Rebutée par l’idée d’un consumérisme et d’une mode excessive, je n’ai pas non plus accepté de lui acheter un scaphandre coloré.

Dans cet entre-deux sans courage, mon gosse en couche pendante et body crasseux, est le clodo de la plage.

Sans chapeau, hilare, les boucles emmêlées, le visage couvert de sable collé et de restes de chocolat du goûter, il passe, curieux, d’un groupe d’enfants à un autre, cherchant des regards derrière les lunettes et dans l’ombre des casquettes. Il observe les parents qui observent à leur tour cet incongru Charlot des mers.