Le monde d’après

La radio le répète : Paris n’a plus la cote et les citadins désertent. Chacun veut son bout de terrain, sa balançoire, son barbecue, son jeu de boules. Nos appartements bientôt ne vaudront plus rien.

Pourtant, le monde d’après sous ma fenêtre est un grand trou. A peine déconfinées, les machines du chantier* ont recommencé à abattre et à creuser, sans même un petit masque sur leurs dents de fer. Les bâtisseurs, les élus et les promoteurs en immobilier sont mal informés : alors que le pays réclame sa maison à la campagne, ils continuent à bétonner. L’ancienne école maternelle, vidée de ses enfants depuis un an, a succombé en quelques jours, broyée. Les envies de fuite et d’espace des Parisiens confinés traumatisés n’auront pas suffi à la sauver. Mon fils a pleuré sur ses classes, sur les murs où il avait accroché ses dessins, puis il s’est amusé avec ses engins de chantier en jouet. On n’est pas nostalgique longtemps, à neuf ans. Dans le journal municipal, le maire – plébiscité au premier tour  par une ultra-minorité de votants – densifie la ville tout en promettant des espaces verts.

Mon monde d’après aussi s’enlise dans le déjà vu et fait du neuf avec du vieux. La boule au ventre je suis assise devant mon nouveau proviseur. Nous avons tombé les masques en tissu lavable, et il me regarde. L’ordinateur allumé l’a laissé frustré : mon dossier sur le site du rectorat de Versailles est vide. L’éducation est nationale, mais les dossiers du personnel ne franchissent pas encore les frontières des académies. Il ne sait pas qui je suis.

Tandis qu’il m’observe, je pense à mon bureau nouvellement rangé et réorganisé dans mon salon, à mes CV prêts à être envoyés, aux parents qui comptaient sur moi en septembre pour donner à leurs enfants des cours particuliers. Je devais démissionner et voici que le loto des mutations m’a parachutée dans le lycée hôtelier du bout de la rue. Dix minutes à pied de chez moi à travers parc et marché. Le poste est en or. Après presque vingt ans de RER B, de bus et de métros, la tentation est trop forte. La lâcheté aussi peut-être.

Le proviseur est perplexe. Ma provenance l’inquiète : un lycée trop dur. Une affectation trop ancienne dans des banlieues trop craintes et trop lointaines. Suis-je Super-prof ou Prof-brisée ? Super-prof serait restée dans son lycée du 93. Là-bas on fuit vite ou on reste à vie : c’est le dégoût ou le militantisme et la vocation jusqu’au bout. Rester dix-huit ans avant de partir pour une nouvelle affectation à dix kilomètres, ça ne veut rien dire. A moins que… Il comprend. Il perce à jour Prof-brisée qui essaie de faire bonne figure.

Le proviseur veut savoir. Il veut me faire parler. Il est curieux aussi de ce lycée d’où je viens, devenu depuis deux ans légende urbaine et qu’il pourrait, peut-être un jour, diriger. La boule au ventre, j’ai soudain la sensation d’être à part, bizarre, inattendue : une bête étrange échappée de son vivarium entouré de barbelés électrifiés, pour échouer dans le monde normal. Je n’y ai pas ma place. « Je vous sens fragile », me dit-il. « Êtes-vous sûre de vouloir prendre le poste chez nous ? ». Je suis marquée. Je suis restée trop longtemps LÀ-BAS. J’aurais dû continuer pour y tenir, ou y mourir, ou accepter le poste pour agents d’État cassés dans un placard meublé d’une photocopieuse dans les bureaux du rectorat.

Le proviseur me demande de raconter ce que j’ai vécu. Le meilleur et le pire. Il n’est pas recruteur. Il n’est pas patron. Il n’a pas le choix. Je suis nommée ici par le hasard des « points » dans la foire aux mutations. Le poste est à moi, il n’y peut rien. Lui-même s’en va et si je craque en septembre il ne le verra pas. Pourrait-il essayer de me faire peur et de m’influencer ? Veut-il me pousser à démissionner ? « Je vous sens fragile ». Mais il a besoin d’un prof de maths. Les profs de maths sont rares. Les matheux vont dans la finance. La « fragile » vaut peut-être mieux que rien. Il faut remplir le siège devant les élèves, même avec un pantin.

Y a-t-il un monde d’après le burn out et le syndrome de stress post-traumatique ?

Pour l’instant, il y a dans ma tête et dans mon ventre – comme dans le paysage vu par ma fenêtre – des souvenirs et un grand trou.

*Voir Les bêtes, Mars 2020

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Déconfinés

Toutes les fois que pendant le confinement j’écrivais le mot « déconfinement » dans un SMS, la saisie automatique de mon téléphone corrigeait ce mot, qui aurait dû vibrer d’espoir, en « déconfiture ».

La déconfiture est arrivée, et par ce merveilleux week-end ensoleillé, les parcs ont enfin rouvert.

En ce beau matin, juin est là qu’on avait quitté en mars. Pendant deux mois et demi mon vieux jogging de toutes les saisons était sans honte le vieux jogging de toutes mes sorties, réduites à la quête hebdomadaire de nourriture. Le trajet était court, les regards échangés rares, et le chargement des victuailles, pressé, se faisait tête baissée.

Avec l’ouverture du parc sous ma fenêtre, je réalise que mon vieux jogging est déformé par les nombreux lavages, et taché de blanc par la javel antivirale de tous les lessivages des sacs, des emballages, des téléphones et des sols. Les pantalons des enfants sont devenus trop courts sans toutefois pouvoir passer pour des shorts. Les T-shirts à manches courtes de l’été dernier sont maculés de traces anciennes des feutres et du jus de fruit des bricolages et des goûters passés.

Je trouve pour moi un ample pantalon froissé au fond de l’armoire. Depuis plus de deux saisons il était tombé de son cintre, et gisait là, tout chiffonné. Impossible de porter ce truc avec des bottines ou des baskets. En fouillant bien je découvre une paire de nus pieds que j’avais oubliée. Dans la glace le résultat est affligeant : j’ai grossi. Le large pantalon, s’il me va toujours, me donne l’allure d’une barrique.

Heureusement le déconfinement et le beau temps referont de nous tous des athlètes de la course en rond dans les parcs, du vélo sans limite de kilomètres, et dans peu de jours, des salles de sport avec leurs machines qui pueront toujours la sueur, mais qu’on se rassure : une sueur désinfectée.

Je n’aime pas le sport. Ni en rond, ni en ligne, ni sur place. Et surtout pas en intérieur dans les odeurs de javel et de sueur.

J’étais déjà trop grosse avant, mais en dix ans et trois enfants, j’avais la fierté de ne pas avoir pris le moindre kilo. En deux mois seulement de super ménagère, de femme au foyer à l’hyper sédentarité forcée, me voici ronde comme un tonneau. Quant au remède présenté comme une libération ludique – le sport – il est pour moi la pire des punitions. La saisie automatique de mon téléphone avait donc raison.

La vie normale reprend. Les cris des enfants et la sonnerie du manège du parc montent jusqu’à mon balcon. On pourra bientôt absorber des verres de calories mousseuses en terrasse, qu’on exorcisera en exercices cardio au son d’une musique électro. On nous le dit : soyez prudents, portez un masque et retrouvez vos activités d’avant.

Et si moi je ne faisais des abdominaux qu’en soufflant dans mon sac à tuyaux ? Le sac à tuyaux – littéralement bagpipe – le biniou, la cornemuse, le truc marrant qui ressemble à un mouton sans tête qui aurait paré de pompons ses pattes irrégulières. Va jouer du biniou dans ton appartement en confinement ! Va sortir ta cornemuse – désaccordée par l’abandon et le changement de saison – au parc en déconfinement !

Peut-on considérer cette pratique étrange comme un sport, aussi légitime – même si plus bruyante – que la course à pied ? La fatigue, le mal au bide et les courbatures aux bras qui en résultent pourraient faire penser que oui. Le premier ministre n’en a pas parlé. La salle – isolée – prêtée au cornemuseux* depuis trente ans par ma ville est toujours fermée. Depuis le 15 mars je n’ai pu jouer que du canard. Du canard du parc ? Non, du canard de cornemuse : de cette flûte qu’on appelle practice et qui n’est plus qu’un biniou sans ventre ni pattes. Un os à ronger, quoi. Un assemblage de deux tuyaux : du suttel – le tuyau par où l’on souffle – au chanter – le tuyau par qui ça hurle – qui cancane des airs étouffés, plus faux que mille appeaux.

Vous jouez de quoi m’avait demandé une voisine ? Du piano pourquoi ? Parce qu’on entend un bruit bizarre parfois ? Ah oui ? Moi connais pas. Personne n’a idée du son du canard dont l’anonymat, confiné, est ainsi préservé.

Mais le biniou et mes abdos ? J’en demande trop. Je pourrais faire du vélo. Ou cacher mes kilos dans mon falzar à fleurs jaunes trop large, et mon visage dans mon masque cousu dans un drap d’enfant imprimé de cœurs et de nœuds bleus. Bien malin qui pourra reconnaître ainsi la barrique qui se promène au parc.

*En vrai on dit « sonneurs de cornemuse »

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Les bêtes

Les bêtes sont rassemblées là, sous mes fenêtres. De mon balcon, les surplombant à peine, je vois leur cou, long, leur tête, grise, leurs yeux de fer, aveugles qu’une main guide.

Dame du château, prisonnière impuissante de ma tour, je regarde les bêtes, nées du croisement d’un troll et d’un dragon, qu’un pouvoir maléfique a rendu maîtresses de mon royaume jadis féerique.

Intruse, voyageuse traversant le jurassique, exploratrice imprudente du Monde perdu, j’observe, depuis le haut de la paroi d’un cirque de pierre, le repas monstrueux des bêtes, en bas.

Les mâchoires brisent les briques et les blocs qui éclatent en particules blanches, rouges et ocre. Elles dépècent le cadavre immense, vidé de ses meubles et de ses occupants. Elles arrachent aux os de béton des lambeaux de métaux et d’enduits, qu’elles broient puis jettent au loin. Elles déchiquettent les chairs de zinc, ne s’arrêtent pas à la texture surprenante d’un verre qui se brise et croustille. Des gaines restent accrochées à leurs canines et pendent, tendons agaçants coincés entre les dents des dévoreuses. Elles dodelinent de leur crâne minuscule et ouvrent des gueules immenses pour recracher les déchets incomestibles du festin. L’un des monstres dévore les murs, mordant à pleine bouche dans les épais parpaings. Il laisse tomber de gros morceaux de sa proie qu’il pousse ensuite à terre, s’aidant de son nez et de son front, vers sa femelle ou peut-être son petit qui, le museau enfoncé dans les débris, dégoulinant de boue, fouille le sol et se repaît des restes tombés du bâtiment mort.

Les bêtes ne me regardent pas plus qu’un insecte insignifiant. Leur implacable gloutonnerie fait trembler mon appartement. C’est avec le sentiment d’être témoin d’une orgie secrète orchestrée par un pouvoir obscur et malfaisant, que je les filme. Les crocs de fer, sur l’écran de mon téléphone soudain me terrifient. Et si les bêtes venaient par ici ? D’un simple allongement de son cou articulé, la plus grande d’entre elles peut m’atteindre, arracher ma balustrade et me précipiter dans le vide.

Je suis inquiète de cette vie menaçante et gigantesque qui grouille sous mes fenêtres, encouragée par de petits êtres casqués, vêtus de masques et de vestes de chantier, qui fourmillent dans les décombres, tels de petits orques et gobelins au service d’un empereur des ombres.

Un obscur traité, un parchemin, dit qu’avant mon immeuble doit s’arrêter leur déjeuner. Une fragile palissade qui n’arrête ni le bruit, ni les vibrations, ni les nuages de poussière, marque la frontière.

Les machines ont dévoré les anciennes cuisines collectives de la ville. Elles ont arraché les grands arbres de la cour de l’école maternelle. Elles ont troué les toits des hangars des balayeuses et briseront bientôt les serres municipales. A la fin, tout au bout du terrain, elles se régaleront d’une dernière entreprise, rachetée par la Mairie pour son fabuleux projet. Sur les ruines des anciens entrepôts va naître un nouveau quartier. Des immeubles de huit étages, des parkings de trois sous-sols, deux nouvelles rues. Un peu de végétation aussi à ce qu’on dit. C’est tout un îlot, caché au cœur d’un carré d’immeubles d’habitations datant des années soixante, c’est tout un monde de vieux bâtiments techniques, de toits de tôles, de constructions industrielles, qui disparaît au profit de logements chics destinés à de nouveaux habitants qu’on espère toujours plus riches.

Je ne sais pas si je verrai encore le soleil se lever, mais ce sera plus propre, plus blanc, moins disparate. Ce dont je suis sûre c’est que je ne verrai plus la longue barre HLM qui actuellement me fait face, et dans laquelle mes enfants avaient leur nounou. Parfois encore on se fait coucou. Parfois l’assistante maternelle prend son téléphone et appelle, inquiète si mes volets ne sont pas levés, ou curieuse si au contraire mes fenêtres ouvertes lui apprennent notre retour de vacances : « Bonjour, tout va bien madame ? Et les enfants, ça va ? ».

La vue sur un nouveau quartier de standing sera plus vendeuse que celle sur une barre HLM, même s’il faut pour ça perdre un peu de la lumière du matin. Les prix de l’immobilier montent dans mon quartier. Serais-je donc sans rien faire, assise sur un tas d’or tout comme les bêtes sont vautrées sur leur tas de pierres ?

Alors oui, c’est bien. Sans doute. Mais à leur prochain repas, les bêtes détruiront l’école maternelle. Celle de mes enfants. Celles dont je voyais – les jours d’automne un peu sombres – l’intérieur éclairé. De ma fenêtre aux heures de classe, je regardais parfois évoluer mon fils avec ses camarades. Je plantais des fleurs sur mon balcon au printemps, j’accrochais des guirlandes de Noël en hiver, pour qu’il les voie si jamais l’envie lui en prenait : « Ta maison n’est pas loin, mais si tu t’amuses et si tu nous oublies, c’est bien ». Aujourd’hui les salles de la petite école qui n’avait que quatre classes, n’ont plus de vitres aux fenêtres. Les murs sont nus. Tous les dessins, les alphabets, les comptines ont disparu.

Mon fils n’aime plus regarder par la fenêtre et aucun tas d’or ne le console des mâchoires de fer dévorant son école.

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La soupe au burn out

« Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues ! Dites-moi comment vous occupez vos journées. » Ma psychiatre s’imagine sans doute que je m’ennuie. Elle me rappelle l’ami qui m’a envoyé son fils pour quelques conseils en maths : « Ça te fera du bien de l’aider, tu as besoin de te changer les idées et de sortir du ménage. »

Je ne fais pas plus le ménage qu’avant. Il serait pourtant traditionnel d’y penser avec l’arrivée prochaine du printemps. Vendredi, au lever du soleil, des oiseaux chantaient. La pluie des jours précédents avait cessé. Je n’ose pas avouer à ma psychiatre, ni à mon ami, que la douceur de l’air et les pépiements entrant par la fenêtre ouverte n’ont pas su remuer la fibre ménagère qui, à cette époque de l’année, devrait me pousser à retourner tous les matelas. Tout juste la bouffée d’un air renaissant, offerte par cette belle matinée, m’avait-elle suggéré de semer des radis et des courgettes. Mes radis, graines de prétentieux, ont toujours poussé en fleurs, oublieux de leurs racines désespérément filiformes. Quant aux courgettes, cultivées en jardinières au-dessus du boulevard, elles se nourriraient de particules fines.

Comment j’occupe mes journées ? Je bois des cafés. Chez moi, chez l’autre, au bistrot. Mon agenda électronique se remplit de rappels en petits noirs. Il y a les cafés réguliers avec les habitués. Il y a les cafés occasionnels avec les amis plus éloignés qui se succèdent chaque semaine. Les cafés crème. Les cappuccinos. Les cafés avec un verre d’eau. Les cafés prétexte à grignoter des chocolats et des madeleines. Les cafés sans sucre pour ne pas grossir. Et les décas pour bien dormir. Amers ou gourmands, ces cafés sont toujours bavards et partagés. Qui a dit que le burn out isolait ?

Faut-il conclure que dans mon quartier le burn out se soigne bien ? Ou faut-il conclure qu’il se vend ici plus de café qu’ailleurs ? En grain ou moulu ? En tasses en terrasse ou en paquets au supermarché ? Il y a les cafés prévus : les cafés serrés de longue date dans l’emploi du temps d’amis très occupés. Il y a les cafés impromptus : les cafés allongés sur toute une demi-journée, de copains pas très pressés croisés par hasard au détour d’un magasin ou d’un carrefour. Un burn out, certes, mais avec un café s’il vous plaît !

Ma psychiatre s’imagine sans doute que je me sens seule. L’anonymat des grandes villes. La solitude de la malade, isolée aux heures ouvrables, marginalisée quand tous les bien portants s’enterrent dans le métro ou sont déjà au boulot. C’est sans compter sur les nombreuses mères au foyer de mon quartier. Sur les artistes aux horaires décalés. Sur l’informaticien en télétravail heureux de faire une pause avec un être humain. Sur la copine qui travaille le samedi aux Galeries Lafayette mais qui est libre le jeudi. Sur la réceptionniste d’hôtel qui finira tard le soir mais qui discutera volontiers le matin.

C’est sans compter sur tous ces gens que je ne connais pas vraiment mais que je croise tous les jours. Un habitant de la rue dont le visage s’illumine chaque fois qu’il me croise : « Quelle bonne surprise ! Comment ça va ? ». « C’est qui ? » me demande ma fille. « Je ne sais pas mon enfant, quelqu’un ». Le vieux qui avait deux cageots de pommes et qui voulait m’en donner un si je lui cuisinais de la gelée avec l’autre. Les anciens voisins. L’agent du passage piéton qui fait traverser les enfants quatre fois par jour et qui, entre temps, traîne sa clope et m’interpelle où qu’il soit quand il me voit. L’ancien animateur de l’école qui colle maintenant des contredanses mais sans jamais oublier de demander des nouvelles des enfants. La gardienne de la salle associative à qui je demande dix fois d’ouvrir la porte le mercredi et qui ne m’en veut pas les autres jours. L’agent d’accueil du conservatoire que je rencontre en pleines courses et avec qui je bavarderai ce soir. La dame au supermarché et le peseur de légumes maghrébins qui me voient avec un sac de courgettes et un sac de carottes et qui me lancent : « Avec ça vous allez faire un bon couscous ! ». Euh non : un risotto. Et le peseur de légumes antillais du même supermarché qui brandit ma botte de poireaux : « Avec ça vous allez refaire la conquête de votre mari ! ». Euh non : juste de la soupe.

Dans mon quartier les gens aiment parler. Aux caisses des magasins. Aux arrêts de bus. Sur les bancs du parc. Ils sont parfois indiscrets. On en croise certains pendant des années, jusqu’à les tutoyer. D’autres ne sont là que pour trois jours, de passage de province ou de l’étranger, en visite pour garder des petits enfants. Ils racontent d’un trait leur vie dont on ne saura plus jamais rien, un œil sur les balançoires et l’autre sur les toboggans. « Que faites-vous de vos journées ? ». Je papote. Toujours et partout, je papote. Chez moi, dehors, au coin de la rue avec l’infirmière, super héroïne du quotidien, qui va prendre son poste à l’hôpital et qui me raconte en rigolant les pires horreurs sur notre système de santé. Le courage dans la dérision. Alors je rigole aussi, de l’hôpital, de l’école. En rire me permet oublier que j’en ai pleuré.

Dans mon quartier il est rare de sortir sans échanger un sourire. Il est difficile de s’enfermer sur soi. Le dimanche, quand mes enfants et mon mari rentrent du parc, je demande : « Qui avez-vous croisé ? » Il y a toujours des nouvelles de copains au menu du déjeuner. Il y a toujours une anecdote savoureuse pour accompagner les pâtes ou le pain. Le burn out est oublié, ou plutôt banalisé : « Maman, tu peux nous faire une soupe au burn out, j’adore ça » demande ma fille. « A la butternut, à la butternut ma chérie » répond mon mari. Noyé dans le café, la soupe et les conversations, le burn out s’est fait tout petit. Au second plan, il est là, mais il ne dérange pas trop. Il n’est qu’un mot parmi les autres mots si nombreux. Ici l’anonymat des grandes villes n’existe pas et le bruit constant des bavardages me tourne, sans y penser, la page.

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L’apparence de l’argent – Partie 2 : À pied à Paris

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, le pavé de parisien est devenu chemin de randonnée. Pèlerins du travail, pèlerins des rendez-vous médicaux, touristes pèlerins. Paris a marché.

Les grilles des métros sont restées baissées. Les bus, bondés les premiers jours, ont été délaissés. Paris a marché.

Paris que je traversais sous terre est devenu Paris de plein air. Sous le soleil ou sous la bruine, j’ai marché, regardant parfois les immeubles et parfois mes pieds.

Reliant le périphérique à la Place de Clichy, l’avenue de Clichy nous conduit dans le vrai Paris comme le terrier du lapin blanc dans le pays des Merveilles. Tunnel entre deux rangées d’immeubles, rite de passage, parcours initiatique, l’avenue de Clichy n’appartient déjà plus la proprette petite couronne de l’ouest parisien, mais n’est pas encore la riche capitale. Elle hésite entre un passé industrieux et un présent dans lequel le prix du mètre carré ne s’offre qu’à des classes de plus en plus aisées. Dans cette avenue, l’avenir se construit à coup de bulldozers. Dominée par le nouveau palais de Justice, irriguée par le nouveau tramway, balafrée par la promesse du nouveau métro dont les travaux progressent, l’avenue de Clichy fourmille de mille populations dont la cohabitation ne sera peut-être qu’éphémère. Une femme, ployant sous une caisse de légumes, se plaint à son livreur : elle va déménager, le quartier est trop pauvre pour un magasin bio. Je lui conseillerais bien de patienter encore un peu. Sur le même trottoir, de nouveaux habitants, jeunes parents blancs en tailleurs et en costumes, roulent des poussettes vers les crèches. Ils slaloment entre quelques ivrognes, deux ou trois mendiants assis par terre, quelques prostituées asiatiques plutôt chics, et le rang chaotique, en route vers un gymnase, des collégiens d’une école catholique.

La butte Montmartre n’est pas très loin, et l’avenue de Clichy qui grimpe, s’amuse à nous casser les pattes. Au bout, la place de Clichy. À l’angle de l’avenue et de la place, la brasserie Wepler expose ses huîtres et ses fruits de mer. Elle nous apprend que nous avons franchi la frontière.  À gauche, Pigalle. En face, la rue d’Amsterdam.

La rue d’Amsterdam, étroite pour qui sort de l’avenue de Clichy, ne se répand pas encore en commerces luxueux, mais ici, les soldeurs de fringues d’occasion, les trouve-tout pour rien du tout et les boulangeries arabes ont laissé la place à des commerces spécialisés : boutique de trains miniatures pour collectionneurs, lingerie grande taille, pharmacie homéopathique. Sans le savoir, on en vient à suivre la gare Saint-Lazare pour emprunter la rue Tronchet et déboucher sur l’église de la Madeleine.

En quelques pas de mes souliers fourrés à cinq euros, obtenus au marché en échange d’une paire mal assortie d’escarpins de deux pieds droits*, le paysage a changé. Oubliés les mendiants, les superettes et les boutiques chinoises de chaussures en destockage. Tout n’est plus que luxe, brillance et vacuité. Nicolas Jounin, j’ose dire un collègue parce qu’il enseigne dans le 93, et peu importe qu’il soit maître de conférences à l’université et que je ne le connaisse pas, a envoyé ses étudiants en première année de sociologie à la fac de Saint-Denis, enquêter dans ce riche quartier de Paris. Le triangle d’or. Plus que les dorures, dit-il, c’est l’espace – luxe suprême dans une petite capitale surpeuplée – qui frappe. La perspective, la place Vendôme, la place de la Concorde. L’espace dans les vitrines quand quelques centaines de mètres ont suffi à remplacer les bazars de la périphérie encombrés de mille marchandises, par des devantures vides, ne présentant pas plus d’un objet de luxe – montre ou bracelet – au mètre carré. Vous vivez à cinq dans un deux pièces ? Nous, nous avons les moyens de donner leurs aises à des paires de boucles d’oreilles.

Écœurée de cette promenade aux décors dorés, gavée jusqu’à la nausée de cristaux Lalique tarabiscotés que j’oserais qualifier de mauvais goût si le prix de ces objets ne me laissait un doute sur la nature du bon goût, je laisse le palais de l’Élysée sur ma droite pour traverser, sans dévier, la Seine, le huitième et le septième arrondissements.

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, les manifestants aussi ont battu le pavé. Un jour de grève, alors que je cheminais, est passé sur la place de la Concorde, toutes sirènes hurlantes, incongru, brisant le silence d’un carrefour sans histoires, un convoi de fourgons de police. Ils ont tourné autour de l’obélisque. La tête du premier fourgon a fini par coller à la queue du dernier fourgon dans la ronde. J’avais envie de rire mais la brusque pensée que ces véhicules menaçants étaient sortis pour se battre contre moi et mes pareils, rendait moins comique le manège qui s’éloignait déjà, lumières bleues clignotantes, sur le pont Alexandre III.

Ma visite s’est alors enrichie de mes souvenirs de manifs. L’Assemblée nationale avec les gilets jaunes. Les Invalides avec la CGT. La rue de Grenelle et son ministère de l’Éducation Nationale, avec les profs. Et, plus aimablement, la Concorde et la rue de Rivoli pour la Nuit blanche en défilé avec mon groupe de musique.

Parfois saltimbanque pour distraire mais plus souvent gueuse en colère, j’ai davantage piétiné à Paris sur le milieu de la chaussée que dans les allées balisées des parcs et sur les trottoirs. Le moyen des moins que rien de s’approprier un temps le privilège de l’espace qui sert, dans les quartiers bourgeois, à l’exposition du luxe absurde de l’argent qui fait allégeance à l’argent.

*Voir : 2020 Janvier 2020

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L’apparence de l’argent – Partie 1 : les pouilleux

La boule au ventre j’ai pris rendez-vous chez la coiffeuse. Mes racines sont blanches et mes pointes n’ont plus vu de ciseaux depuis des années. Pourtant le rendez-vous est pour mon fils le Petit dont les boucles, depuis le début de l’automne, ont poussé, de plus en plus denses, comme pour narguer – dans un insolent contrepied – la saison et les arbres du parc qui se dénudaient.

Je n’aime pas la coiffeuse, mais elle coupe bien les cheveux. Que chercher d’autre chez une coiffeuse si ce n’est qu’elle sache coiffer ? Sise dans la rue la plus chère de la ville, la coiffeuse se flatte de plaire à la clientèle propriétaire des rues les plus en vue au Monopoly du quartier.

Pour moi ou pour mes garçons, j’ai toujours détonné dans ce salon. Pas maquillée, mal habillée, que venais-je y faire ? Peut-on reprocher à sa coiffeuse sachant coiffer d’avoir été groupie politique de Didier Schuller* ? Peut-on reprocher à sa coiffeuse sachant coiffer de grenouiller à la Mairie pour avoir un mois sur deux sa photo dans le journal municipal ? Pouvais-je reprocher à ma coiffeuse sachant coiffer d’avoir été incrédule quand je lui avais naïvement affirmé être la voisine de pallier d’une autre de ses clientes, toujours précieuse et pomponnée, qui était à ses yeux manifestement trop élevée dans la société pour partager avec moi un seuil et un escalier ? Pouvais-je reprocher à ma coiffeuse sachant coiffer que la madeleine et le thé Mariage Frères qu’elle me servait, ne rendaient pas son mépris moins amer à avaler ? Pouvais-je reprocher à ma coiffeuse sachant coiffer mon incapacité à répondre, à jouer moi aussi avec les armes de l’indélicatesse, des indiscrétions et des commérages, quand je savais que la voisine si précieuse et pomponnée se préparait à quitter notre immeuble avec un arriéré de dix mille euros sur les charges de copropriété ?

J’ai laissé repousser mes cheveux. J’ai appris à les teindre moi-même, et j’ai goûté au repos d’une vie sans coupe-couleur à cent euros.

Plus tard, j’y suis retournée pour offrir à mes garçons la belle opportunité d’une coiffeuse sachant coiffer. Mes enfants y étaient toujours trop remuants, trop bavards, trop insolents, sans doute en difficulté à l’école n’est-ce pas ? Discrète et modeste comme une pauvresse, pétrie de la hantise de la vantardise, je répondais non, simplement, sans insister sur leurs belles réussites scolaires. Je n’acceptais plus le thé Mariage frères et je laissais glisser le mépris au sol en même temps que les mèches coupées qui s’éparpillaient à nos pieds.

J’étouffais en léger malaise ce qui aurait dû être de la colère. Une vie à tripoter le crâne et à balayer les cheveux des bourgeois empêche-t-elle d’avoir une conscience de classe ? Consacrer sa vie aux brushings des riches donne-t-il l’impression de partager un bout du piédestal social ? Tenais-je là, la clé pour comprendre comment nous pouvions accepter que des journalistes et des hommes politiques parlent « d’anonymes » et de « France d’en bas » ? Faut-il donc être à ce point abêti par l’admiration des noms, des titres et des fortunes, que nous croyons nous élever quand nous les servons ? Au point que la France d’en bas c’est toujours l’autre et jamais soi, par exemple moi dans ce salon ?

Ce soir j’ai amené mon fils le Petit chez la coiffeuse sachant coiffer. Il était heureux : quelle aventure ! A l’entrée, deux employées – dont une stagiaire adolescente à l’acné copieusement plâtré de fond de teint – se sont précipitées pour longuement scruter la tignasse du gosse inconscient de la suspicion et ravi. Attrapant un point blanc, la coiffeuse qui jugeait sans doute peu rentable un moutard frétillant dont elle ne coiffait pas la mère, lança son verdict : « ce sont des lentes, il a des poux, nous n’avons pas le droit de nous en occuper ».

Pouilleux.

Reconduits sans un sourire sur le trottoir, mon fils et moi nous sommes regardés. Étais-je submergée de honte même si les poux s’installent sans distinction de mérite ni de caste ? N’en avais-je pas, petite, fait l’expérience ? Voulais-je demander pardon d’avoir fait rentrer des parasites même pas riches dans un salon chic ? Qu’avais-je fait de mal pour créer cette humiliation ? Était-ce une punition pour avoir prétendu, malgré mon apparence, à une coupe dans la rue la plus chère ?

_ Maman, pourquoi j’ai des bêtes dans la tête ?

Percé de pitié maternelle et d’injustice, mon moi poli a soudain réclamé la Révolution. Le mépris n’était supportable que lorsqu’il n’éclaboussait pas mon fils de quatre ans. Mère louve pas plus pauvresse en réalité que la coupeuse de tifs, redevenue fière, je ne pouvais plus me taire. Mon bébé n’avait pas de bébêtes dans la tête. Ai-je été contente de moi quand deux heures plus tard, après avoir fait constater par un pharmacien, un mari et un autre coiffeur aimable et compétent que le cuir chevelu de mon fils n’avait pas d’habitants, je suis retournée dans le salon pour confondre, en grande dame offensée, la menteuse coiffeuse devant sa clientèle du soir, nombreuse ? Non. Que m’apportait la vengeance publique alors que les cheveux de mon fils s’étaient finalement fait raccourcir et que ma mission maternelle était remplie ? Ai-je pris plaisir à nuire ? Non. Mais je suis mère, et on m’avait déclaré la guerre.

* La politique du 92 est passionnante. Pasqua, Balkany, Schuller… Le feuilleton depuis des décennies ne nous ennuie jamais. Pour preuve un documentaire ancien mais savoureux : La conquête de Clichy de Christophe Otzenberger (1996).

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2020

J’ai commencé l’année avec deux pieds droits.

C’est toujours mieux qu’en mettant les pieds dans le plat.

Pour le 1er janvier j’avais impérativement besoin d’escarpins. A Paris en ce moment les chaussures de marche sont plus utiles que les talons aiguilles, mais pouvais-je assortir ma robe du nouvel an de godillots ou simplement rester en collants ? J’étais pieds et poings liés.

J’ai le pied sensible, mais j’ai surtout les pieds sur terre. Les dépenses futiles ne sont plus de mise depuis que j’ai arrêté de travailler. Le médecin m’a dit de lever le pied. Le gauche ou le droit, peu importe. Sans doute devais-je rattraper celui que le travail avait déjà fait glisser vers la tombe.

En 2020, de ma carrière commencée en 2002, il ne me reste à percevoir que trois mois de salaire. Une misère avant l’inconnu et peut-être la galère. Il aurait fallu que je sois bête comme mes pieds pour mettre ma dernière fortune dans une stupide paire de cothurnes.

Je suis allée au marché de mon quartier. Un peu à l’écart des étals pour riches fêtards, loin des chapons, des marrons, des poulardes, des farces, des cerises en hiver et des fromages affinés à la coupe, un vendeur faisait son maigre beurre de godasses en tissu et plastique à prix cassé. Voilà qui m’enlevait une épine du pied.

L’amoncellement de chaussures bon marché produisait son effet. Une cohue de femmes tenues, faute de monnaie, à distance des appétissantes coquilles Saint Jacques au caviar et des tournedos Rossini, s’abandonnaient à leurs appétits de consommation en faisant le pied de grue autour de boîtes qu’on aurait dit tombées du traîneau trop pressé du Père Noël. Ou d’un camion.

Me jetant dans la mêlée, je crus découvrir chaussures à mon pied dans une paire de sandalettes en velours noir et talons de huit centimètres. Deux euros, deux euros, pas cher madame, pas cher ! Deux euros les deux pieds ? J’essaie ! A l’étal des marchandises en vrac, on essaie debout à cloche pied. On se déchausse la chaussette en l’air. Il faut être équilibrée, un peu musclée, avoir bon pied bon œil. Campée sur mon pied gauche, le plus solide, j’enfilai la sandalette droite. Un moment chancelante, j’osai poser le talon de huit centimètres sur l’asphalte. Les rombières mes voisines me regardèrent de travers : ici on essaie la chaussure neuve en marchant sur le couvercle déchiré d’une boîte ou sur un papier. On ne salit pas les semelles ! Nom d’une ballerine en dentelle !

Cliente débutante, je me corrigeai, sautant à pieds joints sur un carton. Peu importait : la chaussure m’allait. Je tendis la sandalette droite au vendeur, dans l’espoir d’obtenir sa sœur . Plus agile d’une seconde, une femme me coupa l’herbe sous le pied en brandissant la sandalette gauche qu’elle avait déjà essayée. Sous son regard noir je m’effaçai et abandonnai la paire.

Le départ victorieux de ma concurrente me laissait prioritaire sur un escarpin droit égayé d’un joli nœud. Cinq euros. La note augmentait mais l’opportunité restait belle. Je me décidai et arrachai enfin au vendeur contre un billet la deuxième chaussure glissée, emballée d’une feuille de soie, dans un léger pochon plastique à usage unique.

Fière de ma bonne affaire je rentrai chez moi, souriant mentalement au pied de nez triomphant que je pouvais faire à tous les escarpins Louboutin. Puis, sans plus y penser, je fourrai dans ma valise le pochon avec ma prise.

Au 1er janvier, le pochon se révéla contenir deux pieds droits. C’est donc pieds nus que je m’en fus embrasser sous le gui mes amis.

J’ai commencé 2020 avec deux pieds droits mais l’important est qu’aucun de ces deux pieds ne se remettra dans un lycée. J’aurais pu en sortir en 2019 les pieds devant. Je pourrais être six pieds sous terre. Et pourtant 2020 est là, et la débâcle financière des prochains mois s’annonce comme une joie.

Et puis vous savez quoi ? J’ai deux pieds droits mais il y a pire car dans cette histoire, quelqu’un dans ma ville s’est découvert deux pieds gauches.

Bonne année 2020 à tous !

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Le décor

Générique de fin. Je viens de regarder, sur le petit écran de mon ordinateur, Max et les ferrailleurs de Claude Sautet, un film de 1971. Je suis loin d’être cinéphile. Pourquoi ce film ? Pour quelques minutes du décor, pour un bureau dans lequel je me suis assise, pour une vitre, aperçue quelques secondes derrière Michel Piccoli. Pour ce que cette vitre laisse voir, en contrebas, de l’atelier du garage de mon quartier. Cadre d’une scène du film. Aujourd’hui inchangé.

Il y a quelques jours mon fils de huit ans s’y est promené, émerveillé comme dans un magasin de jouets. Les moteurs à ses yeux brillaient plus que des guirlandes de Noël, le polissage des carrosseries était le plus amusant des jeux, et les combinaisons de travail des mécanos, des costumes de super héros.

Tous les garages de mon quartier disparaissent, mais je croyais que celui-ci serait éternel. J’y suis entrée par hasard il y a peut-être quinze ans. J’y suis retournée parce que j’aimais le bureau vitré qui dominait l’atelier, perché en haut d’un escalier étroit en bois. J’y suis retournée aussi – sans une pensée ni un regard pour les autres garages dont j’ai assisté, indifférente, aux destructions – parce que le patron était une patronne. Elle ne regardait pas avec mépris ma vieille Clio ni ne se croyait autorisée à présenter la facture épinglée avec le petit sourire agacé et misogyne qu’un garagiste réserve généralement à la bonne femme assez stupide pour ne pas avoir confié le rendez-vous pour l’entretien de sa voiture à son mari.

L’entreprise familiale se partage entre la mère et la grand-mère. Dans la famille, point de père, de grand-père ni même de fille. En revanche le fils devrait bientôt s’y faire une place, mais ailleurs, dans une autre rue, repoussé vers la périphérie de la ville. Tout sera détruit, puis plus loin reconstruit. Pour combien d’années ?

Le garage ne sera bientôt plus qu’une image de 1971 aperçue, et sans doute vite oubliée, dans un film de Claude Sautet. Édifice bas, curieusement placé entre deux immeubles ocre, en briques des années trente, il sera remplacé par ce que la publicité insérée dans le journal municipal appelle « une résidence intimiste à l’architecture élégante et aux prestations de standing. » A défaut d’unité architecturale, les toits sur cette rue seront alignés.

Dans mon quartier, partout les trous entre les habitations sont bouchés. On dirait qu’un dentiste fou cherche à colmater tous les interstices laissés par des dents de lait parties dans la besace de la petite souris. Les immeubles un peu bas sont surélevés. Les entrepôts, les ateliers sont rasés puis remplacés par des logements et des bureaux hauts perchés. Même l’école maternelle de plein pied a été vidée et sera écrasée dans quelques mois par les tours d’un nouvel ensemble immobilier. La moindre percée de ciel entre deux maisons est comblée par un nouveau rectangle de béton ou de verre. Nous marchons dans des rues uniformément bordées de rangées ininterrompues d’immeubles de même taille. Les nouvelles constructions, de plus en plus chics, imitant la pierre, chargées de terrasses et de balcons, font de nos routes des sillons, creusés sans brèche au plus bas des étages.

La perspective urbaine, s’habillant aux couleurs de l’écologie, vantant les plantations de quelques squares et arbres en pots, se réduit à une promenade alambiquée dans les allées encaissées d’un labyrinthe.

Quelques habitants crient qu’on nous emmure. Mais la plupart sont contents. Le quartier efface, garages après hangars, son passé artisanal et laborieux. Paris s’agrandit, déversant dans ma proche banlieue, ses riches enfants qui cherchent de nouveaux logements. Les HLM sans style construites ces dernières décennies par la ville socialiste pour satisfaire sa population industrieuse et ses employés municipaux, voient leurs façades lisses et grises concurrencées par les résidences de standing dont la tendance cette année semble imposer un modèle haussmannien aux lignes épurées. En recherche de belle image et d’unité, la nouvelle municipalité, plus huppée, blanchit, rénove, cède, revend, son parc d’appartements.

N’en déplaise à ceux pour qui le nom de mon quartier est encore populaire, la gentrification gagne les loggias et les intérieurs de nos maisons. Bâtisse après bâtisse l’aisance et une nouvelle politique transforment le paysage. Elles créent petit à petit l’uniformité et la densité propice à attirer les familles de cadres proprets.

Ma ville sera « de mieux en mieux ».

C’est vrai.

Pourtant j’aurais aimé conserver le vieux garage du film de Claude Sautet. Là, figé, entre deux immeubles des années trente, à l’angle de rues étroites, il accueillait souvent pour entretien et réparations un fidèle et vieux taxi américain qui, incongru, restait là, garé sans bouger pendant des jours. Un décor encore vivant du vingtième siècle, distillant au passant l’impression d’une incursion de quelques mètres dans un passé proche et mais délicieusement mal défini.

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Voiles

Les enfants ont repris le chemin de l’école, et moi celui de l’écriture des couleurs. Seule à mon petit bureau, au calme, je découvre que les couleurs employées comme NOMS sont encore plus facétieuses que les couleurs employées comme ADJECTIFS. Et ce, alors même que les adjectifs n’ont pas encore fini de me surprendre. Un foulard brun-rouge n’aura pas la même couleur qu’un foulard brun rouge. Le premier sera d’une couleur constituée d’un mélange équitable par moitié de brun et de rouge, tandis que le second sera d’une couleur brune à peine teintée de rouge. De quoi décourager les daltoniens d’être bons en orthographe.

Ce matin devant l’école, il y avait toutes sortes de couleurs de foulards. Des foulards unis noirs et blancs. Des foulards bicolores noir et blanc, ainsi que des foulards de couleur. La proportion des mères voilées à l’école de mon quartier est bien inférieure à la proportion de rouge dans un foulard brun-rouge, mais elle est plus qu’une simple nuance. Les voiles se remarquent, sauf les jours de pluie quand je suis la seule idiote à sortir tête nue. A l’époque de Zola, on disait qu’une femme sortait « en cheveux » quand elle ne se couvrait pas, signe de mœurs légères ou de pauvreté.

Il y a sept ans je scolarisais pour la première fois un de mes enfants à l’école du quartier. Je remarquai dans un premier temps, des clans. Les femmes actives et celles au foyer. Les femmes voilées et les non voilées. Ma fille étant sociable et moi curieuse, les frontières de ces clans nous sont devenues, peu à peu, poreuses à toutes les deux. De rencontres scolaires en fêtes d’anniversaires, les murs aveugles des forteresses sont devenues haies de jardins mitoyens. Nous avons fini par nous reconnaître puis par nous saluer, devant l’école, au parc, dans la rue, au supermarché.

Au fil des années nous nous sommes suivies dans nos grossesses, roulant des ventres et des fesses d’éléphants aux entrées et aux sorties des enfants. Nous avons connu les mêmes maîtres et maîtresses, fait des gâteaux pour le financement des mêmes classes vertes. Aujourd’hui mon dernier né partage l’apprentissage et les jeux de tous les derniers nés des familles que nous croisons depuis des années. Il s’assoit chaque matin à la même table et sur le même banc qu’une petite fille dont j’ai vu les premières heures pour avoir laissé à sa mère ma place encore chaude et mouillée dans la salle de travail de la maternité.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les clans sont apaisés. Au ballet des bonjours matinaux nous échangeons des sourires. On se plaint du temps, on demande des nouvelles des grands qui sont au collège. On se dit heureux que l’autre aille bien. Les bonnes nouvelles sont ponctuées de « Abdullah ! »* et les mauvaises de « misquina ! »**. Parmi ces politesses de vraies affinités ont émergé, créant des ponts, des portes et des voies, reliant les groupes par de multiples routes. Certaines voisines sont devenues copines. On se tutoie, on s’embrasse. On s’échange les gosses qu’on promène par ribambelles les jours de vacances. S’il m’arrive de tiquer devant une jeune fille en quête d’identité qui sort voilée un matin alors qu’elle exhibait son nombril la veille, si je comprends mal la raison  d’un tel choix, si je ne partage pas les croyances qui amènent là, si je trouve aussi insultante pour les femmes que pour les hommes l’idée qu’une chevelure en liberté pourrait déclencher des cataclysmes sexuels et ruiner toute moralité, je finis pourtant par oublier les foulards et j’apprécie les gens.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les habitants qui ne crèvent pas d’angoisse ni de faim n’ont pas de sujets d’animosité. Si les clans préexistent dans cette microsociété, si les « rebeuses » voilées sont moins présentes au conservatoire qu’au club de boxe, si les familles également nombreuses des catholiques se rencontrent surtout à la chorale quand les familles musulmanes préfèrent défouler leurs garçons et préparer à la vie leurs filles sur un ring, si ces deux populations ne se répartissent pas équitablement entre les logements sociaux et les logements privés, il n’en demeure pas moins qu’ici, l’autre n’est pas un ennemi qu’il faudrait détruire ou convertir.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, la grande majorité de mes voisins travaille, loge sa famille et la nourrit. Nous ne vivons ni la frustration ni la concentration misérable de cités pauvres dans lesquelles ceux qui n’ont jamais choisi de vivre ensemble exacerbent en haine les différences. Dès lors les yeux s’ouvrent sans crispation sur nos points communs. Si nous n’abordons pas tous la scolarité et les loisirs avec la même culture, c’est à égalité que nous aimons nos enfants, à égalité que leur école et leur avenir nous préoccupent, et à égalité que nous sommes louves et figures maternelles bienveillantes pour tous les enfants du quartier. J’aime quand des enfants amis de mes enfants, étrangers à moi d’origine, de culture et de sang, m’appellent « Tata », confiants. Auront-ils encore envie de m’appeler « Tata », moi la « Française en cheveux », quand l’État leur dira que l’école me préfère à leur mère, brisant l’égalité et hiérarchisant les parents par l’exclusion des mères qui se couvrent la tête, indésirables – sauf cieux pluvieux ? – lors des sorties scolaires ? L’absurdité officielle est-elle de lutter contre le communautarisme en opposant les gens ?

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, un carré de tissu ne fait pas de l’autre un adversaire extraterrestre. C’est associé aux ghettos, à la misère matérielle et culturelle, aux abysses économiques, que le foulard devient guerre identitaire et se répand. Ne faudrait-il pas choisir comme solution le bien-être social plutôt que l’humiliation ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La solution est-elle de semer haine et ressentiment du rejet de leurs parents, pour un simple chiffon, chez des générations d’enfants ?

*Abdullah ! : « Grâce à Dieu ! »

**Misquina ! : « La pauvre ! »

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Le point commun

Une copine m’a demandé d’aider son fils de onze ans en maths : « Puisque tu ne fais rien. »

Elle n’est pas la seule.

Que je ne fasse RIEN depuis plusieurs mois devient une opportunité pour certains qui ne comprennent RIEN depuis des années : « Moi, les maths, je ne comprends RIEN. »

Une prof de maths en jachère, c’est une aubaine. J’avoue ressortir avec le sourire de ces salons dans lesquels on m’accueille pour faire des exercices et faire comprendre des leçons. On me dit merci, on me pose des questions. Une amie russe me sert à la russe du thé et de la tarte aux framboises dans de belles porcelaines posées sur une nappe blanche damassée repassée. Ailleurs je découvre un verre d’eau sur le bureau et une assiette de gâteaux orientaux qui dégoulinent de miel et colleront mes doigts au rapporteur et à l’équerre. Un père restaurateur glisse dans mon sac, entre livres et calculatrice, du soja et un quartier de jambon. Un informaticien m’offre aide et conseils quand je le jugerai bon.

On me reçoit pieds nus, parfois en pyjama, dans des intérieurs sombres ou clairs, aérés ou confinés, ordonnés ou encombrés par des vêtements pendus aux fenêtres et par des bouteilles de lait qui attendent d’être rangées. Partout je suis attendue et bien traitée, et partout je sens le poids de la responsabilité que me font endosser ces parents qui espèrent de moi LA solution. Ce n’est pas toujours possible. L’attente des progrès peut être longue. Je crois au travail mais je ne sais pas faire de miracles. Gavée de pâtisseries et de charcuterie, j’ai peur d’être source de déceptions.

Me voici donc embarquée ce samedi aux origines de la géométrie avec le fils de mon amie, un garçon aussi adorable qu’il est maladroit avec une règle et un compas. La leçon à réviser pour lundi porte sur les droites parallèles et les droites sécantes. Deux droites parallèles en géométrie euclidienne n’ont pas de point d’intersection. Deux droites sécantes ne sont pas parallèles. Sécantes : « sécateur » ? Bof, le champ lexical ne convainc pas l’enfant d’appartement qui n’a jamais taillé de rosiers. Quand deux droites se COUPENT, on dit qu’elles ont un point commun. Je dessine deux droites parallèles et demande à mon jeune élève : « Ont-elles un point commun ? » Oui. « Tu es sûr ? » Oui. « Est-ce que tu vois un point qui est à la fois sur la première droite et sur la deuxième ? » Non. « Donc, ont-elles un point commun ? » Oui. « Elles te semblent comment ces droites ? » Parallèles. « Donc ? » Donc elles ont un point commun. Il est sûr de lui.

Un moment interdite, désemparée, à la recherche d’autres mots pour expliquer, je le regarde dans les yeux et j’éclate de rire à la subite révélation : deux droites parallèles ont un point commun parce qu’elles ont la même allure, qu’elles sont pareilles, qu’elles s’élancent dans la même direction et tracent un même chemin. Elles sont comme deux amis inséparables, similaires en tous points, qui se suivraient dans tous leurs jeux et qui aimeraient tous deux la couleur bleue, la confiture de fraise et le nutella.

Presque vingt ans que je suis prof et je découvre aujourd’hui tous les sens insolites qui peuvent se nicher dans la tête d’un gamin. Avoir un point commun, c’est se ressembler.

Je sors de cette séance ravie par la perspective que ma future « carrière » de prof particulier ne sera pas qu’une descente sociale et qu’un pis-aller financier. Après vingt ans je comprends que le cours de maths si propre copié en classe, n’a pas le sens que je croyais lui donner, pourtant clairement, une fois relu dans le foyer des parents. Il prend des libertés le bougre. Il s’évade. Il s’imagine. N’est-ce pas passionnant ?

Dans la rue, mon sac de feuilles d’exercices sur l’épaule, j’arpente les trottoirs parallèles des rues sécantes et parfois perpendiculaires de mon quartier. Je sonne chez mes amis, les poches pleines de petits papiers quadrillés sur lesquels j’ai noté les noms des interphones et les codes d’entrée. Ces amis je les reverrai ailleurs, chez moi, autour de la table rectangulaire de ma salle à manger carrée. Ces amis je vais les rassembler ce soir autour d’un plat galicien de boulettes de poulet halal et de croquettes aux œufs. Il y aura du thé à la menthe et du vin. Nous échangerons des recettes. Au cours du repas fuseront des idées, des anecdotes, des rires, des récits de coutumes et des accents. Car mes amis sont originaires de Russie, d’Algérie, de Paris, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Guyane, d’Espagne et de Grèce. Notre point commun : des destins parallèles dans ce quartier, l’école en point d’intersection chaque soir et chaque matin de toutes nos trajectoires, et le soin commun de nos enfants qui se sont d’abord liés d’amitié avant de nous faire, nous les parents, nous rencontrer.

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