Matin

Tu as l’air fatiguée !

Un mois de régime, une couche de mascara, du fond de teint et j’ai l’air fatiguée. Pas moyen d’être pimpante, encore moins resplendissante.

La Grande court vers la porte de l’école avec ses dix kilos hebdomadaires de cahiers à signer sur le dos. Le Moyen suit, une bretelle du cartable à l’envers, la capuche de travers, le sac de piscine sous le bras. Ils ont leur goûter pour l’étude, leur bouteille de flotte pour la récréation, la petite voiture pour échanger avec le copain, le collier « amie pour la vie » à offrir à la copine.

Il ne me reste que le Petit, le Riquiqui dans sa poussette qui hésite entre sucer ses doigts et son doudou. Il faudrait deux bouches, ou une plus grande. Sous ses fesses j’ai calé le paquet de couches pour la semaine et les rechanges en cas d’accidents pipipuréecacavomiboue.

Il ne me reste que le Petit et ma sale tronche de fatiguée.

Tu as l’air fatiguée, qu’est-ce que tu as ?

J’ai quarante ans, un boulot et trois gosses.

J’ai corrigé des copies, cuisiné et repassé jusqu’à minuit. Le Petit a perdu son doudou à 2h du matin, il a eu froid à 4h et sa couche a débordé à 5h. Le Moyen a eu mal au pied à 3h15 et a fait un cauchemar à 5h30. Le réveil de mon mari a sonné à 6h30 et le mien à 7h10. Une nuit ordinaire, somme toute assez bonne, sans terreur nocturne de la Grande, sans nez bouchés ni bébés gravissant au milieu de la nuit et à tour de rôle le lit parental avec quatre lapins et trois oursons pour prendre toute la place, s’étaler, donner des coups de pieds et finir par se casser la gueule sur le tapis dans un fracas suivi de cris stridents.

La porte de l’école s’est refermée. Je savoure une seconde cette petite victoire du quotidien d’être arrivée à l’heure avec trois enfants coiffés, dont l’estomac est plein, dont les dents et les mains sont propres. Certains escaladent un sommet, sautent à l’élastique, gagnent des guerres ou des élections, sauvent le monde en se jetant d’un avion. Je suis le James Bond du petit-déjeuner équilibré, des chaussures lacées et du cartable bouclé.

Plus que le Petit à consigner chez la nounou. Un bisou baveux sur le pas de la porte et ne me restera de ma charge matinale que mon sac à dos, mes feutres à tableau et mes stylos pour courir vers le métro.