Les Figurantes – Partie 1

Quels films suis-je allée voir récemment ? Coco et Cars 3.

Merde : il faudra trouver un autre sujet de conversation.

Il est des femmes entre 35 et 45 ans qui n’ont pas d’enfants. Je ne parle pas de celles qui en voudraient. Je parle de celles qui n’en ont pas par choix.

Combien de films sont-elles allées voir récemment ? Combien de livres ont-elles lus ? Combien de combats politiques ou artistiques ont-elles menés ?

Je me demande souvent quelle serait mon activité intellectuelle si je ne devais pas utiliser la quasi-totalité de mon cerveau et de mon temps à penser aux horaires de l’école et de la nounou, au pédiatre et au dentiste, aux vaccins, aux menus, au budget, aux fournitures et aux compotes qui manquent, aux goûters dans le cartable et aux sacs de piscine, aux cahiers à signer et à l’argent des sorties scolaires à donner.

Depuis dix ans que je fais des enfants, j’aurais bien pu faire deux masters. En Géologie et en Histoire ? En Economie et en Sociologie ? En Psychologie ? En Musicologie ? Sur mes étagères sont classés religieusement mes livres d’avant. Ceux datant de mes études initiales de Mathématiques. Ceux datant de mon cursus plus tardif d’étudiante adulte en Lettres modernes. Inutile de faire semblant : j’en ai oublié tous les contenus. Est-ce bien moi qui un jour ai lu et aimé Diderot ? Qui ai rêvé de faire une thèse sur Rousseau ? Et qui sont Bienaymé et Tchébycheff associés pour l’éternité dans un théorème depuis longtemps effacé de mon ardoise mentale ?

Combien de connaissances ont accumulées les femmes qui n’ont pas d’enfants ?

Les femmes entre 35 et 45 ans qui n’ont pas d’enfants me terrifient par le savoir qu’elles ont sûrement, par leur esprit jamais engourdi qu’elles ont le temps de cultiver et de faire briller. Savent-elles donc tout de l’actualité comme du passé ? Ont-elles vu tous les spectacles et lu tous les journaux ? Ont-elles des opinions à défendre ? Savent-elles tout de la littérature de tous les pays ? Sont-elles scientifiques ? Créatrices ? Engagées ? TOUT ?

Je pense à ce que doit être ma conversation en comparaison : BOBONNE.

Je me demande souvent ce que je ferais de mon argent si je ne devais pas utiliser la quasi-totalité de mes revenus en emprunts immobiliers pour avoir la surface de caser les lits et les jouets de tous mes mômes, en fringues taille 3, 8 et 14 ans, en inscriptions au conservatoire, en nounou, en couches et en bouffe pour cinq.

Depuis dix ans que je paie pour mes enfants, j’aurais pu visiter tous les continents. Je n’achèterais pas mes fringues au marché ni mes teintures capillaires chez Leclerc. Je saurais me maquiller, je serais bien colorée et bien coiffée. Même d’allure simplement négligée, je le serais avec art. J’achèterais très chers ces vêtements pour vieilles qui imitent la jeunesse. Je ne m’habillerais pas juste pour ne pas sortir nue et ne pas avoir froid.

A quel point sont belles les femmes qui n’ont pas d’enfants ?

Les femmes entre 35 et 45 ans qui n’ont pas d’enfants m’anéantissent de leurs seins fermes et de leurs ventres plats. Dois-je troquer mes plaintes contre un régime ? Prendre ma vie et mes bourrelets en main ? Compter les calories ne changerait rien. Je n’ai pas pris un gramme en dix ans et trois grossesses mais l’avachissement et l’élargissement sont là, indéniables, irréparables. Ici, sur moi. Mais pas là-bas. Pas sur elles.

Je pense à ce que doit être mon allure en comparaison : BOBONNE.

J’ai des bras épais à porter des gosses, des cartables et des cabas pleins de courses. Des mains à ouvrir des bocaux de cornichons. Des jambes en poteaux télégraphiques à courir après le bus ou à marcher sur plusieurs arrêts pour être à l’heure à l’école. Une grosse santé pour dormir peu, manger vite, discipliner ma vessie et tenir le cap. Une version contemporaine de Madame Cro-Magnon. Efficace, solide, active au foyer. Je pourrais cuire un mammouth en torchant un gosse d’une main et en taillant trois silex de l’autre.  BOBONNE.

Souhaiterais-je être une femme sans enfants entre 35 et 45 ans ? Non.

Honteuse, complexée, taiseuse, en retrait, car consciente d’être BOBONNE. Mais sans envie ni regret.

Madame Cro-Magnon a-t-elle peint la grotte de Lascaux ?

Je le voudrais. Quel beau destin de BOBONNE ce serait !

Un bébé dans la tête – Partie 1

J’aime la fraîcheur qui tombe sur la côte vendéenne en fin d’après-midi. Les plagistes de ce mois d’août, un à un plient leurs tentes, leurs serviettes et leurs parasols. A partir de 18 heures les mouettes et les goélands, venus avec le vent frais qui se lève, remplacent les humains sur le sable.

Les enfants, après la baignade avaient les lèvres bleues et claquaient des dents. J’aime au sortir de l’eau courir avec eux, grelottants, vers le camp, la serviette et le goûter. J’aime les sécher, les aider à passer des vêtements secs, leur donner des gâteaux qui ont toujours eu pour moi une saveur particulière après un bain de mer. Au chaud dans une veste de jogging ou une polaire, nourris, mes enfants, quand d’autres désertent,  tiennent tête aux goélands.

Ils construisent une maison dans le sable. Là sera le salon. Là seront les chambres. Ils font semblant de regarder un DVD, aussi hypnotisés que si l’image était vraie. Ils jouent ensemble, sans hurler, se battre ni se déchirer. Un inespéré moment de grâce.

J’ose alors sortir du sac de plage, un livre. La lecture est malaisée. Chargée du bazar des mouflets, j’ai oublié mes lunettes de soleil. Les pages blanches réverbèrent la lumière crue et mes yeux larmoient. Pas tranquille et pas concentrée je lève la tête entre chaque phrase. Aucun gosse n’a-t-il disparu dans la mer ou dans les dunes ?

Je ne comprends presque rien à ce que je lis. Mais le « presque » est déjà précieux. Je lis trois fois la même phrase ou saute un paragraphe entier, mais j’arrive au bout de la page, puis d’un chapitre. Dans un élan d’espoir gourmand j’ai acheté, début août, un livre écrit par celui qui fut notre guide lors notre visite à la grotte de Lascaux II.

Le Petit menace de s’éloigner du campement. Je m’apprête à bondir mais son attention reste retenue dans le bon périmètre. Le vent a tourné ma page et des grains de sable se logent dans la reliure. Je reviens au début pour relire encore l’ordre, les dates et la présentation du Gravettien, du Solutréen et du Magdalénien. Minus veut aller chercher de l’eau dans son seau. En hâte je me lève pour l’accompagner : la mer, basse, est trop loin. Au retour j’ai perdu ma page.

Je relis alors le Gravettien,  le Solutréen et le Magdalénien. Les illustrations de gravures préhistoriques se superposent dans mon esprit aux chemins tracés dans le sable par les enfants. Est-ce un mammouth ou une route ? Suivant le va et vient trop rapide de mes yeux entre les pages et la plage, des images mentales se forment et se brouillent. Tout se confond. La calcite des grottes avec les galets de quartz et de calcaire disséminés sur la plage. Le foyer d’un Préhistorique avec le nid de sable dans lequel se love ma Grande. Sapiens passe au filtre de ma maternité qui veille.

Les préhistoriens ont retrouvé des traces de foyers, d’os et d’arêtes, et de la graisse de poissons sur des pierres qui avaient servi à les faire sécher. Les Cro-Magnons ne faisaient-ils jamais le ménage en quittant les lieux ? Je me demande ce qu’il resterait de notre passage si un événement climatique ou géologique figeait pour des milliers d’années le sol de la plage après notre départ. Une minuscule route bordée de petits cailloux. Un moule crabe en plastique oublié. La trace d’une serviette qu’on avait étendue. Un jeu de morpions dessiné avec un doigt sur le sable mouillé. Des molécules de crème solaire. Et sur toute la longueur de la plage, les restes de tous les châteaux de sable construits par nos semblables.

Le temps sacré des cavernes

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Le temps sacré des cavernes  

de Gwenn Rigal   chez José Corti (2016)

En ce début d’août, la visite à Lascaux II, le premier fac-similé  de la grotte ouvert en 1983, partait mal. Celle que je croyais être notre guide parlait trop. A un parent inquiet de savoir si ses jeunes enfants se comporteraient bien pendant la visite, elle répondait : « ils se comporteront bien car je sais passionner les enfants ».  Pourquoi mes enfants hurlent-ils et pourquoi mes élèves bavardent-ils dans ce cas ? Est-ce parce que moi je suis trop nulle pour passionner quiconque ? Le premier contact était crispant…

Mais non, notre groupe partait une demi-heure plus tard avec pour guide un immense bonhomme à  poils roux qu’on avait aussitôt envie de suivre. Passionnant sans avoir besoin de le dire, il donnait à cette visite l’impression qu’elle était trop courte. J’en étais à me demander s’il fallait ou non lui donner un pourboire, quand il a parlé de son livre. Mieux valait acheter son bouquin que lui glisser une pièce, geste dont je ne sais jamais s’il est bienvenu ou condescendant.

Ma lecture fut lacunaire : celle d’une mère qui ne lit que d’un oeil pour surveiller ses gosses dans la journée, et qui ferme carrément ses deux yeux ou bout de trois pages le soir quand elle ne les surveille plus. Et pourtant, ce livre est assez clair et intéressant pour que j’en sorte enrichie, curieuse de m’intéresser plus avant à ce sujet, et désireuse de visiter d’autres sites préhistoriques.

Je le relirai, mais déjà j’en retiens les richesses entrevues d’hommes des cavernes qui ne grognaient pas, qui ne manquaient pas forcément de tout (en dehors de la roue et du téléphone portable peut-être), qui avaient des savoir-faire qu’ils savaient transmettre, une culture peut-être religieuse qu’ils partageaient et pouvaient mettre en scène, des enfants comme les miens dont certains ont laissé l’empreinte émouvante de leur petites mains dans les grottes.

Gwenn Rigal montre du respect pour l’intelligence de son lecteur sans chercher à l’écraser par la supériorité de ses connaissances. Sans élitisme obscur ni méprisant, sans codifications sectaires réservées aux universitaires, sans entre soi savant. Sans non plus de simplifications réductrices, ni de vulgarisation trop poussée qui vide le propos de la majeur partie du contenu scientifique.

Gwenn Rigal ne défend pas sa thèse et ne montre pas sa poire. Celui qui fut  peut-être un amateur passionné devenu guide chevronné, ne se présente pas comme chercheur. Il réussit par contre le difficile exercice de rendre compte de la Science. C’est à dire aussi bien des découvertes que des lacunes, des controverses, et de ce qui est peut-être perdu pour toujours.

Au lecteur de choisir, s’il le souhaite, parmi les interprétations présentées celle qui le convaincra le plus, tout en sachant qu’elle peut être partiellement ou totalement fausse. Celle qui m’a le plus séduite est celle des grottes servant de passage entre le monde naturel extérieur et un monde surnaturel au centre de la Terre d’où serait née la Vie. Parce qu’elle est belle. Parce qu’un instant j’ai eu la vision magnifique du bestiaire de Lascaux prenant vie et se mouvant sur les parois pour effectuer son voyage entre les ténèbres et la lumière.

Je suis sortie de ce livre en sachant qu’on ne sait pas (tout), mais la vie de notre prédécesseur sapiens m’est devenue plus importante et plus proche. Est-ce ce que voulait nous dire l’artiste visionnaire qui a façonné pour le préhistoparc de Tursac ouvert en 1984 à quelques kilomètres de Lascaux, cet homme de Cro-Magnon si semblable à nos contemporains dans le métro ?

 

En attendant l’orage

De la baie vitrée grande ouverte du salon ne parvient aucun air frais. Le vent chaud qui soufflait à l’heure du dîner est tombé. Tout est immobile, l’orage promis ne vient pas.

La nuit dernière une moto est passée dans la rue. Le vrombissement de son accélération m’a réveillée et je me suis sentie, dans le demi-sommeil qui me reprenait, flotter dans les gaz enveloppants de son pot d’échappement.

Depuis quelques jours, la chaleur et la pollution nous écrasent. Mais nous ne sommes là qu’en transit entre deux lieux de villégiature à l’air vif et aux arbres nombreux. Il faut attendre. Les 38 degrés de la journée doivent éclater ce soir dans un violent orage annoncé par les médias. Brumisateurs, volets fermés, film en famille et cônes glacés.

Je suis sortie vers 18h30, quand les enfants – gavés de Bourvil et De Funès – tentaient de timides jeux d’eau sur le balcon le moins exposé au soleil.

Dans la rue, les rares passants et moi nous dévisagions pour juger de qui était l’autre fou s’aventurant dans la fournaise. Dans les parcs et les rues piétonnes que j’empruntais s’interpellaient quelques enfants, dotés d’engins magnifiques : vélos à faire des kilomètres qui là, tournaient dans un cul de sac, overboards, mini-motos. Les jouets luxueux de ceux qui ne partent pas en vacances. Les jouets de ceux qui vont au bled un an sur deux car les billets d’avion pour toute la famille sont trop chers pour voyager tous les ans. Les jouets de ceux qui attendent leur tour pour quitter, l’an prochain, les rues désertées du quartier.

Une année nous sommes restés, nous aussi, dans les limites de quatre rues jusqu’au 15 août. Fermant une impasse et donnant sur un discret jardin secondaire de la ville encerclé par la cour de l’école et par un groupe d’immeubles, était un Centre Social pour les jeunes du quartier. Chaque après-midi les animateurs du Centre alignaient des tables à l’ombre des arbres du parc et accueillaient les promeneurs, les enfants désoeuvrés, les mères en manque de bavardages, sans inscriptions ni questions. Nous en avons profité. Nous avons profité des perles, du bricolage et du bavardage. Une travailleuse sociale m’a encouragée à entrer profiter d’une petite bibliothèque constituée là, dans leurs locaux, certes préfabriqués, mais idéalement situés dans un creux de verdure au cœur de la ville. Des étudiantes nous ont questionnés sur nos habitudes alimentaires pour un dossier de faculté. Et je me souviens de l’animateur qui faisait danser ma Fille au rythme de Papaoutai, et qui, par une chaude journée, bravant avec bonheur les habituels interdits maternels, s’emparait du tuyau d’arrosage du potager pédagogique planté là par l’école, et aspergeait généreusement les enfants fous de joie.

Et j’ai le sourire au souvenir de ces longues semaines d’été pendant lesquelles nous n’avions pas bougé. Et j’ai le sourire chaque fois que j’entends Papaoutai.

Le Centre social a été démoli au printemps dernier. Le terrain était trop idéalement situé pour n’accueillir longtemps que des préfabriqués. De cette friche sur laquelle est échouée maintenant une immense benne à ordures en métal rouillé que mon Dernier montre chaque jour du doigt en criant « bato bato», sortira bientôt un nouvel immeuble dont l’ancien potager sera l’espace vert privé. Venez vivre côté parc à 500 mètres du RER et de la future ligne de métro !

Dans le parc dans lequel aucune table ne vous attend plus, deux parents, assis sur des bancs distants, cet après-midi, regardaient leur téléphone. Leurs enfants s’activaient mollement sur l’aire de jeux, sans cris, leurs gestes comme ralentis par un air qui aurait épaissi.

Poursuivant mon chemin dans les rues surchauffées, je suis passée devant les terrasses des cafés, s’étalant au milieu des divers chantiers ensommeillés en ce mois d’août. Encouragés par une nouvelle majorité municipale et par une loi de densification toujours plus poussée de la petite couronne parisienne, les immeubles sortent partout de terre. Là c’est un garage qui a été démoli, plus loin des grues se préparent à écraser les anciennes serres municipales déplacées à la périphérie de la ville et l’ancienne cuisine collective scolaire délocalisée sur une autre commune pour mieux servir du poisson toujours pané, mais bio.

Installés pour la journée aux terrasses, les rebeux me regardent, longuement, passer. Avec ma robe de plage à 10 euros du marché, trop fluide et trop décolletée, j’ai l’impression de marcher nue. Je dois ressembler aux dessins de mère à gros nénés que font mes enfants quand la maîtresse leur demande de représenter leur famille.

Ce soir, la pluie ne vient toujours pas. Les seules gouttes d’eau sont celles s’échappant d’un balcon plus haut qu’on arrose. Mais un vent frais s’est levé.