Le monde rétréci – Partie 1 : le balcon

Soufflant dans mon biniou aussi fort que me le permettait ma résistance au soleil par trente degrés, réussissant enfin à marquer le pas sur les temps de notre marche, je passais ce dernier samedi sous les balcons d’une ville normande. Dernier défilé plutôt sympathique de notre saison 2018-2019. Derrière nous des patineuses à roulettes en jupettes, T-shirts et bérets marins, exécutaient sauts et figures. Plus loin des chars, des fanfares, des majorettes du coin et un groupe de Polynésiens venus avec nous de Paris. Des formations invitées et rémunérées, comme la nôtre, s’intercalaient avec des associations locales qui avaient préparé costumes et chorégraphies toute l’année. Les peu seyants pantalons noirs et les étouffants gilets de velours  de notre bagad étaient bien moins glamour que les plumes, les strass et autres soutifs en noix de cocos des femmes des autres groupes.

En tête de cortège des agents municipaux distribuaient des roses et des paquets de confettis au public sorti regarder la cavalcade. Des voisins se saluaient sur le pas de porte des maisons. D’autres avaient choisi de rester chez eux pour voir passer le défilé sous leurs balcons.

Le nez levé vers ces spectateurs, n’arrêtant jamais de souffler, je me suis rappelé que j’avais moi aussi découvert cet orchestre qui deviendrait le mien, un jour qu’il défilait sous mes fenêtres. Il pleuvait.

Quand nous avons emménagé dans notre appartement, je ne cessais d’être étonnée par la vue sur le morceau de quartier que mes doubles rideaux encadraient. Je regardais, je prenais des photos.

J’admirais les saisons : la verdure des arbres s’épaississant chaque jour un peu plus au début du printemps, le parc et les immeubles d’en face, bien visibles au travers des branches dépouillées de l’hiver. La patinoire de Noël. La neige un samedi matin d’école buissonnière quand j’avais un peu exagéré l’impraticabilité des routes pour aller jusqu’au lycée.

J’ai regardé, fascinée, des orages de grêle et des tempêtes se lever. J’ai photographié le ciel, heureuse d’habiter en étage élevé : les couchers de soleil, la lune, les nuages, les traînées des avions. Des feux d’artifice. Un incendie proche une fois il y a longtemps. Et l’incendie plus éloigné de Notre Dame, récemment.

J’ai vu des acrobates dans le parc et des ouvriers équilibristes sur des toits. J’ai vu des travailleurs de nuit enlever puis refaire l’asphalte de la rue. J’ai vu des travailleurs de jour peindre puis effacer un passage piétons au gré des nouvelles percées de routes et des nouvelles constructions. J’ai vus des meubles entassés au bord de la chaussée, jetés après un décès.

J’ai vu mon piano arriver, tout noir, roulé sur le trottoir.

J’ai vu les hélicoptères de secours de l’hôpital et les hélicoptères de surveillance du 14 juillet.

J’ai vu une voiture brûler.

J’ai vu le palais de justice s’élever.

Je regarde tous les jours de congé, quand arrive l’heure du déjeuner, mes enfants et leur père dans le parc : sont-ils au manège, aux balançoires, aux jeux ? Vont-ils bientôt rentrer ? Sont-ils déjà sur le chemin ou retardés par quelque voisin ? Oserai-je un jour souffler dans ma cornemuse pour les appeler à table ? Je suis tentée.

Ma vie est-elle étroite que j’aime à ce point la vue, déjà mille fois photographiée, de mon balcon ? Je ne peux m’empêcher de penser à Smoke, un scénario de Paul Auster et un film de Wayne Wang de 1995. J’avais vu ce film et lu son scénario bien avant d’emménager dans cet appartement, et pourtant, j’avais été fascinée par Auggie –  le gérant d’une boutique de cigares joué par Harvey Keitel – qui photographiait chaque jour sans faute, à huit heures précises du matin, le même trottoir en face de son magasin. Un cadre pour la vie qui passe.

Un cadre étroit qui a beaucoup à raconter.

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Smoke

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Smoke de Paul Auster (1997) chez Actes Sud

J’ai commencé à lire Paul Auster il y a vingt ans parce que je voyais sa photo dans les librairies et parce qu’il était super beau. Un regard cerclé de noir, comme maquillé.

Alors que j’écris cette fiche de lecture, je jette un coup d’œil sur Internet et je revois la photo exposée dans les librairies à la fin des années 90. Il y en a de plus récentes. Paul Auster a vieilli mais je constate qu’il a beaucoup écrit depuis que j’ai cessé de m’intéresser à lui. J’ai du temps à rattraper.

Paul Auster n’était pas qu’une belle promesse en photo : j’ai adoré ses livres. Il est le premier auteur américain que j’ai aimé. Et puis je l’ai doucement oublié. Son souvenir m’est brusquement revenu la semaine dernière. Je photographiais pour la centième fois peut-être les nuages orangés du soir depuis ma fenêtre, et je me suis demandée si je n’étais pas un peu pitoyable, femme sans emploi, accrochée tous les jours à mon chez moi, qui n’avait rien d’autre à faire et pas d’autres perspectives que celle de photographier mon banal morceau de ciel quotidien.

Où avais-je vu ça ?

Me sont revenues alors l’histoire et l’image d’Auggie, le gérant d’une boutique de cigares à Brooklyn dans Smoke de Paul Auster.

Smoke est un scénario de Paul Auster pour un film de Wayne Wang.

Auggie est peut-être un personnage pitoyable, sans grand destin, accroché à son petit emploi, qui photographie chaque jour la même vue à heure fixe de son petit quartier. Changent les saisons, le temps, les passants. Son client puis ami Paul Benjamin, écrivain, comprend mal l’intérêt de ces photos toutes pareilles, soigneusement développées, rangées et datées, jusqu’à ce qu’il y découvre, parmi les passants d’un matin, sa femme, morte peu après dans la fusillade du braquage d’une banque.

Smoke est une histoire de quartier qui finit bien. C’est une histoire où les gens gentils ordinaires s’en sortent, et s’unissent. C’est l’histoire de 5000 dollars volés par des méchants mais ramassés par un mec bien, qui rembourseront les 5000 dollars de marchandises gâchées d’un Auggie bourru trop sympa, pour finalement servir à une mère voulant sortir sa fille de la galère. Le circuit vertueux d’un argent bien mal acquis servant de prétexte à des rencontres, des retrouvailles, des cicatrisations de plaies anciennes, des dialogues drôles, émouvants dans la légèreté, sans guimauve.

Alors que le soleil se couchait devant mon balcon, j’ai lâché mon téléphone et mes photos pour rechercher Smoke dans ma bibliothèque. Je l’avais lu assez tardivement finalement : le marque page laissé dans le livre était une convocation datée de novembre 2006, signée de mon premier proviseur adjoint, à une réunion de crise portant sur une classe difficile… Déjà ? J’avais oublié cette difficulté, idéalisant peut-être mes premières années.

J’ai relu Smoke. La photo de couverture représentant Harvey Keitel dans le rôle d’Auggie m’a donné envie de regarder de nouveau le film pour lequel ce scénario a été écrit en 1995.

Cette envie fut le point de départ d’une soirée entière d’errances sur la toile. You Tube ne connaissait Smoke en français que par de courts extraits, et de multiples sites de streaming soi-disant gratuits, se proposaient toujours de m’abonner pour finir par clairement me facturer ou par maladroitement me demander – sans raison financière bien sûr – mes numéros de carte bancaire. J’ai fini par lancer Smoke dans une version de mauvaise qualité doublée en espagnol. Je ne sais pas pourquoi les doublages espagnols me paraissent toujours grotesques, mal joués, sans variété, à l’intonation stéréotypée. Est-ce l’impression laissée par une langue que je ne maîtrise pas complètement ? Est-ce parce que le débit de mitraillette de l’Espagnol s’accommode mal, sans paraître artificiel, du rythme anglo-saxon ? Est-ce parce que les doubleurs espagnols sont au nombre de deux – un homme et une femme – dans tout le pays et qu’ils font tous les personnages de tous les films en usant toujours de la même intonation ?

Mais j’ai été heureuse de revoir les personnages d’Auggie, de Paul, de Jimmy…

Smoke – le scénario et le film – est indissociable de Brooklyn Boogie – le film et le scénario.

Brooklyn Boogie a été écrit et tourné dans la foulée de Smoke, parce que l’équipe ne voulait pas se séparer. Les personnages de Smoke sont restés, des guest stars sont arrivées, et Brooklyn Boogie s’est construit sous la forme de scénettes d’un monde qui défile, plus seulement devant, mais à l’intérieur de la boutique d’Auggie.

Colère

On attend d’un enfant qu’il marche à un an. J’ai marché à dix mois. Je n’en cours pas plus vite pour autant. Mes enfants, sujet au vertige dès 80 cm, ou trop heureux de glisser sur leurs fesses, ont pris leur temps. Quinze ou seize mois : trop grands, déséquilibrés, prudents.

Que puis-je attendre d’un blog à un an ? On ne peut pas dire qu’il coure lui non plus. Peut-être que trop de visites me donneraient le vertige.

Que fait un blog d’un an ? Il se répète comme se répète le cycle de l’année. Juin est revenu, et avec lui le show final des clubs et des écoles*, dans une débauche de concerts et de festivités. J’ai l’impression d’un gigantesque complot pour nous épuiser. On se croirait dans une administration quand il faut dépenser tous les crédits de l’année au risque de les perdre et qu’ils ne soient pas reconduits : toute notre énergie doit être soldée avant le premier juillet.

En même temps que mon agenda électronique se remplit tous les jours de points verts ultra importants et de rappels, les batteries de ma fille se vident. Je la vois traîner sa fatigue et son rhume des foins du canapé du salon à son lit, choisissant parfois de s’arrêter sur le chemin de l’un à l’autre pour s’enfermer dans les toilettes et profiter en paix de sa BD. Dernier bastion contre les attaques à répétition de la maîtresse et du prof de violon, la porte des chiottes résiste aux sollicitations impérieuses d’un emploi du temps trop chargé, et aux petits frères qui trépignent et tambourinent en se tenant le zizi.

Pendant quatre ans et neuf mois d’école élémentaire, ma fille a découvert, étudié, révisé, re-révisé, le sujet et le verbe. Au mois de juin de CM2 la maîtresse a décidé qu’il serait judicieux d’apprendre et d’évaluer dans la foulée les propositions indépendantes, coordonnées, juxtaposées, principales et subordonnées, les compléments circonstanciels de temps, de manière, de lieu, de but, de moyen, les compléments d’objets directs et indirects, les verbes d’état et les attributs du sujet.

Ma fille sème partout des petits mots griffonnés avec colère : « école démission ». Ils glissent sous les meubles, dans son lit, parmi les lettres, colonisent les tiroirs de mon bureau, se scotchent aux murs, coincent les portes.

Pour faire bonne mesure avec le gavage grammatical tardif, le prof de violon s’est mis en tête de se raccrocher au wagon déjà surchargé de la fête de la musique. Agrippant par les crins de son archet ma fille qui violine depuis trois ans, il a décidé – faveur ultime – de l’entraîner dans le projet délirant de jouer avec des élèves pratiquant leur instrument depuis dix ans. Un mix celtique et médiéval que les parents écouteront assis en plein air sur des bottes de foin. La Mairie a fourni aux enfants musiciens des tuniques entre elfes et vilains.

Voilà donc ma fille récompensée d’avoir crincrinné ses gammes avec conscience et régularité toute l’année, par l’octroi d’un défi aussi valorisant qu’emmerdant. Le morceau irlandais enchaîne avec vivacité des triolets. Ma fille, tout à son application à jouer juste, traîne. Les répétitions avec les grands élèves de l’orchestre ont été terribles : elle cavale, échevelée et en panique, sans pouvoir rattraper les autres pupitres.

Il était content de son coup le prof de violon : il fallait la tirer vers le haut et presser le citron. Ma fille encore jeune est un fruit juteux et rebondi qui pourrait s’assécher à l’adolescence. «  Il faut presser le citron tant qu’il y a du jus » m’a-t-il dit. Le problème est que pour l’instant mon enfant citron n’arrive surtout pas à presser le tempo.

Elle commence à taper du pied, violemment et même pas en mesure. L’archet vole en dangereux moulinets. Elle croise les bras, renfrognée. L’acide citrique commence à me piquer le nez. Ras le bol de la fête de la musique. Je propose de téléphoner au prof pour expliquer qu’on renonce au massacre. Cris et hurlements : la belle ne veut plus travailler, mais elle refuse tout autant d’abandonner. Fatiguée de tout ça, impuissante, je perds patience. Mon ton qui monte à l’extrême se heurte au silence buté de l’enfant presque ado qui oscille entre ancienne bouderie et nouvelle rébellion. Dans son regard noir et dur je reconnais l’angoisse trop familière d’être piégée, coincée entre la difficulté insurmontable et l’impossibilité de renoncer. Moi-même je bloque, incapable de décider s’il faut laisser l’agrume mûrir en paix ou presser violemment les dernières gouttes.

La nuit a heureusement fait une partie du travail, et le lendemain, le métronome par son clac clac monotone a ramené la paix. 72 battements par minute, puis 80, puis 92 ont dompté les triolets. Enfin. Ma fille tiendra sa partie dans le festival des touchantes fausses notes enregistrées par les cent caméras des cent parents qui ont comme moi sur leur calendrier, les multiples points verts ultra importants et les nombreux rappels des auditions de leurs enfants.

*Voir Apprentissage – Partie 2  Juillet 2018

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TRIBUNE des super héros

Une fois n’est pas coutume, voici un texte que je n’ai pas écrit. Il a été rédigé ces jours-ci par des élèves de classe de Première d’un lycée d’Épinay-sur-Seine (93). Ils étudient dans un lycée en chantier depuis septembre 2018. Il fallait rénover entièrement l’établissement, mais sans savoir que faire des élèves pendant ce temps. On les a laissé dedans. Gravas, poussières, bruit, préfabriqués, toilettes inexistants ou bouchés.

Une année de galère pour les élèves, les personnels, les enseignants.

Vous avez dit : « Égalité des chances » ?

Vous avez dit : « École de la confiance » ?

Un jour un collègue m’a dit que nos élèves que la France méprise tant étaient les « super héros du quotidien ».

Tribune.

« Aujourd’hui, nous qui venons de passer le bac français, nous élèves de Seine-Saint-Denis, Nedjma, Chaïneze, Karim, Claire, Léa, Alex, Thehasna, Amel, Chantal, Chimamanda, Délia, Nelia, Farah, filles et garçons, hétéros, homos, juifs, musulmans, chrétiens, Blancs, Noirs, métisses, Algériens, Iraniens, Soudanais, Sri-Lankais, Ivoiriens, Tunisiens, Maliens, tous Français, nous avons des choses à dire : l’école de la République ne réserve pas les mêmes conditions à la jeunesse de Seine-Saint-Denis, aux fils et filles d’immigrés, aux pauvres qu’aux élèves des centres-villes. Et, pour nous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : vous préférez vivre ensemble « entre vous », plutôt que de vivre ensemble « avec nous ».

A la rentrée 2018, que nous avons faite trois semaines après le reste de la France en raison de problèmes techniques et administratifs, nous nous frayons un chemin au milieu de ce qui nous est apparu comme un immense chantier au centre duquel étaient alignées et superposées des boîtes, des préfabriqués. Notre lycée ressemble à un camp de regroupement. Un peu plus tard, nous découvrirons la réverbération assourdissante des sons dans ces boîtes que nous apprendrons à nommer salles de classe.

Conditions d’examen à peine croyables

Notre scolarité est donc censée se dérouler dans le brouhaha des travaux, dans le bruit continu des marteaux piqueurs et des perceuses, dans des salles trop petites pour tous nous accueillir, trop froides en hiver et trop chaudes en été, dans un établissement où il n’y a plus ni cour de récréation, ni aucun espace abrité où nous retrouver, discuter, travailler, vivre…

C’est pourtant dans ces conditions à peine croyables que nous avons préparé notre bac de français, présenté notre oral de travaux personnels encadrés (TPE) devant un jury qui peinait à nous entendre, et supporté des coupures de courant et d’eau, l’entrée des salles inondée les jours de pluie, des mares à enjamber et, quand on ne trouve pas de planches pour les éviter, des journées entières passées avec les chaussures mouillées.

Quant aux toilettes des 800 filles, il n’y en a que deux qui ont de la lumière. C’est mieux que rien : au début de l’année, aucun WC ne fonctionnait ! En cas de nécessité, nous avions été autorisés à rentrer chez nous. Obligés de supporter des conditions indignes, nous étions autorisés à y échapper mais au prix de cours manqués !

« CE QUI EST ADMIS DANS LE “93” NE L’EST PAS AILLEURS. CE QUI EST POSSIBLE POUR NOUS SERAIT SCANDALEUX POUR LES ENFANTS DES CENTRES-VILLES ET DE LA CAPITALE »

Non, ce que nous venons de décrire n’est pas une fiction, nous n’étions pas candidats à un nouveau concept de jeu télévisé mais candidats au bac.

Cette scolarité s’est bien déroulée dans un établissement secondaire public, en France, durant l’année scolaire 2018-2019. Le drapeau de la République qui flotte à l’entrée de notre lycée est là pour en témoigner. Comme la devise qui est inscrite à son fronton, comme dans tous les établissements scolaires de France. Liberté, Égalité, Fraternité. Ces trois mots vaudraient-ils plus pour certains que pour d’autres ? »

Concert

Aujourd’hui je dois traverser Paris. J’ai pris dans ma poche un tout petit essai du pianiste Alexandre Tharaud. Il est très connu mais je ne le connais pas. Il y a bien longtemps que j’ai décroché du monde des musiciens. Je n’écoute plus de disques.

Bercée par les cahots du métro, saturée du bruit et de la chaleur des autres voyageurs, je regarde le visage de l’auteur sur la couverture. Je ne le trouve pas agréable : trop régulier, trop blanc dans un costume trop noir. Mais son livre me plaît. Il est étrange d’entrer dans les pensées d’un artiste, d’imaginer la sensation de la scène, de presque vivre la préparation d’un concert.

Je suis bien loin de tout ça. Le visage d’Alexandre Tharaud me fait penser au visage de mon professeur particulier de piano. Lisse, blanc et blond, juvénile pour toujours. Mon professeur de piano me demande souvent ce que je pense d’une œuvre et quelles sont mes réflexions sur son interprétation. A ma grande honte, je ne pense rien. J’ai l’impression de n’avoir aucune idée ni aucun vécu disponibles pour nourrir le morceau que je joue techniquement honorablement, mais sans âme. Je me fais l’effet d’une petite enfant de quarante ans.

Alexandre Tharaud pense beaucoup.

Maintenant que je connais son livre, j’ai repéré sa photo sur plusieurs pages du programme 2019-2020 de la Philharmonie, la nouvelle grande salle de concerts de Paris. Je n’ai pas acheté de places pour ses concerts. Un instant la curiosité m’a titillée, mais les récitals et la musique de chambre me gonflent. Ça n’a pas toujours été le cas. En ce moment j’ai besoin de symphonique, d’une scène pleine et d’un son énorme. Et puis j’ai peur de ne pas comprendre ce que ce pianiste a de si spécial. Et si j’étais insensible ? Et si j’étais la seule à ne pas entendre son génie ?

J’ai été élevée dans un milieu de musiciens, nourrie aux concerts et aux opéras, mise dès six ans devant un clavier de piano, mais j’ai le sentiment de n’avoir aucune culture musicale. Je ne sais pas en parler. J’oublie toujours tous les compositeurs. J’ai rarement des opinions sur les interprètes que je vais écouter. Je ne pense rien de la musique, ni de celle que je joue, ni de celle que j’écoute, mais la musique m’aide à penser… à autre chose, à tout. Pas en disque. Ou alors à fond dans la voiture quand je suis seule. Plutôt en concert. Tout est alors plus clair. Je pense mieux quand je marche ou dans l’obscurité d’une salle de concert.

Et je suis très bon public : pour les autres comme pour moi. Je joue mal, mais mon imagination construit des merveilles à partir des sons boiteux que je produis. La musique est une base sur laquelle mon cerveau brode et s’évade.

Difficile dès lors d’être une mélomane intelligente. Je n’ai jamais d’impressions à partager à l’entracte. Je préfère donc assister seule au spectacle. Ou avec un ou deux de mes enfants qui ne sont pas gênants. Pour eux et pour moi j’ai pris des places pour quatre concerts de la saison 2019-2020. Si ma carrière et mon salaire devaient prochainement s’écrouler, j’aurais toujours ces concerts qu’on ne pourra pas m’enlever. Je suis un petit écureuil qui a caché quatre noisettes savoureuses en prévision d’un hiver pécuniaire.

J’ai honte de n’avoir rien à dire quand je vais au théâtre, mais ça m’est égal quand je vais au concert. Dans une salle de concert je suis chez moi, même si je n’y connais personne et même si je n’y vais que quatre fois par an. J’emmerde ceux qui pensent que je devrais me comporter autrement. Je ne prends pas de coupe de champagne ni de Perrier à l’entracte. Je ne ris pas avec mes amis. Je n’ai aucun avis. Ma tête a d’ailleurs voyagé très loin lors de la première partie du programme musical. Au point d’oublier ce qui s’est joué ? Impossible alors de me concentrer sur les mérites comparés de l’interprétation de cette soirée avec celle de tous les disques primés des quarante dernières années. Ceux qui rient fort, qui commentent en connaisseurs, qui occupent l’espace, me font l’effet d’avoir besoin de se rassurer et de se légitimer. Ils ne sont pas chez eux. Il n’y a que chez soi qu’on a le droit d’être silencieux.

Alexandre Tharaud consacre quelques pages à la salle, à son public. Ces pages me parlent. J’y retrouve ma propre expérience de spectatrice. Allant autrefois souvent seule aux concerts et peu encline aux discours critiques, j’avais tout le loisir d’observer, d’écouter la salle. Parfois j’attendais, un peu inquiète de voir qui viendrait s’asseoir dans le siège vide à côté de moi. Je craignais le cadre sup en costume, de ceux qui transpirent et qui ont bu quelques verres lors d’un déjeuner d’affaires. La sueur à la vinasse est sans doute la seule chose qui peut me gâcher un concert : une amarre solide contre mon envol imaginaire.

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Montrez-moi vos mains

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Montrez-moi vos mains d’Alexandre Tharaud (2017) aux éditions Grasset.

Il m’arrive de choisir un livre parmi ceux qui s’empilent, non lus sur mes étagères, pour son petit format. C’est l’occasion d’un long trajet en métro ou d’une attente chez le médecin qui va le sortir de la pile, lui donner la priorité sur tous les autres bouquins remis à plus tard. Il rentre parfaitement dans mon sac, ou dans ma poche, il est facile à tenir d’une main.

C’est le cas de l’essai d’Alexandre Tharaud : Montrez moi vos mains. Pas même deux cents pages écrites pas trop petit. On me l’a prêté. Je n’avais pas trop envie de le lire, mais je l’ai glissé dans mon jean et je suis sortie.

Je redoute les discours savants sur la musique. Je ne m’y retrouve pas, et même si la musique a beaucoup d’importance pour moi puisque je pratique, bien imparfaitement mais presque quotidiennement, deux instruments, j’avoue que j’ai arrêté de m’intéresser à des questions aussi cruciales que celle de savoir si des croches doivent être liées, piquées ou lourées dans telle mesure de tel morceau. Je m’apprêtais donc à me faire chier grave à la lecture de ce petit opus dont la couverture, jouant sur le noir de l’habit et le noir du piano, n’invitait pas particulièrement à rire.

Aucun ennui pourtant. Je dirais que cette lecture m’a extraite de la réalité dans laquelle je lisais. Peut-être étais-je bercée par le tangage du métro ? Ce livre est un voyage à travers le monde, d’une scène à l’autre. Je l’ai lu, prise par le roulis des bus et des rails, sillonnant Paris.

Alexandre Tharaud parle de concerts qui ne se réduisent pas aux instants sur scène, mais aux heures qui les précèdent et qui leur succèdent : avions, chambres d’hôtel, réflexions, concentration, natation, rencontres humaines, mode de vie et insomnies.

Me suis-je identifiée au héros ? L’ai-je rêvé ? Au contraire. Tout ceci m’a confirmé que la vie d’artiste n’aurait pas été pour moi. Il n’est pas inutile de savoir ce qu’on n’est pas pour ne pas fantasmer le romantisme d’une  existence de concertiste.

Un jour je regardais un chef d’orchestre à la carrière assez belle qui s’agitait sur la scène de la Philharmonie de Paris. Quel beau destin, pensai-je. Et puis il s’est trouvé que j’ai croisé le chemin plus ordinaire de son frère qui m’a dit à propos du chef international, tant admiré sur son piédestal : « Oh là là, il en a ras le bol des voyages et des avions ! »

Naïve idéaliste, j’en fus surprise, mais en fait oui, j’en aurais ras le bol aussi.

Alexandre Tharaud n’en a pas ras le bol. Une telle divergence entre ce que je lisais et ce que j’aurais pensé à sa place m’a mise mal à l’aise. C’était comme faire la connaissance d’un étranger vivant aux frontières de ma compréhension. C’était entrevoir une toute autre forme de pensée, comme construire une toute nouvelle branche des mathématiques en changeant les axiomes de départ. Deux univers parallèles dont aucun n’est plus légitime ni meilleur que l’autre.

Il faut bien pourtant que l’auteur et le lecteur se rencontrent quelque part au fil des pages. C’est du moins ce qui me semble indispensable pour aimer un livre. J’ai trouvé un accord – est-il Majeur ou mineur ? – dans le regard qu’Alexandre Tharaud pose sur les gens. Il voit comme j’aimerais voir, avec justesse, humour et sans hauteur. Il en parle bien, et  c’est heureux pour la transmission de son expérience car son point de vue me sera à jamais inaccessible.

Je vois la scène depuis la salle, et lui la salle depuis la scène.

Bienvenue au Rectorat

Ce matin j’ai rendez-vous au Rectorat.

Le 28 mars, la psychologue m’a dit que je ne pourrais plus retourner travailler dans mon lycée. Jamais. Ce que je croyais être un congé d’un mois s’est transformé en gouffre.

Je ne suis pas impatiente de retourner faire le clown triste devant mes classes et j’ai souvent rêvé d’arrêter, mais enfin, il faut bien avoir une identité. La mienne est d’être prof et mère. Je perdais brusquement la moitié de ma vie.

J’ai appelé la direction des personnels de mathématiques du Rectorat, la DPE 10, et personne n’a été surpris. « Vous avez vu où vous enseignez aussi ? », m’a-t-on dit.  Je n’arrivais pas à y croire : je me tournais vers la DPE 10 comme vers une mère, je voulais qu’elle me réaffirme un sentiment d’appartenance à une famille professionnelle qu’on m’annonçait ne devoir bientôt plus être la mienne, et je découvrais que le Rectorat SAVAIT qu’on nous sacrifiait. Il me semblait tout à coup que mes collègues et moi étions les derniers naïfs à croire que notre lycée était encore un lieu d’enseignement et que nous avions encore un métier. Le reste du monde n’était-il pas en train de rire, penché sur notre cage, amusé de notre aveuglement à faire tourner sur place notre roue comme si nous allions, par nos efforts, nos cours, nos copies corrigées à l’heure et notre foi, avancer ?

Il faut des imbéciles qui acceptent de faire tourner la roue.

Ce matin j’ai rendez-vous au Rectorat. La ligne 8 du métro n’en finit pas de serpenter, de s’arrêter, de sonner, de repartir. Le trajet me semble plus long que l’attente – deux mois et demi – entre la demande et l’obtention d’un rendez-vous au service académique des ressources humaines.

A l’entrée du Rectorat on me demande ma carte d’identité pour l’échanger contre un badge visiteur. Mon badge visiteur porte le numéro 93. Je me demande si c’est une blague.

J’attends au huitième étage, dans un long couloir sans fenêtre. Tout est calme. Moquette bleue, chaises molletonnées alignées des deux côtés pour attendre aux portes des bureaux. Parfois une porte s’ouvre, des agents sortent, circulent discrètement, nous saluent – nous qui patientons assis sur les chaises – avec la douceur qu’on accorde aux malades. Une femme passe, un mug isotherme coloré à la main. Peut-être un cadeau de fête des mères. Une photocopieuse ronronne.

La femme qui me reçoit est d’une grande bienveillance. Elle a imprimé mon CV qu’elle ne semble pas avoir eu le temps de lire, mais elle m’écoute. Oui, elle connaît mon lycée. Elle en lève même les yeux au ciel. Non, elle ne juge pas ma défaillance. Elle prend des notes et m’abreuve de sigles que j’essaie d’intégrer : CFP, CPF, DAMESOP, DAFPEN, CMO, CML.

Je peux demander une mise en disponibilité d’un an – un an de congé sans solde – mais je ne l’obtiendrai pas parce qu’on manque de profs de maths. Je peux demander un an de congé formation, mais je ne peux pas demander de financement pour une formation d’un an, or une formation d’un an coûte 8000€. Je peux demander le financement d’une formation courte, mais sans congé pour la suivre. Je possède un compte personnel de formation mais il n’est abondé que depuis le 1er janvier 2018, donc toutes mes années de travail ne me donnent droit qu’à vingt heures de formation payées. On apprend quel métier en vingt heures ? Je me sens prise au piège.

La jeune femme compatissante assise devant moi ne veut pas me laisser partir avec pour seule perspective une impasse. Je peux, me dit-elle, demander un poste au Rectorat, avoir mon mug isotherme et prendre la ligne 8 tous les jours. Il est possible aussi de me reclasser sur un poste administratif de catégorie B ou C dans un lycée tout en continuant à me verser mon salaire de catégorie A, sans égard ni justice pour mes nouveaux collègues, plus expérimentés dans ces tâches que moi et pourtant moins bien rémunérés. L’Éducation Nationale n’abandonne pas ceux qu’elle a brisés.

Mais je ne veux pas être une brisée reclassée. Je ne veux pas de pitié ni de placard médicalisé pour profs déprimés et vidés. Mon avenir est-il d’être un boulet dépressif surpayé dans un service ? A quarante et un ans je veux apprendre et exercer un autre métier pour lequel je serais compétente. Je veux hurler que je ne suis pas morte.

A midi la ligne 8 qui me ramène chez moi, remplie de musiciens mendiants et de bouffeurs de sandwichs odorants, est interminable. Le marteau dans ma tête a repris son travail*. A la maison pourtant un joli bouquet de roses et de pivoines m’attend dans l’entrée. Mon Fils le Petit court vers moi excité : il a vu ce bouquet chez le fleuriste du quartier et l’a voulu pour maman. Il est si content ! Ce n’est pas la fête des mères, ni mon anniversaire, mais si je suis une prof de quarante et un ans brisée et prise en pitié pour être reclassée, je me dis que s’il fallait perdre la moitié de ma vie, j’ai perdu celle qu’il fallait perdre, et gardé la meilleure. Sans regrets.

*Voir Tempête de maux de tête mars 2019.

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