Cornemuse

Marchant le long de la mer dans l’obscurité, je rentre chez moi. Ma silhouette est semblable à celle du pêcheur qui rentre après le coup du soir, sa canne sur l’épaule. Sauf que c’est une cornemuse que je porte et que son grand bourdon qui pèse contre mon cou ne se termine par aucun hameçon, mais par des pompons.

C’est une drôle de bête une cornemuse. Les quelques promeneurs de cette fraîche soirée se retournent amusés s’ils reconnaissent que l’étrange instrument n’est décidément pas une canne à pêche. On échange souvent quelques mots. C’est plus original qu’un piano, même si aucun piano ne se porte à la plage, nuitamment sur le dos.

Simple musicienne amateur, si je dois cependant me définir, je suis surtout joueuse de piano*. Face à ma cornemuse, je me dis pourtant le plus souvent que je ne suis rien du tout. Saoulée par le brouillard sonore qui sort de tous les trous de l’engin quand je le fais couiner, mon oreille – assez honnête, sans être fine, pour débusquer les déraillements de ma fille au violon – rend les armes devant les cinq Si bémols du « sac à tuyaux »** qu’une vraie sonneuse devrait savoir mettre d’accord.

La lecture du pianiste Alexandre Tharaud*** m’a un peu rassurée sur cette honteuse incapacité. Tout en rendant en effet hommage aux accordeurs de pianos, il explique comment les pianistes – fussent-ils d’immenses artistes – ne connaissent rien à leur encombrant instrument dont ils délèguent aux soins d’autres professionnels, l’accord et l’entretien.

La cornemuse au contraire se bidouille. La cornemuse ne peut s’exprimer avec justesse et puissance que grâce à l’assemblage hétéroclite sur ses grands bois, de scotch, de téflon, de fils noirs poissés et de bouts de ficelle jaune. Bricolage de plombier, astuces de traqueurs d’humidité allant parfois jusqu’à dissimuler dans ses flancs de petites boîtes de litière pour chat, la cornemuse cache bien des recettes et bien des secrets.

Point de litière pour chat entre les marteaux d’un piano. Grand meuble des salons bourgeois, le piano en impose au novice par sa taille. Ses entrailles, inconnues même de celui qui quotidiennement le joue, ne prêtent pas à rire. Une grand-tante un jour, en arrêt devant mon piano quart de queue tout récent, avait demandé à mes parents : « Pourquoi donc avez-vous mis votre cercueil dans le salon ? »

La cornemuse est sacrée pour les clans très sérieux de ses adeptes, mais elle ne tient pas en respect les simples passants qui se retournent en souriant sur son aspect et sur son chant.

Ce soir l’anche double de ma cornemuse crisse horriblement. Faut-il que je la masse ? Que je la tourne ? Que je la réchauffe ? Que je la gratte ou que je la ficelle ? Je l’ausculte sans espoir, maudissant mon manque de curiosité des trois dernières années qui m’a rendue incapable d’apprendre à soigner les bobos grinçants de ma partenaire.

Je visse et je dévisse au hasard les bourdons – les trois grands tuyaux à pompons – pour moduler les fréquences des Si bémols qu’ils propulsent en basse continue : plus le bourdon est long, plus le Si bémol est grave. Quelle chance ai-je de tomber sur la bonne combinaison qui les rendrait tous les trois harmonieux ? Autant que de gagner au loto, mais je fais semblant, dans l’espoir qu’à jouer régulièrement ce rôle, il passe de l’illusion à une réelle compétence. Je fais semblant aussi car j’aurais honte de montrer à un public imaginaire que je me moque bien d’accorder mon biniou avant de jouer, puisque de toutes façons je n’entends pas quand il est faux.

Heureusement les passants sont bienveillants. Ceux qui entendent mes défaillances m’encouragent malgré tout. Des Bretons s’en viennent me parler de leur Bretagne, géographiquement proche pourtant, mais dont ils semblent déjà avoir la nostalgie. Ma cornemuse, toute écossaise et discordante qu’elle soit, leur est une voix amie. Des adolescents dansent des rondes et rient autour de moi. Dans la nuit tombante je crois jouer au milieu d’ombres du sabbat. Des enfants s’approchent curieux. Des couples me filment. On me dit bravo sans s’offenser de mes fausses notes ni de mon souffle un peu court qui laisse parfois s’effondrer, comme une virilité fatiguée, des Si bémols un peu las.

Pardon à mes professeurs dont l’oreille est infaillible et la respiration régulière. J’ai mal joué mais je n’ai croisé que des sourires, et c’est là le fruit de ma pêche, le résultat de mon coup du soir sur la mer, réalisé par ma canne bourdon en Si bémol qui hameçonne par ses pompons, la bonne humeur des promeneurs.

*Voir Sonate pour piano n° 12 de Mozart, Juillet 2019.

**En anglais « cornemuse » se dit « bagpipes » : « sac à tuyaux ».

***Montrez-moi vos mains d’Alexandre Tharaud, 2017 aux éditions Grasset. Voir Juin 2019.

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The Old wife of the Milldust

Ce qui suit n’est que la vidéo amateur d’une débutante en cornemuse. Merci pour votre indulgence.

This is an amateur video. I have been learning to play the bagpipes for less than four years. Please be indulgent !

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Second degré

Je me galère chez Leclerc avec mes deux listes de fournitures scolaires : pour le CE2 et pour la 6ème. Tandis que la liste pour le primaire est la même tous les ans, je découvre celle, complexe, du collège.

Je réalise que la haine que nous, les profs, inspirons souvent, ne naît pas seulement des grèves et des vacances.

La prof d’Histoire-Géo a écrit : « deux cahiers grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». En dessous elle a écrit : « un cahier grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». Ai-je la berlue ? Ne pouvait-elle écrire TROIS ? Le prof de Maths veut des petits carreaux. La prof de Français un classeur rigide avec de grands anneaux. La prof de Techno un classeur souple avec de petits anneaux. Ce coin de supermarché me retient dans un enfer de références alambiquées. Les pinceaux ronds ou plats, les gros qui peindront comme il faut et les petits qui peindront bien aussi. Les crayons à papier HB et 2B. Les étiquettes et les protège-cahiers.

Nous sommes quelques uns à nous croiser, à nous frôler, concentrés sur nos listes : de ceux qui n’ont pas eu le courage de s’y coller dès le 10 juillet, mais qui ne veulent pas se faire surprendre par le 2 septembre. Un père et sa fille s’enfoncent dans une controverse sans fin à propos d’une règle en plastique de trente centimètres à soixante-dix-sept centimes. Est-elle « flexible » ou n’est-elle pas « flexible » ? La liste interdit les règles « flexibles ». La fille dit qu’elle ne l’est pas. Le père dit qu’elle l’est. Il tripote et tord la règle pour éprouver sa rigidité. Elle va se briser. Solidaire, je sors de ma réserve : « cette règle est bonne, les règles flexibles sont des règles qui se déforment à volonté au point de ne plus tracer droit ».

Un employé du supermarché dont les oreilles traînent comme les miennes, éclate de rire : à quoi peut bien servir une règle qui ne trace pas droit ? Je lui explique que je connais ces traîtresses car je suis prof de maths. Il me plaint. La conversation s’engage entre deux taille-crayons qu’on me demande de choisir « de bonne qualité ». Il me raconte qu’un prof du coin a demandé sur sa liste : « du papier millimétré, deux cahiers et une dose de bonne volonté ». Il me dit que des parents sont venus lui demander où acheter « la dose de bonne volonté ». Et à quel prix ?

L’anecdote est savoureuse et je ris d’abord de bon cœur. Elle me laisse cependant un goût amer. Ce n’est pas parce qu’un employé qui remplit des rayons toute la journée, un quinquagénaire sans Rolex à son poignet, me plaint d’avoir un boulot de merde. Je souris même à cette leçon que mériteraient certains profs mangés par leur méchant complexe de supériorité. Non. Ce qui me fait tout à coup détester l’homme, est qu’il se moque des parents : « Il faut du courage pour enseigner à des enfants dont les parents sont aussi bêtes ». Le niveau baisse.

On m’interroge souvent sur les parents démissionnaires. J’en ai vus quelques uns. Peu. Moins de dix en dix-huit ans.

J’ai vu beaucoup de parents qui n’avaient pas la culture scolaire. J’ai vu des mères pour qui la réussite était sans doute d’avoir à manger et qui donnaient d’énormes sandwichs grecs dégoulinants de sauce et de graisse à des bébés en poussette. J’ai vu des pères offrir des I Phones à six cents euros à des enfants sans livres ni calculatrices. Ils donnent ce qui pour eux est le meilleur, ignorants des valeurs et des codes de réussite de notre société*.

J’ai lu des bulletins scolaires à des parents étrangers ou illettrés dans notre alphabet. De ceux, pourtant impliqués, qui ne comprennent pas le second degré de la dose de bonne volonté. J’ai vu des parents fatigués par des horaires et des travaux pénibles, élevant des enfants mieux que je ne pourrais jamais le faire dans des quartiers où la rue défie, par sa violence et ses tentations, l’éducation. J’ai vu mille fois plus d’enfants aimés que d’enfants délaissés.

J’ai vu, il y a deux ans, le bonheur et la fierté d’une mère qui prenait le bulletin trimestriel de son grand fils de Terminale, un grand garçon adorable qui avait longtemps fait le con, et qui, soudain, ramenait à la maison de bonnes notes et d’excellentes appréciations. J’en étais heureuse aussi, au point de partager et de garder vivante dans mon souvenir, l’émotion de cette mère qui se sentait récompensée de ses soins constants pour son bébé qu’elle aimait au-delà des déceptions et des critiques chaque année répétées de ses enseignants. Ce grand bébé turbulent devenu bel adulte aimable et responsable, bon élève et délégué de classe, a eu son bac général avec mention, mais n’a eu aucune école, aucune fac pour poursuivre ses études. Refusé partout, même dans ses souhaits les plus modestes. Je l’ai retrouvé à la rentrée suivante, assis devant la grille du lycée, attendant là sans savoir pourquoi, désoeuvré. J’ai pensé à sa mère et j’ai eu honte de l’espoir que je lui avais donné et d’avoir cru que c’était aussi ma réussite de professeur.

Les parents démissionnaires et le niveau qui baisse ? Cette légende et l’absence de Rolex ne sont pas ce qui fait de mon boulot un boulot de merde. Ce qui est insupportable et sale, c’est quand ni la bonne volonté en dose massive, ni les réussites pédagogiques, ni l’espoir, ni les soins des parents, ne peuvent plus rien contre le déterminisme géographique et social, chaque année plus inflexible et plus violent. Mon boulot est un boulot de merde quand je ne sers plus à rien.

*Voir Sanctions Février 2019

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