Le petit chemin des enfants gâtés

Un enfant de trois ans dormira sûrement si vous empruntez le petit chemin.

Le petit chemin commence par une douche relaxante et bienfaisante à dix-huit heures. Il progresse en trottinant jusqu’à dix-neuf heures quand on éteint tous les écrans. Il s’engage ensuite dans l’harmonieux dîner familial pendant lequel tous s’intéressent à la journée de chacun. Puis, comme en un joyeux ballet, adultes et enfants se lèvent pour débarrasser la table, virevoltent et se croisent dans la cuisine les bras chargés de couverts, de restes et d’assiettes, déposés dans la poubelle ou dans l’évier avec solidarité. Viennent alors le brossage des dents puis la pente douce qui conduit à la lecture du livre à vingt heures, moment d’affection partagée, au câlin, au bisou et au sommeil, naturel, souhaité de tous les partis, inévitable. Il est vingt heures trente et la maison est calme.

L’infirmière scolaire s’est bien habillée pour venir nous raconter tout ça. Nous sommes huit parents dans une salle de classe et nous regardons le power point du petit chemin. A huit heures trente ce matin, j’aurais bien emprunté le petit chemin de la sortie après avoir confié mon dernier à sa maîtresse de maternelle, mais la directrice m’a barré la route : « Vous viendrez bien assister à la conférence de l’infirmière sur le sommeil ! C’est ici et tout de suite ! ». Certains chemins sont pleins de surprises…

Voilà dix ans que chaque soir j’emprunte le petit chemin du sommeil. Il est bourré d’embûches ce petit chemin. Voilà dix ans que je me prends les pieds dans les ornières, les taupinières, les cailloux, les racines et les flaques du petit chemin du sommeil enfantin. Faut-il que je lui dise à l’infirmière qu’il est souvent beaucoup plus long et plus tordu que prévu son petit chemin ?*

Ça ne marche pas. Tout comme ne marche pas l’harmonieux dîner.

Pourtant chaque soir on essaie. Nourriture, écrans et sommeil sont les sujets préférés de l’éducation aux parents dans les milieux infirmiers et enseignants. Les repas doivent être variés, bios, équilibrés, de qualité. Et ne pas oublier le petit déjeuner avec céréales, fruit et produit laitier ! Ça ne marche pas.

Je ne parle même pas des matins où j’habille de force un fou hurleur qui se débat comme aux prises avec un assassin et que je finis par traîner dans la rue, étouffant, tout en marchant, ses cris avec une pompote et des biscuits secs. Je parle du simple dîner quand plus rien réellement ne nous presse. L’harmonie commence en général dès l’entrée par des coups de pied sous la table. Mééééheuuuu !!! S’ensuit la comparaison des assiettes. Pourquoi donc mes enfants ont-ils toujours le nez dans le plat du voisin ? Les conversations vont bon train : moqueries, quolibets, chansons pour attirer l’attention. Les délations bien intentionnées des frères et sœur finissent par nous donner une bonne idée du contenu de leur journée, mais il ne faut pas espérer, entre adultes parents, se raconter le moindre événement. On aurait juste envie de revenir aux temps où les enfants devaient se la boucler en mangeant.

Et parce que la fin du mois et les coûteux calendriers de l’avent ont quelque peu tiré sur les derniers billets du budget, j’ai cru avoir une bonne idée en choisissant d’acheter deux belles cuisses de dinde à sept euros pour la fin de la semaine. Une fois rissolées, je les ai fait rôtir avec des petites carottes, des navets, des pommes de terre qui formeront à la cuisson une peau craquante et dorée, du thym, des oignons et du laurier. Du four s’échappe une bonne odeur et je me crois championne toutes catégories des repas de qualité prônés par les conseils infirmiers.

« C’est quoi cette viande ? Elle est bizarre ». « J’aime pas les navets ». « Et puis elle a du gras cette viande, je peux pas manger ça ». « C’est pas du poulet label rouge ». « Je préfère le saumon, t’en fais pas assez souvent ». « Pourquoi pas du rôti de bœuf ? ». « C’est pas bon ».

Bios, variés, de qualité. Mes sales gosses trop gavés ont tout intégré. Ils renâclent devant leurs assiettes ordinaires. Ils veulent du fromage et des saucisses du marché. De la faisselle au détail. Des poissons panés seulement s’ils sont pêchés sur l’étal du poissonnier. Et même pas merci d’avoir un truc à bouffer ? On les gâte, on ne leur souhaite aucune difficulté, mais là, contemplant ces cuisses de dinde tant dédaignées, j’aurais presque envie qu’ils apprennent un peu à en chier. Je ne le ferai jamais. Ai-je emprunté le chemin de la mauvaise éducation des enfants trop gâtés ? Suis-je en train de créer des petits cons exigeants, blasés et dépensiers ? Penseront-ils que tout leur est dû et qu’ils sont supérieurs parce que j’ai voulu suivre les conseils et leur donner le meilleur ? Chaque repas est un réveillon et l’approche de l’orgie des cadeaux de Noël me déclenche déjà des indigestions.

Demain je leur servirai des coquillettes et du râpé en sachet.

*Voir Au lit ! Septembre 2018

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Saumon en papillotes pour enfants gâtés

Parce que dans un blog de femme on attend des recettes de cuisine

Ingrédients pour cinq personnes

5 pavés de saumon frais
3 ou 4 carottes
2 citrons
100g de beurre demi-sel

1 rouleau de papier aluminium

Étape n°1 :

Épluchez et râpez les carottes. Salez à votre goût et ajoutez le jus d’un demi citron. Mélangez.

Étape n°2 :

Étalez cinq feuilles de papier aluminium sur votre table. Répartissez les carottes râpées en petits lits sur chacune des feuilles d’aluminium. Posez sur chaque lit de carottes un pavé de saumon. Salez à votre goût. Coupez cinq tranches de citron dans le demi citron déjà coupé, et posez une tranche sur chaque pavé de saumon. Recouvrez chaque préparation d’une autres feuille de papier aluminium et fermez bien hermétiquement chaque petit paquet pour former les papillotes. Mettez les papillotes à four chaud à 180°C et laissez cuire 30 minutes.

Étape n°3 :

A la sortie du four, ouvrez les papillotes en faisant attention à ne pas vous brûler, et disposez chaque pavé de saumon avec son lit de carottes directement dans l’assiette à servir. Faites fondre les 100g de beurre avec le jus du dernier citron. Répartissez cette sauce sur le poisson dans chaque assiette individuelle. Vous pouvez servir ce plat accompagné de riz, de pommes de terre, de purée de céleri et de différents légumes verts.

Hypocondrie

Trois heures de l’après-midi, en semaine. Le soleil rentre à plein dans le salon. Sur la table basse, j’ai posé une cafetière italienne, deux tasses, et dans une coupelle, des morceaux de sucre et des chocolats. Assise avec un ami, nous profitons du temps qui passe et nous discutons de nos psys.

Il y a quelques mois cette scène était inimaginable. J’avais décidé que je n’avais pas le temps d’être malade.

Quand on se lève chaque matin à sept heures pour se coucher chaque soir à une heure, on n’a pas le temps d’être malade, on ne s’écoute pas et on ne consulte pas. N’est-ce pas suffisant d’aller chez le médecin pour les bobos des enfants ? Vos enfants n’ont rien, disait le médecin, mais vous, vous allez bien ? Bien sûr, ne suis-je pas debout ?*

Corps massif, tête solide, grosse santé : j’étais un bulldozer du quotidien, un colosse de la maternité. Un accident est vite arrivé, un cancer peut vous foudroyer, mais le rhume, les règles douloureuses, la fatigue, les migraines, la déprime et les douleurs aux pieds étaient pour moi synonymes d’oisiveté et de luxe bourgeois.

Il y a du plaisir à être efficace et occupée. C’est grisant d’enchaîner sans accrocs de multiples tâches. Sauter du métro à la salle de classe, saluer les collègues d’un sourire pressé, savoir sa journée de cours bien préparée. Choisir le trajet optimal pour rentrer : celui qui passera devant le supermarché, le marchand ambulant de fruits, la boulangerie ou bien la pharmacie. Récupérer les enfants dans le bon ordre chez la nounou et à l’école, ne rien oublier du goûter, des devoirs, des lessives, des bisous et du dîner. Ne jamais aller de la cuisine au salon ou du salon à la chambre les mains vides : rentabiliser chaque pas en rangeant une pile d’assiettes ou une pile de draps. Être parfaite. Irréprochable. Se sentir rentable. Avoir des responsabilités : professionnelles, associatives, familiales. Ne vivre aucun échec. Ne jamais faillir. Je me croyais engin de guerre. Je me sentais locomotive lancée à pleine vapeur. Je jouissais de ma puissance.

La machine bien huilée filait, s’emballait. On me disait : « Comment tu fais ? ». Flattée j’écoutais, et j’accélérais.

Tout à coup je n’ai plus fait. Tout à coup une psy m’a appris que j’avais tort et que je devais écouter mon corps.

Faut-il donc ralentir, les yeux braqués sur son nombril ?

J’hésite. Wonder Woman s’est trompé de route et s’est pris un mur en pleine course et en pleine gueule, mais l’autre chemin ne débouche-t-il pas sur l’écueil de l’hypocondrie ? Mes deux psys pourvoyeurs d’anti-dépresseurs, m’envoient chez tous les médecins de la vieillerie : contrôle de la tyroïde et du diabète pour un rattrapage tardif de suivi post-grossesse, pour le dépistage du cancer un frottis et une mammographie, pour de possibles fibromes une échographie, et l’ophtalmo en cas de presbytie. Je fais des chèques, je sors ma carte bancaire. Tous font des dépassements d’honoraires.  Super maman brisée serait-elle tombée aux mains de charlatans, extorquant sous prétexte de la choyer, tout son argent ?

Aujourd’hui je suis allongée sur la table d’un vieil homéopathe. Ayant résisté aux injonctions de méditation, de yoga et d’acuponcture, j’ai accepté par curiosité cette concession aux médecines alternatives. Est-ce orgueil de ne pas y croire ? J’essaie donc de m’ouvrir les chakras, étendue sur le dos, des tubes de dragées sucrées glissés entre les orteils. Le docteur magique me fait parler et me masse le cou pour débusquer les affections dont souffrent mes genoux. Ce sera donc trois granules pour l’hyperémotivité, trois de plus pour l’hypersensibilité, douze granules pour une polyarthrite décelée, six pour des épaules fatiguées, cinquante gouttes d’un sirop pour éliminer, et cinquante euros avant de se revoir en janvier.

Une fois dehors je décide de rentrer à pieds. Boulevard Rochechouart, Pigalle. Je passe devant les touristes aux terrasses. Je croise les élèves boutonneux du lycée Jules Ferry qui sortent déjeuner au coin des magasins de lingeries. J’ai le temps. L’ivresse de la vitesse a fait place au plaisir de la balade. Sur le boulevard, coincée dans un hall d’immeuble entre deux Sex Shop, la chapelle Sainte Rita propose cierges et confession  à ceux qui – peut-être – viennent d’acheter dans le magasin mitoyen une robe partout raccourcie de nonne sexy.

Cheminant dans ce bordel de gens, de travaux, de bruit, de zonards, de livreurs garés en double file et de chauffeurs de cars de tourisme qui dévorent des sandwichs, me faufilant entre les véhicules polluants et klaxonnants, traversant au feu rouge ou au feu vert au gré de mon envie et des autres passants, respirant les odeurs mélangées de tous les déjeuners servis aux terrasses de tous les cafés, je me dis que Paris est une belle ville et que l’automne ensoleillé est magnifique. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, je prendrai mes granules, je mangerai du fromage de chèvre et je boirai du lait de soja. Je ferai un régime en accompagnement de toutes ces pilules et j’avalerai chaque jour ma décoction de bourgeons de cassis qui sent la pisse. Que j’y croie ou que je n’y croie pas, c’est une chance d’être tombée assez tôt du piédestal de l’efficacité pour n’être qu’un peu ébréchée, et une chance d’avoir le temps et le privilège de prendre soin de soi.

*Voir : Aventures urinaires Juin 2018

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Chemineaux*

Avoir du temps libre et se former en orthographe sont deux luxes qui offrent l’occasion de se poser des questions. Des questions de détails. Plus ou moins bêtes. Parfois sans queue ni tête. Pourquoi donner le même nom aux coûteux et fins disques de chocolat garnis entre autres de noisettes, et aux personnes qui tendent la main dans la dèche ? Les mendiants. Aux premiers le plaisir, le luxe et la fête quand, à l’approche de Noël, les artisans chocolatiers vendent bonbons et douceurs dans des écrins, aux cent grammes et à prix d’or. Aux seconds la désapprobation, le froid, la faim, les couloirs du métro et les trottoirs, la crasse, l’opprobre ou la charité.

Le Robert est un bon compagnon. Il reste désormais sur mon bureau, fatiguée que j’étais de le sortir fréquemment de son étagère. Les « quatre mendiants », ou plus simplement « mendiants » désignent un assortiments de quatre fruits secs : amandes, figues, raisins et noisettes. Ce nom fait référence aux quatre ordres religieux dont la subsistance devait – ainsi l’imposait la règle – ne provenir que d’aumônes : les Carmes, les Dominicains, les Franciscains et les Augustins. Je dirai au chocolatier de mon quartier qu’il oublie les figues chaque année.

Sur le chemin de la gare Montparnasse, les mendiants sont nombreux. Les seconds.

Hasard auquel je n’ai d’abord pas prêté attention, je lisais ce matin dans le métro le récit autobiographique que fit George Orwell de sa vie, tombé qu’il était dans la misère à la fin des années vingt : Dans la dèche à Paris et à Londres. Un SDF – un chemineau, un trimardeur, un clodo dans la débine et dans la déveine – est alors monté dans mon wagon. Un vendeur de calendriers, dûment enregistré par la RATP. Je l’avais déjà vu : la cinquantaine voûtée, propre et poli. Je lui avais déjà acheté son calendrier dont les photos d’animaux, découpées par mes enfants sans attendre le mois de janvier, ornent désormais murs et portes de mon appartement. Ce matin j’achetai un deuxième calendrier, identique au premier. Pourquoi ? Je donne très rarement de l’argent. Alors ? Peut-être parce que ce vendeur pourrait être un vieux professeur, qu’il dit faire ça pour son fils, et qu’il vante avec naïveté la beauté des photos animalières de son calendrier.

Je sors rarement mon porte-monnaie car dans Paris mon cœur s’est endurci. Quand je travaillais, le segment dessiné par les quatre arrêts de métro le long desquels je glissais les jours ouvrables, offrait à ses deux extrémités le même spectacle : des policiers habillés de noir, montrant leur dos, matraque à la ceinture, contrôlant contre un mur un jeune stéréotypé fraudeur et trafiquant, et appuyées au mur d’en face, des femmes chargées d’enfants crasseux, des familles assises sur des couvertures étalées à même le sol noir maculé d’ordures récentes et de vieilles traces de chewing-gum. Pourquoi ne leur ai-je que très rarement donné une pièce ou un jouet ? Ma fille me l’a demandé quand un jour elle s’est trouvée sur ce segment ferroviaire à m’accompagner. Parce qu’il y en a trop ? Parce que ça ne changerait rien ? Parce que ces gamins ne sont pas les miens ? Parce que ces mioches devraient être scolarisés – dans ma classe – et pas sur le pavé ? Parce qu’il ne faut pas encourager la mendicité ? Parce que je veux garder dans ma poche les sous que j’ai gagnés en prêchant des maths dans ce quartier ? Même « la Femme Distilbène » avec sa main collée sans bras à l’épaule et son fils qui, année après année, grandissait sur le quai, n’a pas attendri ma générosité. Nous avions pourtant fini par nous saluer chaque jour dans cette gare. Ai-je été horrifiée quand après cinq années de ces échanges de signes de tête sans argent, l’enfant que je connaissais a disparu, remplacé par un bébé tout neuf, si bien emmailloté qu’on aurait dit une poupée ?

Enfant, je n’ai jamais eu peur d’être clocharde. Je ne le crains toujours pas, alors qu’il est prévu que le robinet de mon salaire se ferme dans cinq mois. Il y a quinze ans, les profs de français de mon premier lycée du 93 avaient organisé dans les classes un concours de nouvelles. Tous les collègues étaient invités à lire ces œuvres d’élèves, collectées, photocopiées et joliment reliées. Étaient-elles bien écrites ? Aucune idée. Je me souviens juste qu’une grande proportion d’entre elles, sorties parfois de la plume de premiers de la classe, traitaient de l’angoisse que ces jeunes avaient de basculer du mauvais côté de la société et de devenir SDF. Comment des adolescents au début du chemin, tout juste engagés dans la construction de leur avenir qu’ils avaient le droit d’imaginer joyeux et brillant, pouvaient-ils s’effrayer de l’existence au loin du précipice des Sans domicile fixe ?

Mon cœur et mon porte-monnaie restent le plus souvent verrouillés face aux visages variés de la misère et de la mendicité. Les mères assises par terre, leurs bébés jouant et dormant dans les caniveaux. Les grilleurs de maïs et de marrons. Les mamas qui cuisent galettes et beignets pour aller les vendre dans la rue en bas. Les pères qui parfois descendent leur table sur la place pour qui la voudrait contre quelques billets. Le vendeur de calendriers bien habillé. Les fournisseurs à la sauvette de tickets de métro à l’unité et de paquets de Malboro à prix cassés. Ceux qui n’ont qu’un cageot de fruits ou quelques montres à écouler. L’Homme qui dort tout le jour gare Montparnasse dans l’escalier de la sortie sous la Tour, le corps incliné, les arêtes des marches rentrant dans sa chair, la tête au creux d’une capuche. Faudrait-il le réveiller ? Vérifier qu’il n’est pas mort ? Ou ne rien faire, se décharger de toute responsabilité sur les autorités et gravir l’escalier pour fuir sans savoir s’il respire encore ? Peut-être ai-je appris à rester de glace, ou peut-être quelque chose en moi pourrit-il lentement depuis des années à ce spectacle.

Heureusement ce matin des hommes dans la gare chantaient fort des couplets qui sonnaient russes. La main tendue, ils sont parvenus encore, voix et instruments vibrants, à faire frissonner les murs et la part restante de mon humanité.

*Chemineaux : Ceux qui cheminent. Vagabonds.

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Dans la dèche à Paris et à Londres

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Dans la dèche à Paris et à Londres

De George Orwell (1933) aux éditions 10/18.

Il y a quelques mois je découvrais que George Orwell n’était pas que l’auteur de 1984. C’est ainsi que je lisais Hommage à la Catalogne, récit autobiographique de l’engagement d’Orwell aux côtés des anarchistes catalans pendant la guerre d’Espagne*. Et avant ça ? Avant, à la fin des années vingt, Orwell – tout éduqué qu’il soit – avait connu la grande misère, et appris à survivre sur le pavé de deux capitales : Paris et Londres. De cette expérience est sorti un livre. Rare témoignage sans doute que celui d’un homme possédant une telle plume dans le monde obscur de ceux qui vivent avec quelques pièces au jour le jour.

Je lis sur la quatrième de couverture ce qu’en a dit un critique littéraire de l’Express, Jean-Baptiste Michel : « Un documentaire picaresque, d’une précision photographique, sur une Europe qui vivait encore à l’heure de Dickens, à des années-lumières de l’État-providence et de nos lois sociales. On en mesure tout le prix, à la lecture de cet admirable reportage. » Je rejoins l’enthousiasme de ce commentaire, même si je ne suis pas certaine d’en partager l’optimisme qui consiste à affirmer que tout ce que décrit Orwell est révolu.

Quelques passages de ce livre sont gênants : ceux dans lesquels Orwell évoque des Juifs rencontrés sur son chemin de galère. Tout juste croisés et jamais approfondis, ces personnages n’offrent au lecteur rien de plus que le rappel de tous les stéréotypes liés aux Juifs : « avarice et grands nez ». A la pointe des idées politiques de gauche, Orwell n’était – semble-t-il – pas aussi éveillé à la cause des Juifs qu’à celle des ouvriers. Il n’en sort donc là que les lieux communs racistes d’une époque antisémite.

Le reste de l’ouvrage me paraît au contraire bien clairvoyant. A Paris Orwell sera plongeur dans plusieurs restaurants. A Londres il errera sans travail s’occupant uniquement de la vitale nécessité d’avoir pour le soir, l’argent d’un lit dans un dortoir et quelques piécettes pour un thé, des tartines et de la margarine. Plutôt que de rendre compte (mal) de ce que décrit (bien) George Orwell, je préfère citer des passages :

Page 162 : « Un hôtel chic, c’est avant tout un endroit où cent personnes abattent un travail de forçat pour que deux cents nantis puissent payer, à un tarif exorbitant, des services dont ils n’ont pas réellement besoin. […] Je crois que cette volonté inavouée de perpétuer l’accomplissement de tâches inutiles repose simplement, en dernier ressort, sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans le dire, est composée d’animaux d’une espèce si vile qu’ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccupés. Il est donc plus prudent de faire en sorte qu’ils soient toujours trop occupés pour avoir le temps de penser. Si vous parlez à un riche n’ayant pas abdiqué toute probité intellectuelle de l’amélioration du sort de la classe ouvrière, vous obtiendrez le plus souvent une réponse du type suivant : « Nous savons bien qu’il n’est pas agréable d’être pauvre ; en fait, il s’agit d’un état si éloigné du nôtre qu’il nous arrive d’éprouver une sorte de délicieux pincement au cœur à l’idée de tout ce que la pauvreté peut avoir de pénible. Mais ne comptez pas sur nous pour faire quoi que ce soit à cet égard. Nous vous plaignons – vous, les classes inférieures – exactement comme nous plaignons un chat victime de la gale, mais nous lutterons de toutes nos forces contre toute amélioration de votre condition. […] Ainsi donc, chers frères, puisqu’il faut que vous suiez pour payer nos voyages en Italie, suez bien et fichez-nous la paix. »

Page 236 : «  […] à y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les moyens d’existence d’un mendiant et ceux de bon nombre de personnes respectables. Les mendiants ne travaillent pas, dit-on. Mais alors, qu’est-ce que le travail ? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors, qu’il pleuve ou qu’il vente, et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C’est un métier comme un autre. Parfaitement inutile, bien sûr – mais alors bien des activités enveloppées d’une aura de bon ton sont elles aussi inutiles. […] Dans la pratique, personne ne s’inquiète de savoir si le travail est utile ou inutile, productif ou parasite. Tout ce qu’on lui demande, c’est de rapporter de l’argent. […] Affrontés à ce critère, les mendiants ne font pas le poids et sont par conséquent méprisés. Si l’on pouvait gagner ne serait-ce que dix livres par semaine en mendiant, la mendicité deviendrait tout d’un coup une activité « convenable ». »

Page 291 et fin : « Je tiens toutefois à souligner deux ou trois choses que m’a définitivement enseignée mon expérience de la pauvreté. Jamais plus je ne considèrerai tous les chemineaux comme des vauriens et des poivrots, jamais plus je ne m’attendrai à ce qu’un mendiant me témoigne sa gratitude lorsque je lui aurai glissé une pièce, jamais plus je ne m’étonnerai que les chômeurs manquent d’énergie. Jamais plus je ne verserai la moindre obole à l’Armée du Salut, ni ne mettrai mes habits en gage, ni ne refuserai un prospectus qu’on me tend, ni ne m’attablerai en salivant par avance dans un grand restaurant. Ceci pour commencer. »

*Voir Fiches de lecture, mai 2019.

Sablés mendiants

Parce que dans un blog de femme on attend des recettes de cuisine

Ingrédients pour une trentaine de sablés

500g de farine
200g de sucre en poudre
150g de beurre demi-sel
3
œufs
2 grosses poignées de fruits secs (figues, raisins, amandes, noisettes)
70g de chocolat noir
1 rouleau de papier sulfurisé

Prévoir 2 heures pour laisser reposer la pâte.

Pour la pâte :

Dans un saladier versez la farine et le sucre. Ajoutez le beurre un peu mou (il faut l’avoir sorti du frigo un peu avant) et coupé en petits cubes. Mélangez parfaitement ces trois ingrédients avec les doigts jusqu’à l’obtention d’une sorte de farine un peu grumeleuse.

Ajoutez les trois œufs au mélange farine-sucre-beurre, et pétrissez l’ensemble jusqu’à former une belle boule de pâte parfaitement homogène. Bien sûr ça colle aux doigts ! Laissez reposer la pâte (je le fais comme pour une pâte à tarte sablée, mais j’avoue ne pas être certaine que cette phase de repos soit utile).

Une fois que la pâte a reposé, prenez-en une moitié pour l’étaler sur un papier sulfurisé fariné. Découpez des ronds dans la pâte à l’aide d’un verre. Posez ensuite ces ronds de pâte sur une plaque allant au four, couverte d’une autre feuille de papier sulfurisé.

Sur chacun des ronds, disposez à votre convenance des fruits secs en appuyant bien sur la pâte pour que les « mendiants » ne se détachent pas du gâteau après la cuisson.

Préchauffez votre four à 180°C et enfournez entre 10 et 15 minutes selon votre four.

Pendant ce temps vous pouvez préparer une deuxième fournée de sablés avec le reste de la pâte. Une fois que tous les sablés sont cuits, faites fondre les 70g de chocolat au microonde avec une cuillère à soupe d’eau. Mélangez bien le chocolat fondu pour obtenir une crème lisse et homogène. Avec une cuillère à café, garnissez le plus joliment possible les petits sablés cuits de gouttes de chocolat fondu. Laissez refroidir.

Voiles

Les enfants ont repris le chemin de l’école, et moi celui de l’écriture des couleurs. Seule à mon petit bureau, au calme, je découvre que les couleurs employées comme NOMS sont encore plus facétieuses que les couleurs employées comme ADJECTIFS. Et ce, alors même que les adjectifs n’ont pas encore fini de me surprendre. Un foulard brun-rouge n’aura pas la même couleur qu’un foulard brun rouge. Le premier sera d’une couleur constituée d’un mélange équitable par moitié de brun et de rouge, tandis que le second sera d’une couleur brune à peine teintée de rouge. De quoi décourager les daltoniens d’être bons en orthographe.

Ce matin devant l’école, il y avait toutes sortes de couleurs de foulards. Des foulards unis noirs et blancs. Des foulards bicolores noir et blanc, ainsi que des foulards de couleur. La proportion des mères voilées à l’école de mon quartier est bien inférieure à la proportion de rouge dans un foulard brun-rouge, mais elle est plus qu’une simple nuance. Les voiles se remarquent, sauf les jours de pluie quand je suis la seule idiote à sortir tête nue. A l’époque de Zola, on disait qu’une femme sortait « en cheveux » quand elle ne se couvrait pas, signe de mœurs légères ou de pauvreté.

Il y a sept ans je scolarisais pour la première fois un de mes enfants à l’école du quartier. Je remarquai dans un premier temps, des clans. Les femmes actives et celles au foyer. Les femmes voilées et les non voilées. Ma fille étant sociable et moi curieuse, les frontières de ces clans nous sont devenues, peu à peu, poreuses à toutes les deux. De rencontres scolaires en fêtes d’anniversaires, les murs aveugles des forteresses sont devenues haies de jardins mitoyens. Nous avons fini par nous reconnaître puis par nous saluer, devant l’école, au parc, dans la rue, au supermarché.

Au fil des années nous nous sommes suivies dans nos grossesses, roulant des ventres et des fesses d’éléphants aux entrées et aux sorties des enfants. Nous avons connu les mêmes maîtres et maîtresses, fait des gâteaux pour le financement des mêmes classes vertes. Aujourd’hui mon dernier né partage l’apprentissage et les jeux de tous les derniers nés des familles que nous croisons depuis des années. Il s’assoit chaque matin à la même table et sur le même banc qu’une petite fille dont j’ai vu les premières heures pour avoir laissé à sa mère ma place encore chaude et mouillée dans la salle de travail de la maternité.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les clans sont apaisés. Au ballet des bonjours matinaux nous échangeons des sourires. On se plaint du temps, on demande des nouvelles des grands qui sont au collège. On se dit heureux que l’autre aille bien. Les bonnes nouvelles sont ponctuées de « Abdullah ! »* et les mauvaises de « misquina ! »**. Parmi ces politesses de vraies affinités ont émergé, créant des ponts, des portes et des voies, reliant les groupes par de multiples routes. Certaines voisines sont devenues copines. On se tutoie, on s’embrasse. On s’échange les gosses qu’on promène par ribambelles les jours de vacances. S’il m’arrive de tiquer devant une jeune fille en quête d’identité qui sort voilée un matin alors qu’elle exhibait son nombril la veille, si je comprends mal la raison  d’un tel choix, si je ne partage pas les croyances qui amènent là, si je trouve aussi insultante pour les femmes que pour les hommes l’idée qu’une chevelure en liberté pourrait déclencher des cataclysmes sexuels et ruiner toute moralité, je finis pourtant par oublier les foulards et j’apprécie les gens.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les habitants qui ne crèvent pas d’angoisse ni de faim n’ont pas de sujets d’animosité. Si les clans préexistent dans cette microsociété, si les « rebeuses » voilées sont moins présentes au conservatoire qu’au club de boxe, si les familles également nombreuses des catholiques se rencontrent surtout à la chorale quand les familles musulmanes préfèrent défouler leurs garçons et préparer à la vie leurs filles sur un ring, si ces deux populations ne se répartissent pas équitablement entre les logements sociaux et les logements privés, il n’en demeure pas moins qu’ici, l’autre n’est pas un ennemi qu’il faudrait détruire ou convertir.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, la grande majorité de mes voisins travaille, loge sa famille et la nourrit. Nous ne vivons ni la frustration ni la concentration misérable de cités pauvres dans lesquelles ceux qui n’ont jamais choisi de vivre ensemble exacerbent en haine les différences. Dès lors les yeux s’ouvrent sans crispation sur nos points communs. Si nous n’abordons pas tous la scolarité et les loisirs avec la même culture, c’est à égalité que nous aimons nos enfants, à égalité que leur école et leur avenir nous préoccupent, et à égalité que nous sommes louves et figures maternelles bienveillantes pour tous les enfants du quartier. J’aime quand des enfants amis de mes enfants, étrangers à moi d’origine, de culture et de sang, m’appellent « Tata », confiants. Auront-ils encore envie de m’appeler « Tata », moi la « Française en cheveux », quand l’État leur dira que l’école me préfère à leur mère, brisant l’égalité et hiérarchisant les parents par l’exclusion des mères qui se couvrent la tête, indésirables – sauf cieux pluvieux ? – lors des sorties scolaires ? L’absurdité officielle est-elle de lutter contre le communautarisme en opposant les gens ?

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, un carré de tissu ne fait pas de l’autre un adversaire extraterrestre. C’est associé aux ghettos, à la misère matérielle et culturelle, aux abysses économiques, que le foulard devient guerre identitaire et se répand. Ne faudrait-il pas choisir comme solution le bien-être social plutôt que l’humiliation ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La solution est-elle de semer haine et ressentiment du rejet de leurs parents, pour un simple chiffon, chez des générations d’enfants ?

*Abdullah ! : « Grâce à Dieu ! »

**Misquina ! : « La pauvre ! »

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