Fin d’année

L’année se termine, ensoleillée. Le souvenir de la sécheresse de l’été étonne : les marais sont à présent verts et gorgés d’eau. Les grandes marées des derniers jours ont laissé une étrange moisson sur la plage : planches, pieux, pneus, plastiques, bouteilles colonisées par d’étonnants bivalves blancs, squelettes de poissons, crabes, ficelles. Les promeneurs se promènent, les surfeurs surfent, et moi je sonne à leur casser les oreilles. Je ne suis presque plus prof, et c’est tant mieux.

Ce qui suit n’est que la vidéo amateur d’une débutante en cornemuse. Merci pour votre indulgence.

This is an amateur video. I have been learning to play the bagpipes for less than four years. Please be indulgent !

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Une voisine bien intentionnée

« Il faut parler… S’énerver ne sert à rien… »

Je n’avais pas vu que la voisine du sixième était dans l’ascenseur alors que j’y poussais, avec colère et en retard,  mon cadet, pour aller chercher le benjamin à la sortie de l’école. Je ne l’ai jamais vue accompagnée d’enfants, cette voisine à peine plus âgée que l’âge limite pour procréer. Cette voisine est toujours seule, souriante et pomponnée, parfumée, les seins avenants et apparents. Que dit-elle ? Elle insiste.

J’ai le manteau de travers, les chaussures à peine lacées. Décoiffée, pressée, je me bats contre la bride de mon sac à main qui s’est emmêlée avec la bride du sac de goûter. Interloquée, perturbée dans ma perception inquiète des minutes qui passent, saturée d’ire maternel, je regarde la femme. Quatre étages à descendre en compagnie de sa morale vicinale semblent une éternité.

Bien sûr qu’elle a raison. Bien sûr qu’elle a le beau rôle, la gentille dame souriante et parfumée qui caresse la joue de mon fils en l’appelant petit cœur. Il faut parler, expliquer, dialoguer.

_ Mon chéri c’est bientôt l’heure d’aller chercher ton petit frère à l’école, il faut un peu ranger ta chambre.

_ …

_ Tu sais que ton frère va être triste s’il comprend que ton maître était en grève et que tu es resté à la maison alors que lui était en classe. Range un peu pour qu’il ne voie pas que tu as joué toute la journée.

_ …

_ On va bientôt partir ! Tu peux au moins ranger tous ces legos qui empêchent d’ouvrir la porte de la chambre ! Tu es resté à la maison et tu t’es gavé de chocolats, tu peux au moins faire ça !

_ …

Cause toujours. Le pire est-il la désobéissance ou le silence, insolente ignorance ? Super voisine m’explique pendant ces quelques secondes dans notre parallélépipède rectangle lancé en translation rectiligne quasi-uniforme vers le rez-de-chaussée, qu’il faut expliquer onze fois quand dix n’ont pas suffi. Son ton est doux et pédagogique. Cambrée, adossée au miroir de l’ascenseur, son sourire est ravageur, son regard supérieur. Avec son piercing dans le nez et sa féminité si excessive qu’elle peut se permettre un crâne complètement rasé, elle me gonfle, la voisine qui ose coller sa poitrine contre le visage déconfit de mon mouflet.

La voisine parle, explique, dialogue. Je devrais adopter la technique de mon fils : cause toujours. Elle m’emmerde la voisine. Agrippant mon gosse pour, enfin descendue, me jeter dans la rue, je lui suggère d’appeler sans tarder les services sociaux. Cause toujours. Et de quoi je me mêle.

Vous avez le complexe de Wonder Woman m’a dit la psychiatre d’un air blasé. C’est un tort, mais alors pourquoi faut-il toujours que des gens bien intentionnés viennent vous faire chier en vous demandant d’être plus que parfait ? Pourquoi fallait-il cet après-midi que l’obsession de la perfection fasse irruption jusque dans mon ascenseur sous la forme d’une voisine qui peut facilement professer le dialogue apaisé puisqu’elle sort seulement à 16 heures en élégant négligé pour juste chercher son courrier, et qu’elle semble avoir eu comme unique tâche dans sa journée de se vernir les ongles des pieds ? Pourquoi cette dictature qui va jusqu’à me coincer dans un moment de faiblesse avec une conne indiscrète dans un espace confiné ?

Il ne faut pas s’énerver. Surtout quand on est en arrêt de travail depuis des mois et que la vie est devenue oisive, facile et tranquille. Sans travail tout est simple. Le Petit qui dans une quinte de toux hivernale a vomi une aigre bouillie de crêpe maison et de chocolat de l’Avent sur la table du petit déj, et qui accuse avec haine et déception la crêpe – maison – mais pas le chocolat – industriel. Les dix kilomètres à pied le matin pour dégoter au pas de course le dernier cadeau de Noël avant le rendez-vous chez le coiffeur du Moyen dont l’école est fermée, loisir bienvenu pour lui faire couper les tifs chez une ancienne candidate de la droite mafieuse à la Mairie, avec qui je me dois d’être plus qu’aimable et polie pour que les tours d’oreilles de mon gamin soient réussis. Le déjeuner avec les deux Grands qui n’ont plus de cantine depuis deux semaines et qui se sont tapés dessus pour tricherie, se battant et hurlant à midi au milieu des débris d’un circuit. Les repas pour deux jours à anticiper et le cake salé gentiment mais fermement souhaité par la maîtresse pour garnir le buffet qui suivra la chorale des maternelles, ce soir. La robe de princesse du réveillon commandée par la Grande – une histoire de couture et de chiffons entre mère et fille – dont je me demande comment je finirai les manches à temps alors que je dois rendre avant samedi un devoir sur la ponctuation dans le cadre de ma formation.

Mais j’y pense : ne suis-je pas arrêtée pour burn out et choc post-traumatique ? psychiatriquement atteinte ? fragile, folle ? instable, barge ? médicamentée, shootée, médicalement droguée ? Ne pourrais-je en faire la publicité ? Ne faudrait-il pas en informer la voisine bien intentionnée ? Attention voisine : la mère du quatrième est fêlée. Vous devriez garder vos leçons : elle pourrait mordre ou péter un plomb !!!

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N’ayons pas honte ! Mon petit album sur les Marées expliquées aux enfants est publié en ligne aux éditions numériques 999. L’e-book des Marées est lisible et téléchargeable gratuitement sur le site Edition999 dans la rubrique Adolescents et jeunes adultes.

https://www.edition999.info/-Adolescents-et-Jeunes-Adultes-.html

Si ce modeste album vous plaît n’hésitez pas à laisser des commentaires sur le site des éditions 999 ! Sa vie en sera peut-être plus longue… Merci !

A bientôt…

Albertine Herrero

Le décor

Générique de fin. Je viens de regarder, sur le petit écran de mon ordinateur, Max et les ferrailleurs de Claude Sautet, un film de 1971. Je suis loin d’être cinéphile. Pourquoi ce film ? Pour quelques minutes du décor, pour un bureau dans lequel je me suis assise, pour une vitre, aperçue quelques secondes derrière Michel Piccoli. Pour ce que cette vitre laisse voir, en contrebas, de l’atelier du garage de mon quartier. Cadre d’une scène du film. Aujourd’hui inchangé.

Il y a quelques jours mon fils de huit ans s’y est promené, émerveillé comme dans un magasin de jouets. Les moteurs à ses yeux brillaient plus que des guirlandes de Noël, le polissage des carrosseries était le plus amusant des jeux, et les combinaisons de travail des mécanos, des costumes de super héros.

Tous les garages de mon quartier disparaissent, mais je croyais que celui-ci serait éternel. J’y suis entrée par hasard il y a peut-être quinze ans. J’y suis retournée parce que j’aimais le bureau vitré qui dominait l’atelier, perché en haut d’un escalier étroit en bois. J’y suis retournée aussi – sans une pensée ni un regard pour les autres garages dont j’ai assisté, indifférente, aux destructions – parce que le patron était une patronne. Elle ne regardait pas avec mépris ma vieille Clio ni ne se croyait autorisée à présenter la facture épinglée avec le petit sourire agacé et misogyne qu’un garagiste réserve généralement à la bonne femme assez stupide pour ne pas avoir confié le rendez-vous pour l’entretien de sa voiture à son mari.

L’entreprise familiale se partage entre la mère et la grand-mère. Dans la famille, point de père, de grand-père ni même de fille. En revanche le fils devrait bientôt s’y faire une place, mais ailleurs, dans une autre rue, repoussé vers la périphérie de la ville. Tout sera détruit, puis plus loin reconstruit. Pour combien d’années ?

Le garage ne sera bientôt plus qu’une image de 1971 aperçue, et sans doute vite oubliée, dans un film de Claude Sautet. Édifice bas, curieusement placé entre deux immeubles ocre, en briques des années trente, il sera remplacé par ce que la publicité insérée dans le journal municipal appelle « une résidence intimiste à l’architecture élégante et aux prestations de standing. » A défaut d’unité architecturale, les toits sur cette rue seront alignés.

Dans mon quartier, partout les trous entre les habitations sont bouchés. On dirait qu’un dentiste fou cherche à colmater tous les interstices laissés par des dents de lait parties dans la besace de la petite souris. Les immeubles un peu bas sont surélevés. Les entrepôts, les ateliers sont rasés puis remplacés par des logements et des bureaux hauts perchés. Même l’école maternelle de plein pied a été vidée et sera écrasée dans quelques mois par les tours d’un nouvel ensemble immobilier. La moindre percée de ciel entre deux maisons est comblée par un nouveau rectangle de béton ou de verre. Nous marchons dans des rues uniformément bordées de rangées ininterrompues d’immeubles de même taille. Les nouvelles constructions, de plus en plus chics, imitant la pierre, chargées de terrasses et de balcons, font de nos routes des sillons, creusés sans brèche au plus bas des étages.

La perspective urbaine, s’habillant aux couleurs de l’écologie, vantant les plantations de quelques squares et arbres en pots, se réduit à une promenade alambiquée dans les allées encaissées d’un labyrinthe.

Quelques habitants crient qu’on nous emmure. Mais la plupart sont contents. Le quartier efface, garages après hangars, son passé artisanal et laborieux. Paris s’agrandit, déversant dans ma proche banlieue, ses riches enfants qui cherchent de nouveaux logements. Les HLM sans style construites ces dernières décennies par la ville socialiste pour satisfaire sa population industrieuse et ses employés municipaux, voient leurs façades lisses et grises concurrencées par les résidences de standing dont la tendance cette année semble imposer un modèle haussmannien aux lignes épurées. En recherche de belle image et d’unité, la nouvelle municipalité, plus huppée, blanchit, rénove, cède, revend, son parc d’appartements.

N’en déplaise à ceux pour qui le nom de mon quartier est encore populaire, la gentrification gagne les loggias et les intérieurs de nos maisons. Bâtisse après bâtisse l’aisance et une nouvelle politique transforment le paysage. Elles créent petit à petit l’uniformité et la densité propice à attirer les familles de cadres proprets.

Ma ville sera « de mieux en mieux ».

C’est vrai.

Pourtant j’aurais aimé conserver le vieux garage du film de Claude Sautet. Là, figé, entre deux immeubles des années trente, à l’angle de rues étroites, il accueillait souvent pour entretien et réparations un fidèle et vieux taxi américain qui, incongru, restait là, garé sans bouger pendant des jours. Un décor encore vivant du vingtième siècle, distillant au passant l’impression d’une incursion de quelques mètres dans un passé proche et mais délicieusement mal défini.

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