Ce qui est nécessaire ?

Pendant près de deux heures, prise d’une impression de honte et de clandestinité, j’ai tapoté sur mon clavier ma première commande au Super U drive. La honte pour la première fois de ma vie de faire faire mes courses à des employés. La clandestinité de ne pas être bien sûre que mes achats soient de première nécessité. Je me sentais contrebandière, cliquant entre des escalopes de dinde et des saucisses sur une pochette de feutres ; entre de la lessive et du dentifrice sur des tubes de gouache et des feuilles colorées ; entre une boule de pain et une boîte de petits pois sur deux gros sachets de 500 grammes de sel fin. Consciente de l’inadéquation de ma commande avec l’attestation dans la poche arrière de mon pantalon sur laquelle j’affirmais le caractère indispensable de mes emplettes, j’arrivais stressée au point de retrait. Serais-je sermonnée ? Arrêtée ? Et dans ce cas, qu’adviendrait-il de mes enfants enfermés dans la voiture ? A l’accueil du drive, les clients comme les employés semblaient tendus. Peu importait le contenu de mes paquets, mais je devais les charger vite et filer. Je partis sans demander mon reste. Le temps d’une giclée de gel hydro-alcoolique sur les mains et j’étais déjà loin. Une fois garée devant chez moi, je confinais en hâte famille et butin. La porte de l’appartement refermée, le trésor des courses à mes pieds, je pouvais enfin soupirer, soulagée. Nous avions de quoi manger pour dix jours et les enfants criaient de joie autour des sacs épars car nous allions faire de la pâte à sel, peindre et dessiner sans manquer.

Lors de ma deuxième commande au Super U drive, je me sentais capable de tout tenter. Au milieu des patates, du PQ et de la tisane, j’osais céder à la malbouffe qui réconforte et qui pouvait donner des airs de vacances à l’enfermement. Des pains hamburgers, du ketchup et des frites surgelées sont-ils des denrées de première nécessité ? Peut-être oui, quand on est séparés de sa famille et de ses amis. Fébrile, prise d’un fol espoir, je tapais dans ma recherche en ligne de produits alimentaires : « chocolats de Pâques ». Miracle ! Je voyais apparaître des œufs, des lapins, des peluches. Je remplissais mon panier virtuel sans compter car une voix inquiète m’avait récemment demandé : « maman, tu crois qu’il a le coronavirus le lapin de Pâques ? ». Maintenant je savais que pour cette année, ni le lapin ni les cloches ne seraient confinés, et j’imaginais comme la plus grande fête, et peut-être comme ma plus grande réussite, les chocolats du Super U drive cachés sur le balcon et sous les coussins du canapé du salon. J’ajoutais encore à ma liste un stylo plume et un cahier d’école. A l’accueil du drive le personnel avait changé et je trouvais une femme souriante et détendue. Pour son sourire je l’aurais embrassée si mille raisons sociales et médicales ne s’y étaient pas opposées. La peur du virus avait rendu autour de moi tous les visages désapprobateurs et méfiants. Les passants, les voisins, les marchands. Après plus de quinze jours d’évitement, non seulement de postillons mais simplement de regards et de saluts, ce sourire franc qui accompagnait mes sacs dans lesquels pointaient quelques longues oreilles en chocolat, me remplit d’amour et de confiance.

Super U drive était devenu mon allié, peut-être à la limite de la légalité. Jusqu’où pourrais-je aller ? Lors de ma troisième commande je tentais l’impensable, tapant sur mon clavier « jouets », puis tous les mots clés qui pouvaient s’y rapporter. Au tout début des restrictions et des contrôles, un gendarme m’avait dit que je n’avais rien compris à l’esprit du confinement si je pensais que mes enfants pouvaient sortir pour s’amuser vraiment. La loi les autorisait à prendre l’air près de l’appartement, mais pas à prendre du plaisir. Assommée par cette sentence plus morale que médicale, écrasée par la dimension punitive du confinement, j’avais pleuré pendant deux jours. Quel mal y avait-il à offrir de la joie à des enfants privés de leur vie d’avant ? Le virus exigeait-il la pénitence en plus de l’isolement ? Avions-nous péché ? Sans surprise mais avec tristesse, je constatais que super Super U drive ne proposait rien en dehors de l’alimentaire, de l’hygiène et des fournitures scolaires. Je commandais donc de la brioche et le plus gros pot de nutella. L’amie souriante – encore présente –  du retrait drive me donna soudain confiance. De loin, alors que j’allais charger mon coffre et décamper, je l’interpellais pour savoir si le magasin Super U dont dépendait le drive avait encore un rayon jouets et si leur achat était autorisé. Son rire, en apercevant trois têtes dans ma voiture soudain aux aguets, chassa soudain tous les mea culpa vendus avec le confinement. Non, mes enfants n’étaient pas tenus – pour combattre le virus – d’expier au pain sec sans autre distraction que les devoirs donnés par leurs cyberprofs sur Internet.

Au lieu de foncer chez moi, poussée par l’espoir soudain bruyant de mes enfants, je décidai donc d’entrer dans le vrai supermarché, celui de toutes les mises en garde et de toutes les contaminations. Je laissais sur le parking au soleil, ma voiture pleine de surgelés et d’enfants prêts à fondre et à se déshydrater. Étais-je folle ? Irresponsable ? Terroriste ? Ma chasse au rayon jouets fut rapide. Les muscles raides, pressée, inquiète, furtive, je jetais dans mes cabas, sans regarder les prix ni comparer, des boîtes de Legos, des coffrets Playmobils, des livres, des albums de coloriages et d’autocollants, un ballon et trois pistolets à eau. En hâte je déposais ensuite au-dessus des sacs, un camouflage fait d’un filet de patates, d’un paquet de pâtes et de pain de mie.

Dans la queue pour payer, un homme qui passait devant moi me fit un clin d’œil complice et me montra gaiement qu’il s’approchait mais qu’il respecterait la distance imposée. La caissière, enregistrant mes futiles achats, ne me regarda pas de travers. Au-dessus de son masque, ses yeux se plissèrent même d’un sourire. Vite sortie et courant vers la voiture, je me sentis riche. Doublement. Riche, pour mes enfants, d’un Noël surprise au mois d’avril. Et riche, pour moi, d’une petite réserve de visages ouverts, de regards solidaires, et d’une humanité que j’avais cru disparus.

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Voyage dans le temps

Les publicités nous montrent des gens heureux et connectés dans des salons spacieux et lumineux. Tous rient avec d’autres gens connectés, évoluant dans d’autres lieux tout aussi spacieux et lumineux. Bien rangés. Aseptisés. On se parle par écrans interposés. On a dématérialisé les patrons, les profs et les apéros. On peut apprendre de nouvelles langues et se faire livrer – sans doute par un UBER dématérialisé – des repas de régime appertisés.

Le confinement a réalisé ce qu’on imaginait possible sans pour autant l’oser : il a libéré l’Homme de ses mouvements. Les images et les données voyagent sur l’ordre du clic à peine perceptible d’un Homme immobile. A quoi bon ces jambes qu’on autorise, comme à regret, à jogger une heure par jour ? Encore un pas dans l’évolution et l’Homme saura rester toute la journée le cul sur son canapé.

Le matin à mon réveil, mon premier geste est d’allumer l’ordinateur familial. C’est de lui que dépend l’organisation de la journée. A l’heure du café, les profs récemment propulsés dans l’ère du numérique ont déjà donné leurs directives pour les devoirs de la journée. Je fais griller mes deux premières tartines et je réchauffe mon lait en même temps que je double-clique à toutes les étapes de l’ouverture de l’environnement numérique de travail offert aux collégiens par le département. Ouverture du navigateur. Adresse. Identifiant. Mot de passe. Chargement… Mes tartines sont beurrées depuis longtemps. L’environnement numérique de travail clignote de petites taches colorées tandis qu’un message me demande de patienter. Je vais me brosser les dents. Au retour, je m’assois devant l’ordinateur tout en tapotant sur mon téléphone pour ouvrir une deuxième fenêtre Internet, mais sur ma messagerie cette fois, afin de télécharger les documents envoyés par le maître de CE2. Ils sont nombreux. Le mail est ouvert, et j’aperçois au bas de l’écran les pièces jointes qui me narguent par leur ouverture lente, capricieuse pour être soumise aux fluctuations d’une 4G hésitante. Pendant ce temps, sur l’ordinateur, l’environnement numérique de travail affiche l’ancien emploi-du-temps de 6ème de ma fille. Je cherche la page des informations récentes. Double-clic. Chargement… Les enfants se sont levés. Ils veulent jouer aux Lego mais j’impose le petit-déjeuner. Mon téléphone a ouvert et enregistré trois documents sur les sept de l’instituteur de primaire. Au même moment j’apprends que la prof de sport du collège proposait un cours en ligne d’abdos-fessiers de 8h30 à 9h30. Il est 10h. Les fessiers qui refusent de quitter leurs pyjamas ont finalement accepté de se poser autour de la table de la cuisine. Entre un bol de Nesquick à faire chauffer et une brioche à tartiner, j’ai ouvert le dossier de la prof d’anglais du collège. Il y a une bande son à écouter et deux pages d’un questionnaire à remplir. Le lien vers la bande son ne marche pas : accès non autorisé on me répond. J’enregistre quand même le questionnaire, des fois qu’on puisse le remplir sans la bande son mais à l’aide d’un dictionnaire. Le travail de CE2 s’organise autour d’exercices à trous de conjugaison et de problèmes avec des multiplications. N’ayant pas d’imprimante, je cherche un coin sans traces de beurre pour poser sur la table le petit cahier grands carreaux de mon fils. L’œil sur le petit écran de mon I-phone démodé, je recopie avec application dans le petit cahier tous les exercices que je ne peux pas imprimer. Et l’ordinateur qui charge l’interminable dossier hebdomadaire de la prof de français me demande de patienter…

Malgré Internet et la modernité qui nous apprend qu’on peut tout dématérialiser, j’ai l’impression d’être Caroline Ingalls, apprenant à ses filles dans sa petite maison de la prairie isolée, l’arithmétique et l’orthographe piochés dans de vieux livres tachetés, transmis comme des trésors de famille. Car, écrans ou non, je fais bien chaque jour la classe à mes enfants sur un bout de la table du salon. Dictées, calculs, conjugaisons, problèmes. Pages de culture générale. Champs lexicaux. Paysages et questions des ports du bout du monde. Poésies. C’est, sur ce bout de table, une classe unique : maternelle, CE2, sixième. Ce n’est plus le vénérable livre jauni que Laura et Mary Ingalls se partagent, mais l’ordinateur qu’il faut accepter de se passer à tour de rôle, organisant le travail pour qu’aucun enfant n’en ait besoin en même temps. Le matin, la lecture des documents sur l’écran est aisée. L’après-midi, l’éblouissante lumière qui nous frappe par la fenêtre rend tout travail informatique impossible. Faut-il fermer les rideaux ? Aller se cacher dans une pièce plus sombre et renoncer à la lumière du jour comme on a déjà renoncé aux sorties printanières ? Alors on fera les exercices recopiés de ma main le matin sur la table chargée de miettes de pain.

Derrière le mur, dans le couloir, dehors parfois, on entend vivre des gens. Et pourtant mes enfants ne vivent qu’avec moi, isolés de tous comme en 1880 dans l’Ouest américain. On parle écrans, tablettes, play. Pourquoi alors cette impression d’avoir remonté le temps ? Quelques jours désemparée, j’ai retrouvé dans mes souvenirs comment confectionner des guirlandes et des fleurs en papier. Comment fabriquer des pompons. Comment vider sans les casser pour les peindre, des œufs. Comment fabriquer de la pâte à sel. Comment jouer au loup, à chat couleur, à chat glacé, à l’épervier, à jacadi et à un deux trois soleil sur les parkings déserts. Nous ne voyons personne. Nous tricotons des écharpes irrégulières en perdant des mailles. Nous regardons de très vieux films serrés ensemble sur le canapé. Fernandel, Pagnol, De Funès. Nous dormons tous dans la même chambre pour faire fuir les angoisses de la maladie et des séparations douloureuses. Internet rame, Skype saute, WattApps mouline souvent, mais je fais chaque jour la classe à mes enfants, isolés que nous sommes dans l’immense prairie du confinement.

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