La distance

Le confinement s’achève sans trop qu’on sache ce qui change et ce qui restera. La distance restera. La bise ne sera-t-elle plus qu’un mot d’usage à la fin des SMS ? A Nantes on en faisait quatre. A Paris, deux. Dois-je donc perdre deux bises tous les vingt ans ?

Nous devrons conserver l’habitude hygiénique de la distanciation sociale. A force d’en augmenter le rayon, mon cercle s’est encore rétréci. Au cours d’un an d’arrêt maladie longue durée, je n’étais plus guère sortie de mon quartier. Au cours des huit dernières semaines mes relations se sont encore resserrées sur les seules personnes passant sous mon balcon. Des promeneurs de chiens, sans doute croisés avant mais jamais remarqués. Des promeneurs de téléphones. De vieux promeneurs. Des promeneurs aux horaires fixes sous des temps variables. En marcel ou en capuches, aux regards d’abord inquiets, puis curieux, qui se levaient peut-être pour voir la femme sur laquelle leur clébard aboyait. J’aime peu les chiens, mais de solitude j’ai demandé le nom de ceux qui me saluaient ou qui m’engueulaient sous ma fenêtre. Les regards sont devenus sourires, signes de la main, puis conversations. On a crié un peu. C’est loin. On s’est braillé de haut en bas sa vie, sa profession, ses occupations. Une confiance s’est établie sans qu’on ne se soit jamais vus de près. Myope, je reconnais les allures sans distinguer les visages. Un matin une opinion politique a fusé, puis un tutoiement qui m’a surprise et qui est resté.

L’école à distance continuera. Faute de matériel performant en quantité suffisante pour chaque membre de la famille, faute d’espace également, elle nous rassemble assez souvent autour des mêmes activités et du même écran. La classe virtuelle de yoga proposée par la prof de sport de ma Grande est suivie par toute la maisonnée. C’est ainsi qu’il m’arrive de saluer d’un pied en chandelle ou de mains jointes en bougie, le matin, mes voisins déambulant et leurs chiens. Les vidéos du cours d’histoire de 6ème sur Pompéi attirent le Moyen, tandis que le travail de CE2 offrant de réaliser un dessin à la manière de Miró, séduit la Grande et le Petit. Quant à la méduse de petite section de maternelle en chutes de papiers colorés collées, elle fait l’unanimité. Dans ces moments je voudrais sanctifier les profs dont les cours généreux s’exportent, hors des murs,  hors des âges et de la classe, à tous les habitants de notre foyer. Un foyer dont le sens, curieusement, semble, autour de la lumière d’Internet, avoir été restauré.

D’autres enseignants ont vu dans la distance un embellisseur d’adolescents. Ils ont idéalisé leurs élèves-charmants confinés au loin. Persuadés que les enfants s’ennuient sans devoirs, et que ce ne sont ni les copains ni l’air, mais la grammaire qui leur manque, ils se déchaînent tous les lundis matins en avalanches de bons sentiments pédagogiques et de documents téléchargeables en trois formats – word, odt, pdf. Forte d’une vie passée à l’école, je m’y perds pourtant, et je panique, incapable de suivre, et de faire suivre à ma jeune collégienne de fille le rythme effréné des cours et des exercices à télécharger. Et je me répète inlassablement : « Mais comment font les autres parents ? »

La sainte distance nous rapproche et, avec le maintien en zone rouge de la fermeture des promenades et des parcs, continuera à nous rapprocher pour des après-midi entiers dans la pièce la plus ensoleillée. Ignorant derrière moi le tapis de jeu, j’essaie de travailler. Tandis que je m’applique à faire mieux connaissance avec les participes passés, des accidents, des embouteillages et des histoires d’amour entre coccinelles et deux-chevaux vrombissent dans mon dos. Je lis le chapitre sur les verbes pronominaux. La volkswagen s’est égratignÉE en passant trop près d’un camion, tandis que la citroën s’est juste éraflÉ une portière en voulant lui prêter assistance. J’essaie de me concentrer : que faire avec en ? Ma cuisse me fait mal. En plus du bruit, ma position me gêne. J’ai pris du poids ces dernières semaines, mes jambes peinent à me porter et j’ai un nerf de coincé. C’est que nous avons fait des tartes et que j’EN ai mangÉ trop ! Il faut dire que j’ai voulu essayer un nouveau four, et les pâtisseries que j’EN ai sortiES étaient délicieuses. Des vaisseaux spatiaux en Lego se sont invitÉS bruyamment au-dessus de la course automobile. Pas facile de comprendre ce qu’il faut faire avec le verbe avoir suivi d’un infinitif. La Grande hurle à ses frères de la fermer : elle ne peut plus lire tranquille ses histoires de dragons ni répondre aux messages de ses copines qui font triling triling. Je m’apprête à intervenir : l’adolescente que j’ai vuE s’énerver et les hurlements sauvages que je lui ai vU pousser pourraient bien dégénérer en combat peu distancié.

Le principe de distanciation nous a fait vivre huit semaines à huis clos. Plus qu’à la Peste de Camus, c’est à Sartre que j’ai pensé. Pour l’instant je ne déplore qu’une lèvre mordue et un œil au beurre noir. Plus de savoir si ce confinement est vraiment terminé ou s’il repointera le bout de son nez, je suis curieuse de connaître le souvenir qu’il nous laissera. Celui d’un enfer familial criard qui nous interdisait de respirer ? Ou celui des devoirs scolaires partagés, des films tous serrés sur le canapé, des jeux, des tartes, des frites et des nuits calmes ou de tempête passées volontairement entassés dans une seule pièce ? En sortirons-nous plus proches ou plus distants, pour longtemps ?

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L’emploi du temps

Mon réveil sonne à 9h30. Les premiers jours je l’avais réglé à 7h30. Si j’ai consenti à un décalage de deux heures de notre vie, je n’en ai pas pour autant renoncé à l’emploi du temps.

Volets et fenêtres tremblent sous l’effet des rafales de vent. Il a plu toute la nuit. Trois têtes endormies sortent à peine de la couette. Je goûte un instant cette paix de les voir si près sans qu’ils se battent. Les querelles de la journée précédente ont fondu dans une recherche inconsciente de chaleur et de sécurité. Au réveil, la guerre reprendra.

Je passe de l’un à l’autre, secouant, embrassant, chatouillant, interpelant. A peine quelques grognements. J’ouvre de deux ou trois raies le volet roulant pour laisser entrer, en lignes pointillées, un jour gris. Aussitôt des protestations sortent d’un corps qui vient de s’enfoncer plus profondément : « fait pas beau ; on reste au lit ».

Quelle importance, en confinement, ont la pluie et le beau temps ? Se recoucher est tentant. Mais il y a la dictée, l’exercice sur l’imparfait, le devoir d’anglais, les tables de multiplication et le périmètre du cercle, la musique, la cuisine, et même le film qu’on se projetait de voir après le déjeuner dans notre tour exhaustif et culturel de l’œuvre de Louis de Funès. Les minutes filent sans qu’aucune mèche de cheveux sur les oreillers ne s’agite. Mon programme de la journée est menacé.

Le 13 mars 2019 j’étais placée en arrêt maladie pour ne plus retourner au lycée. Le 17 mars 2020 débutait le confinement. Mars est un mois de poisse. Mais aucun de ces mois de mars ne m’a retenue une journée au lit. Non plus qu’une journée à grignoter devant la télé. Depuis plus d’un an je fais semblant. Chaque jour doit apporter un progrès. Chaque jour a son emploi du temps. Quel sens de se coucher quand rien n’a avancé ? Ni un texte, ni une ligne, ni un peu de ménage ou de repassage, ni un projet qu’il soit ménager, éducatif, artistique ou économique ?

En ces temps de confinement, il est interdit de perdre la notion du temps. D’abord parce qu’il faut écrire le bon jour et la bonne date sur l’attestation quotidienne de sortie d’une heure autour de l’immeuble. Chaque jour, j’hésite et je me pose la question : combien d’amendes ont été payées pour s’être emmêlé dans le calendrier ?

Chaque jour je me demande s’il est vraiment indispensable d’écrire le titre du chapitre de français en bleu sur une feuille mobile rose grand format à grands carreaux et de le souligner à la règle en vert, sachant qu’en zone rouge le collège ne rouvrira sans doute pas. Chaque jour je me demande s’il faut vraiment se battre pour apprendre la poésie de Rimbaud qui décrit une promenade estivale en plein champ quand aucun maître ne la fera réciter et quand depuis des semaines on ne voit que les murs de l’appartement. Tous les profs s’évertuent à nous envoyer des devoirs sur la nature, les parcs et le printemps. La maîtresse de petite section a lancé un projet sur l’océan. Pour qu’on ne les oublie pas ? Pour qu’on sache que, même volets fermés, la verdure et la vie sont encore là ?

Je n’y crois pas vraiment, mais je fais semblant. A moins qu’il me soit indispensable d’y croire un peu. Il faut garder le rythme, maintenir le cap. Se lever, manger à heure fixe. Le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi la multiplication s’affirme jusqu’à poser des divisions, les verbes se conjuguent en CE2 à côté des boucles de et d’écailles de poisson au crayon de couleur en maternelle. Les dieux de la mythologie grecque et romaine se bousculent en 6ème. On souligne la date en rouge chaque matin, et je range chaque soir dans le dossier « travail fait » le fichier envoyé par le professeur chaque jour officiellement ouvré. Le mercredi c’est dessin et pâtisserie. A quatre autour d’une table qui sera, quelques heures plus tard couverte de farine et de chocolat, on répond avec nos feutres au thème hebdomadaire proposé à distance par la prof d’art, privée de ses élèves, de son association et de son gagne pain. Mercredi on enregistre aussi une vidéo pour la prof de flûte qui joue le jeu, et samedi une vidéo pour le prof de violon qui semble noyé, écrasé sous l’inactivité. Je ne sais toujours pas s’il est vital de ne pas jouer en croches le passage en noires de la chanson des sept nains qui, eux, rentrent du boulot puisqu’à la mine tout télétravail est impossible, pas plus que je ne connais l’importance de savoir rythmer une syncope dans Kalinka*, mais peu importe. Je frappe la pulsation après chaque goûter avec conviction.

La machine à laver tourne. La javel gagne du terrain. Chaque douche est une victoire. Le mercredi et le dimanche on se lave les cheveux et on change les pyjamas. Le mardi on fait les courses pour la semaine. J’essaie de rapporter un livre ou un jouet : c’est jour de fête, vite oublié. La télé, jamais regardée à l’ordinaire s’est invitée dans notre quotidien et rythme certains de nos choix. Le mercredi on dîne équilibré et coloré devant Top chef. Le samedi, toasts, chips et mayo : c’est « l’apéro-Columbo ». Dimanche on se repose, on s’isole dans son livre ou dans son jeu : une bulle de quelques décimètres carrés.

Il faut y croire, ou le faire croire : l’école continue, les jours sont différents. Et pourtant… Pourtant au bout de sept semaines la monotonie de cette variété forcée fendille les apparences. Les tâches et les projets sont toujours là, mais le sens s’enfuit : il se sera bientôt barré, en vélo et sans attestation de déplacement dérogatoire, à plus d’un kilomètre de notre domicile. Il faut le rattraper, l’amender et lui donner l’ordre ferme de rentrer. Une nécessité avant de pourvoir, enfin, l’imiter.

*Air russe

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