La quadrature du cercle

La radio nous le répète : la distance entre les élèves à l’école passera lundi prochain de 4 mètres à 1 mètre.

À ma fille qui a appris la géométrie de 6ème en confinement j’ai seriné : « Quelle est l’unité ? En mètres ou en mètres carrés ? ».

Les journalistes et les ministres vont à l’essentiel. Ils ne sont plus en 6ème. Ils se fichent bien des unités.

Le 11 mai 2020, chaque élève devait se placer au milieu d’un vide de 4 mètres CARRÉS. Autrement formulé : chaque élève devenait le centre de gravité d’un carré, point de concours de ses diagonales perpendiculaires et de même longueur, de côté 2 mètres correspondants aux 1 mètre à droite, 1 mètre à gauche, 1 mètre devant et 1 mètre derrière règlementaires.

J’imagine que le 11 mai 2020 devait sans doute s’organiser selon la figure 1. On pouvait donc placer dans un espace régulier de 16 mètres CARRÉS les quatre élèves A, B, C et D. Ni le ministre ni les journalistes n’ont précisé au grand public si l’élève E avait le droit de venir à l’école. Situé, tel un isobarycentre, au milieu de ses premiers camarades de l’alphabet, l’élève E aurait disposé également d’un espace vide de 4 mètres carrés, mais empiétant sur les espaces vides des autres. Était-il possible de partager le vide ?

Une question se pose. Créer un vide d’un mètre dans toutes les directions autour d’un élève ou d’un point ne revient pas à dessiner un carré. Tout élève, même confiné, le sait* : l’ensemble des points équidistants de 1 mètre du centre symbolisé par ma tête, est un cercle de rayon 1 mètre. Ni le 11 mai ni les jours suivants on n’a parlé de ce cercle dont la formule de l’aire continue de hanter tous les anciens écoliers : πR2. La surface de ce vide imposé par la circulaire du ministère aurait donc eu, pour un rayon de 1 mètre TOUT COURT, la valeur de 3,14 mètres CARRÉS environ.

Ceci précisé en toute rigueur mathématique à l’heure où le monde redécouvre les pavages et la géométrie à grands renfort de rouleaux de scotch colorés collés par terre à des distances régulières des caisses des supermarchés, le cas épineux de l’élève E n’est toujours pas réglé. On voit dans la figure 2 qu’il dispose cette fois d’un espace en propre coloré en vert. Toute pâtissière découpant à l’emporte pièce des sablés ronds dans une pâte rectangulaire aurait su profiter de cette chute de pâte en As de carreau. L’école a-t-elle été moins bonne ménagère ? Ou a-t-elle donné sa chance à l’élève E dont la distance sanitaire se serait ainsi superposée à la distance sanitaire des camarades A, B, C et D, créant des intersections non vides entre ces formes centrées sur les enfants ?

Le 22 juin heureusement va régulariser le cas de cet l’élève impertinEnt. De cet Encombrant clandestin de la géométrie. En réduisant par décret administratif le rayon d’action du virus de 4 mètres CARRÉS à 1 mètre TOUT COURT à partir de lundi prochain, le ministre, ses conseillers, son président et sa clique, peuvent maintenant disposer leurs petits points sur tous les nœuds du quadrillage de la figure 3. Non seulement E et sa maîtresse ne risqueront plus d’être verbalisés ni reconfinés, mais en plus ils seront rejoints par de nouveaux et nombreux camarades en les personnes de F, G, H et I. Ce sera la fête, mais toujours sans se toucher, ni postillonner, ni se prêter une gomme, ni bien sûr tricher au contrôle.

Tout semble clair et je me réjouis de cette nouvelle phase du déconfinement qui fait passer le nombre d’élèves scolarisés dans mon morceau de classe quadrillé, de quatre (ou cinq) à neuf incontestés, chiffrant l’amélioration de notre situation à un coefficient de 2,25 (ou 1,8). Le pays avance ? Et pourtant… Et pourtant la figure 3bis me titille, car enfin, même si nos conditions ont progressé 4 fois comme le répète en boucle France Info en passant de 4 à 1, ou progressé de 2,25 fois (ou de 1,8 fois) comme je l’ai calculé, chacun de mes petits points se situe toujours au cœur d’un vide de 4 mètres carrés… Cela voudrait-il dire qu’en fait, être à la distance de 4 mètres carrés de ses voisins ou être à un mètre de son prochain, est géométriquement parlant, LA MÊME CHOSE ? Voilà donc tous nos progrès revenus à zéro.

C’est décevant. On peut essayer de recommencer le raisonnement ou essayer de remplacer les carrés fautifs par les cercles mathématiquement exacts dans la figure 4. C’est assez joli, mais on ne comprend plus rien.

Les mathématiques, à l’heure où les ministres et les journalistes comparent sans s’alarmer des mètres avec des mètres carrés, ou corrigent leur discours en mètre latéral – supposant que le virus postillonné sur le côté est plus dangereux que le virus éternué devant ou derrière – manquent de sens pratique. Et pourtant les profs de maths et nos gouvernants ont un réflexe en commun : ils sont seuls à croire que les enfants sont, comme sur le papier, assimilables à des points.

*peut-être

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Déconfinés

Toutes les fois que pendant le confinement j’écrivais le mot « déconfinement » dans un SMS, la saisie automatique de mon téléphone corrigeait ce mot, qui aurait dû vibrer d’espoir, en « déconfiture ».

La déconfiture est arrivée, et par ce merveilleux week-end ensoleillé, les parcs ont enfin rouvert.

En ce beau matin, juin est là qu’on avait quitté en mars. Pendant deux mois et demi mon vieux jogging de toutes les saisons était sans honte le vieux jogging de toutes mes sorties, réduites à la quête hebdomadaire de nourriture. Le trajet était court, les regards échangés rares, et le chargement des victuailles, pressé, se faisait tête baissée.

Avec l’ouverture du parc sous ma fenêtre, je réalise que mon vieux jogging est déformé par les nombreux lavages, et taché de blanc par la javel antivirale de tous les lessivages des sacs, des emballages, des téléphones et des sols. Les pantalons des enfants sont devenus trop courts sans toutefois pouvoir passer pour des shorts. Les T-shirts à manches courtes de l’été dernier sont maculés de traces anciennes des feutres et du jus de fruit des bricolages et des goûters passés.

Je trouve pour moi un ample pantalon froissé au fond de l’armoire. Depuis plus de deux saisons il était tombé de son cintre, et gisait là, tout chiffonné. Impossible de porter ce truc avec des bottines ou des baskets. En fouillant bien je découvre une paire de nus pieds que j’avais oubliée. Dans la glace le résultat est affligeant : j’ai grossi. Le large pantalon, s’il me va toujours, me donne l’allure d’une barrique.

Heureusement le déconfinement et le beau temps referont de nous tous des athlètes de la course en rond dans les parcs, du vélo sans limite de kilomètres, et dans peu de jours, des salles de sport avec leurs machines qui pueront toujours la sueur, mais qu’on se rassure : une sueur désinfectée.

Je n’aime pas le sport. Ni en rond, ni en ligne, ni sur place. Et surtout pas en intérieur dans les odeurs de javel et de sueur.

J’étais déjà trop grosse avant, mais en dix ans et trois enfants, j’avais la fierté de ne pas avoir pris le moindre kilo. En deux mois seulement de super ménagère, de femme au foyer à l’hyper sédentarité forcée, me voici ronde comme un tonneau. Quant au remède présenté comme une libération ludique – le sport – il est pour moi la pire des punitions. La saisie automatique de mon téléphone avait donc raison.

La vie normale reprend. Les cris des enfants et la sonnerie du manège du parc montent jusqu’à mon balcon. On pourra bientôt absorber des verres de calories mousseuses en terrasse, qu’on exorcisera en exercices cardio au son d’une musique électro. On nous le dit : soyez prudents, portez un masque et retrouvez vos activités d’avant.

Et si moi je ne faisais des abdominaux qu’en soufflant dans mon sac à tuyaux ? Le sac à tuyaux – littéralement bagpipe – le biniou, la cornemuse, le truc marrant qui ressemble à un mouton sans tête qui aurait paré de pompons ses pattes irrégulières. Va jouer du biniou dans ton appartement en confinement ! Va sortir ta cornemuse – désaccordée par l’abandon et le changement de saison – au parc en déconfinement !

Peut-on considérer cette pratique étrange comme un sport, aussi légitime – même si plus bruyante – que la course à pied ? La fatigue, le mal au bide et les courbatures aux bras qui en résultent pourraient faire penser que oui. Le premier ministre n’en a pas parlé. La salle – isolée – prêtée au cornemuseux* depuis trente ans par ma ville est toujours fermée. Depuis le 15 mars je n’ai pu jouer que du canard. Du canard du parc ? Non, du canard de cornemuse : de cette flûte qu’on appelle practice et qui n’est plus qu’un biniou sans ventre ni pattes. Un os à ronger, quoi. Un assemblage de deux tuyaux : du suttel – le tuyau par où l’on souffle – au chanter – le tuyau par qui ça hurle – qui cancane des airs étouffés, plus faux que mille appeaux.

Vous jouez de quoi m’avait demandé une voisine ? Du piano pourquoi ? Parce qu’on entend un bruit bizarre parfois ? Ah oui ? Moi connais pas. Personne n’a idée du son du canard dont l’anonymat, confiné, est ainsi préservé.

Mais le biniou et mes abdos ? J’en demande trop. Je pourrais faire du vélo. Ou cacher mes kilos dans mon falzar à fleurs jaunes trop large, et mon visage dans mon masque cousu dans un drap d’enfant imprimé de cœurs et de nœuds bleus. Bien malin qui pourra reconnaître ainsi la barrique qui se promène au parc.

*En vrai on dit « sonneurs de cornemuse »

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Le cri du canard confiné

The judge’s dilemma

Ce qui suit n’est que la vidéo amateur d’une débutante en cornemuse. Merci pour votre indulgence.

This is an amateur video. I have been learning to play the bagpipes for less than four years. Please be indulgent !

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