Détective du point mousse

J’essaie une recherche Internet, puis une autre. Je tente tous les inspecteurs en replay. L’inspectrice vieillissante et dépressive qui sillonne la campagne du nord de l’Angleterre. La valeur sûre du Poirot maniaque. La vieille Marple avec qui je tricote. Maigret qui comprend les gens gris qui vivent dans des décors sombres. Les agents fédéraux américains sans failles ni famille, heureux d’être menés au pas et d’exalter les vertus militaires. Columbo qui vous perce à jour en vous regardant de travers. L’inspecteur chef britannique pépère dont la femme planplan traîne la malédiction de s’emmêler les pattes dans un meurtre dès qu’elle sort innocemment de sa maison, pour chanter, randonner ou pour pique-niquer. Le lieutenant sexy qui pourchasse les hors la loi en talons aiguilles, une arme à la main, flanquée d’un écrivain richissime qui est devenu, sur une autre chaîne, un simple et pauvre flic, mais qui n’a rien perdu en changeant de série puisqu’il séduit tout autant les femmes, et cette fois sans Ferrari.

Les pourfendeurs de méchants à la télé sont tous fêlés. De quoi être particulièrement heureuse de ma vie de confinée, assise devant mon écran sans bouteille de whisky, libre des casseroles psychologiques, familiales et alcooliques que se trimbalent nos héros, pourtant garants de la justice et de l’équité dans les séries télé.

Des meurtres, j’en avale ainsi trois ou quatre par jour, confortablement installée. Pour accompagner mon thé. Avec mon plateau télé. En tricotant. En épluchant des marrons, en écossant des haricots, en coupant des pommes. Ça fait que les suspects s’emmêlent un peu dans les mailles, que les flics pataugent dans le cassoulet et que les cadavres se noient dans la compote. Certains meurtres manquent de sel. D’autres sont ficelés serrés comme un chou farci*. Certains m’endorment avant la fin, mais je sais que je les reverrai demain, ou l’année prochaine, en rediffusion et en replay.

Depuis septembre je suis devenue accro aux meurtriers. La faute aux bonnes résolutions post-burn out de me ménager et de faire des pauses « légume de canapé » dans tous les interstices laissés libres par les gosses et par les élèves. Pour guérir d’un syndrome de choc post-traumatique, ma psychologue m’avait conseillé de regarder des reportages animaliers plutôt que des gens appliqués à se trucider. Mais entre un cadavre de pacotille et l’image du dernier lion bouffant la dernière gazelle dans un écosystème agonisant, quel est vraiment le plus traumatisant ?

Est arrivé le deuxième confinement qui n’a rien arrangé. Qu’est-ce qu’on attend de sa journée quand on n’a plus d’amis, plus de sorties, plus de concerts, plus de vie associative, plus de café du matin avec les copains au chômage ou en horaires décalés, et plus de bière du soir avec les mères du quartier avides de ces petits moments de liberté ? Le Graal, devient quoi ? La télé.

La télé quand tu poses tes fesses.

La télé quand tes mômes, enfin au pieux, ont fini de hurler, et que tu leur as dit qu’après 21 heures tu n’étais plus leur mère.

La télé quand ton mari fait la vaisselle que tu as accumulée exprès nombreuse et très grasse quand tu préparais le dîner pour l’occuper longtemps et te donner l’occasion d’être enfin seule dans le salon.

La télé quand tu te dis que tu devrais plutôt jouer du piano ou lire un livre, mais que non, parce que t’as envie de savoir si le commissaire va gagner à la fin.

La télé dont tu regardes pour la dixième fois l’épisode 17 de la saison 12 mais où tu ne sais toujours pas ce qui va se passer parce que tu confonds avec l’épisode 33 de la saison 15.

La télé quand tu te dis que ce serait merveilleux si ton mug de tisane ne te donnait pas tant envie de faire pipi parce que t’as plus le courage de te lever.

La télé quand t’as même plus l’ambition de faire croire ou de te faire croire que t’es intelligente.

La télé quand la fin de l’automne t’a laissée sans marrons à peler ni pommes à compoter, et que tu te lances dans la confection de saison de chaussettes de Noël, comptant les cadavres entre deux rangs rouges et blancs.

Et quand mon épisode sera terminé ? J’irai me coucher avec une chaussette décorée d’étoiles et de sapins à chaque pied, et je m’endormirai, un livre d’Agatha Christie tombé ouvert à mes côtés.

*Voir recette du Chou farci – Février 2019

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Au bout des terres, la tête dans le sable

Depuis septembre. À Saint-Denis, un élève s’est fait poignarder en classe* : vivant, mais c’était déjà choquant. À Conflans, un collègue s’est fait assassiner. Trop de sang. Trop de colère aussi pour une rentrée. Et pourtant… Je devrais être capable de combattre, de parler, de m’indigner, de dénoncer ce qui nous a menés là, mais je reste coite, comme deux ronds de flan. Car je ne comprends plus. Quelle est cette réalité dans laquelle je me vois flotter au gré des nouvelles de sang versé, et patauger dans les annonces des protocoles sanitaires changeants du gouvernement ?

Je regarde la mer et je voudrais un jogging. Le premier samedi des vacances, après le meurtre, j’ai acheté au marché un pyjama en pilou, une écharpe en laine à carreaux rouges et des chaussons fourrés. Maintenant je voudrais un jogging, ou plutôt deux pour pouvoir toujours en changer, pour en avoir toujours un qui sente le propre quand je rentre du lycée et quand j’enlève dès le couloir dans l’entrée, mon masque malodorant et souillé, puis tous mes vêtements comme une peau contaminée.

On m’a toujours dit que les profs étaient pédants. Des genres d’intellos un peu fainéants, accaparant la parole en société pour briller, assez mal fringués mais d’un négligé assumé, notoirement peu argentés mais toujours trop payés pour leurs petites journées et pour leurs grandes vacances. Faut-il qu’ils aient du temps pour se mêler de corriger les fautes d’orthographe des gens qui bossent !

Prof forcément en vacances, devant la mer pour une dernière soirée, je revois défiler les sept dernières semaines au lycée. Je m’interroge.

Je me demande si j’ai brillé quand, à quatre pattes dans le couloir, attendant les pompiers, je tenais dans mes bras une élève couchée sur le carrelage, secouée de spasmes et bavant dans mes mains. J’apprenais tout juste son prénom et elle étouffait de panique, sans qu’on ait compris pourquoi, après avoir respiré de trop près une giclée de gel hydro-alcoolique.  Mon expertise en orthographe ne m’a pas empêchée d’être conne au point de tenter de la calmer en lui parlant d’été indien qui chante et de famille aimante. Pas une seconde je n’ai imaginé que la jeune fille vivait placée en foyer. A sa place, aurais-je eu envie de m’enfoncer un couteau dans le cœur ?

Comme je déteste tous ceux qui jugent les banlieues qu’ils fantasment pleines de racailles et de parents démissionnaires, alors que moi, après vingt ans de travail sur ces lieux, je suis toujours incapable d’imaginer la vie de mes élèves ! Je leur demande d’apprendre soirs et week-ends des fonctions et des pourcentages, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils ont à supporter, et sans avoir pu encore déterminer si c’est une erreur ou un bienfait de continuer à m’aveugler et de vouloir leur enseigner, à eux, comme à n’importe quel élève qui retrouverait après les cours, sa chambre, son bureau, et surtout la sécurité indispensable au cerveau pour étudier.

Sur la plage peu fréquentée des vacances de la Toussaint on ne croise que des grands-parents missionnés pour garder leurs remuants et déconcertants petits-enfants. Les parents sont de vrais gens restés dans la grande ville : ils travaillent. Moi, je suis là. On me demande ce que je pense de la rentrée, de la covid. Ma tête est pleine mais les phrases ne sortent pas, ou trop bousculées, trop nerveuses, mal choisies, partisanes peut-être. Je revois les masques portés parfois une semaine entière sans rechange ni lavage. Je revois mes trente-cinq élèves entassés, et les bousculades dans les couloirs où souffle contre souffle on se force un chemin vers d’autres classes. Je revois les nez qu’on mouche et les fenêtres verrouillées de certaines salles qu’on m’ordonne d’aérer. Je revois les stylos qui se prêtent, les bonbons et les bouteilles de soda qu’on fait semblant de ne pas s’échanger. Et aussi les élèves qui s’absentent, les cas contacts qu’on oublie sans doute un peu volontairement, nombreux dans toutes les classes, sans que frémisse le protocole, allégé pour les écoles fin septembre, renforcé fin octobre, mais toujours fantoche. J’entends le ministre dire que tout va bien.

Alors vraiment, je voudrais un jogging. Et une tasse de thé, brûlante, que je tiendrais à deux mains, pour laisser filer dans la contemplation de la mer ou d’une campagne quelconque, derrière une vitre frappée par la pluie, sa chaleur et le temps.

Je m’interroge sur le travail qui doit sauver le travail et l’économie, taillant dans nos vies, sacrifiant nos liens, nos loisirs, nos affections. Je m’interroge sur une machine qui s’autoalimente et avance sans autre but que celui d’avancer. Qui travaille sans autre but que travailler. Et aussi consommer de la bouffe, des jouets et de la télé, quand bars, théâtres et salles de concerts sont fermés.

Je m’interroge sur ma rentrée lundi. Dois-je jouer de mon indice de masse corporelle à 30,04 ? Avec peut-être un ou deux paquets de chips supplémentaires, je pourrais demander à télétravailler : personne obèse et fragile selon la circulaire du ministère. Suis-je inquiète de nos conditions sanitaires déplorables et des faux discours qui ne nous protègeront pas ? Ou suis-je fière et impatiente d’en être : unie avec mes élèves et mes collègues plus minces, suant encore la vocation, armée de mon feutre, de mes polys et de mes exos, debout derrière le rempart de mon masque à fleurs de coton.

*https://www.bfmtv.com/paris/seine-saint-denis-un-lyceen-poignarde-un-autre-eleve-en-classe_AN-202009300189.html

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