L’imagination des enfants

Il y a quelques années, l’école primaire luttait contre les écrans et s’était donné pour mission d’informer les parents. Un enfant scotché la plupart du temps devant un écran, fût-ce pour des jeux éducatifs, appauvrissait son imagination. Il y a quelques années, une maîtresse m’avait présenté lors d’un rendez-vous une plaquette alignant plusieurs dessins d’enfants du même âge. On y voyait des bonhommes classés du plus simpliste au plus détaillé, et la maîtresse d’expliquer que les bonhommes les moins complexes étaient ceux des enfants les plus accros aux tablettes.

Sans m’étonner, ces dessins m’avaient marquée. J’y ai repensé cet après-midi quand, rangeant le petit bureau de mon fils de cinq ans, je suis tombée sur ÇA :

À la veille d’un possible troisième confinement, et donc d’un deuxième reconfinement (comptons bien), et alors que des titres de certains sites d’actualités en ligne surenchérissent sur la probabilité d’un quatrième confinement en septembre, et pourquoi pas d’un quinzième en 2032, je m’interroge sur le contenu de la tête de mon fils de cinq ans. Sa représentation du monde sera-t-elle la même que celle de ses frère et sœur un peu plus âgés ? Tous nous attendons la fin de cette galère, mais lui, se construit-il en mode covid ?

Depuis mars 2020, mon moteur se nourrit de cette devise : « à chaque jour sa bonne humeur ». Chaque départ en vacances, chaque promenade en forêt, chaque sortie même au parc en bas de chez moi, sont des victoires. Deux heures de neige il y a dix jours sont devenues dans notre imagination un séjour aux sports d’hiver. Affamés de flocons nous avons fait provision de plein air, d’images d’arbres blancs, de longues courses et de jeux mouillés et bruyants. Plutôt que de stocker de la farine et des pâtes, nous faisons provisions de souvenirs et de parcelles de liberté. La cueillette des pommes dans le Val d’Oise. Le pique-nique à Fontainebleau. La marche en bord de Seine. Les rollers dans l’impasse. L’heure de neige au parc départemental. L’album des cinq ans de mon plus jeune enfant se remplit de photos de sorties joyeuses et de nature, qu’on ne croirait pas prises au bout de la rue.

Feront-ils du sport samedi ? Iront-ils à l’école lundi ? Verront-ils leurs copains ce matin ? Chaque journée normale est un gain où je respire de voir mes enfants sortir, apprendre, avoir des amis et vivre des chamailleries. Les mois passent, la Philharmonie me rembourse mes places de concert. Pas grave : on fait de la musique de chambre au salon, et l’année avance dans des rumeurs d’espoirs ou de catastrophes. On travaille à préserver la bonne humeur. Aujourd’hui nous dessinerons, demain nous regarderons un film en nous gavant de blinis et de macarons. J’ai caché de petits trésors à la cave et dans les placards : fléchettes, livres, DVD, jeux de société. Pour plus tard. Pour quand le parc fermera. Pour quand les parents et les amis ne seront plus que des images qui crachotent sur des écrans. On essaie des recettes. On n’a pas oublié la bûche ni la galette. Bientôt on fera sauter des crêpes en serrant très fort une pièce au creux de la main pour que se réalise le vœu d’être plus riches et surtout plus jamais enfermés.

À chaque jour suffit son illusion. À chaque jour sa compensation : un nouveau petit plaisir gagné pour chaque liberté perdue. Plus de souplesse sur la télé et sur les bonbons. Plus de cadeaux sans raison. À chaque jour une consolation pour le rétrécissement de notre horizon. Et pour chaque activité, son petit cliché à épingler dans l’album photos de notre année confinée qui ne livre étonnamment que des images de verdure, de couleur et de gaité.

Mais au milieu de ces photos riches de beaux paysages et de sourires, j’affiche le dessin de mon fils de cinq ans. Ai-je échoué à sauver les apparences ? N’ai-je pas su préserver son insouciance ? Est-il inquiet ? Angoissé ?? Malheureux ??? Non. Il vit avec les chiffons qui couvrent le visage des adultes et des enfants de plus de six ans. Il s’accommode d’une école maternelle sans sortie, ni à la ferme, ni à la campagne, ni au cinéma, ni au musée. Il ne demande plus d’aller à la Cité des sciences et n’a jamais vu de marionnettes. Il accepte un anniversaire sans fête d’anniversaire. Il supportera des vacances à huis clos. À cinq ans, il connaît le mot « confinement » et construit naturellement et sans révolte son imagination dans un monde masqué et fermé.

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