Entrepreneur la mort dans l’âme

Aujourd’hui je suis à la Mairie. Ma ville organise sa quatrième édition des « Rendez-vous de la création d’entreprise ». Le thème de la journée : l’entreprenariat au féminin. Ça tombe bien. Je ne voulais pas y aller, la tête dans le sable et sûre de ne pas être concernée, mais un ami m’a forcé la main. Nous déambulons.

Mon modeste projet – une auto-entreprise de cours particuliers de maths et de correction de manuscrits – ne me semble pas suffisant pour expliquer ma présence dans les Salons de l’Hôtel de Ville au milieu de gens dont j’imagine que la mentalité m’est totalement étrangère. Je suis de corps encore, et peut-être pour toujours d’âme, fonctionnaire.

Depuis que cette porte de sortie en mode survie s’est dessinée dans mon esprit, je rigole avec mon mari, un prof :

_ Alors, toujours en grève le fonctionnaire ?

_ J’entreprends moi Monsieur, je crée de la richesse, moi Monsieur, je n’attends pas les vacances !

_ Ne me parle pas, je suis patronne : nous ne sommes plus du même monde.

_ Parasite ! Suceur d’impôts ! Buveur de finances publiques !

_ Il se plaint le privilégié ? Ah, elle est belle la France des fainéants !

Future chef d’une entreprise sans salariés, patronne de moi-même, libre de travailler sans droits pour des cacahuètes, je ris pour ne pas m’inquiéter à l’inventaire de tout ce que je vais laisser : sécurité, statut, congés payés, bienveillance du banquier. C’est qu’il ne s’agit plus de peser le pour et le contre. Il s’agit de ne pas crever.

Crever…

Christine Renon s’est tuée dans son école maternelle de Pantin, Seine Saint Denis, le 21 septembre. Aujourd’hui mon mari le fonctionnaire du 93 est en grève, pour elle, pour qu’on sache, pour qu’on parle. Il manifeste à Bobigny, piétine avec des amis et des collègues*. Aujourd’hui mes plaisanteries d’entrepreneuse ont un goût amer.

Christine la directrice s’est suicidée dans son école et pour son école. Qui était-elle ? Je n’en sais rien, mais sa mort n’est pas un fait divers que je peux enterrer avec indifférence. Car elle a écrit une lettre, rendue publique sur Internet, dont les mots sont, pour nous, trop familiers**. Quand je l’ai lue cette lettre, inévitablement la question s’est posée : et si moi j’avais continué à travailler, l’aurais-je écrite ?

Quand ils m’ont mise sur la touche, les médecins que je consultais pour des maux de tête m’ont effrayée par la perspective d’un « irréparable » que j’imaginais mal, si je m’entêtais à continuer. Christine Renon aurait dû avoir ma chance d’être sauvée par un médecin qu’elle aurait peut-être simplement consulté pour la toux qui la gênait. Au lieu de ça : un « irréparable ». Courage, colère, tristesse, admiration, gâchis, compassion. Je ne sais pas quels mots sont les mots justes. L’Éducation valait-elle ce sacrifice ? Choisir la fuite et la vie aurait-il été un renoncement, une trahison pour ses engagements ?

Aux Rendez-vous de la création d’entreprise, la conférence sur la protection sociale de l’entrepreneur accueille un public clairsemé. Je m’attendais à trouver de jeunes loups du privé, mais je me sens plutôt entourée de créatures fatiguées et peut-être affamées. L’air semble imprégné à la fois d’espoirs et de craintes. Les candidats à la création d’entreprise n’ont pas les dents qui rayent le parquet. Ils transpirent autant la honte de leurs situations précaires que la fierté de projets qu’ils rêvent porteurs d’avenirs meilleurs. Un homme veut monter une société de sécurité. Une femme veut ouvrir un bar à salade.

Et moi et moi et moi, mais qu’est-ce que je fous là ? Fonctionnaire, protégée, en arrêt presque longue durée mais toujours payée, gavée aux indemnités journalières de la mutuelle, propriétaire, je devrais rentrer chez moi et la fermer. Autour de moi les gens précaires me battraient sans doute s’ils savaient. C’est que je ne suis pas morte et que j’ai l’espoir d’écrire une nouvelle page. Quelques droits à une retraite de plus en plus incertaine sont peu de chose quand vie et folie sont dans la balance. Alors, une minute de silence ?

*Voici un article du Monde daté d’aujourd’hui jeudi 03 octobre 2019 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/03/suicide-de-christine-renon-a-bobigny-des-enseignants-defilent-pour-dire-leur-mal-etre_6014125_3224.html

**Lien vers la lettre de Christine Renon : https://drive.google.com/file/d/1FAkwb5gwrsGVhOcgci92NPFeU7T54yvA/view

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