Voiles

Les enfants ont repris le chemin de l’école, et moi celui de l’écriture des couleurs. Seule à mon petit bureau, au calme, je découvre que les couleurs employées comme NOMS sont encore plus facétieuses que les couleurs employées comme ADJECTIFS. Et ce, alors même que les adjectifs n’ont pas encore fini de me surprendre. Un foulard brun-rouge n’aura pas la même couleur qu’un foulard brun rouge. Le premier sera d’une couleur constituée d’un mélange équitable par moitié de brun et de rouge, tandis que le second sera d’une couleur brune à peine teintée de rouge. De quoi décourager les daltoniens d’être bons en orthographe.

Ce matin devant l’école, il y avait toutes sortes de couleurs de foulards. Des foulards unis noirs et blancs. Des foulards bicolores noir et blanc, ainsi que des foulards de couleur. La proportion des mères voilées à l’école de mon quartier est bien inférieure à la proportion de rouge dans un foulard brun-rouge, mais elle est plus qu’une simple nuance. Les voiles se remarquent, sauf les jours de pluie quand je suis la seule idiote à sortir tête nue. A l’époque de Zola, on disait qu’une femme sortait « en cheveux » quand elle ne se couvrait pas, signe de mœurs légères ou de pauvreté.

Il y a sept ans je scolarisais pour la première fois un de mes enfants à l’école du quartier. Je remarquai dans un premier temps, des clans. Les femmes actives et celles au foyer. Les femmes voilées et les non voilées. Ma fille étant sociable et moi curieuse, les frontières de ces clans nous sont devenues, peu à peu, poreuses à toutes les deux. De rencontres scolaires en fêtes d’anniversaires, les murs aveugles des forteresses sont devenues haies de jardins mitoyens. Nous avons fini par nous reconnaître puis par nous saluer, devant l’école, au parc, dans la rue, au supermarché.

Au fil des années nous nous sommes suivies dans nos grossesses, roulant des ventres et des fesses d’éléphants aux entrées et aux sorties des enfants. Nous avons connu les mêmes maîtres et maîtresses, fait des gâteaux pour le financement des mêmes classes vertes. Aujourd’hui mon dernier né partage l’apprentissage et les jeux de tous les derniers nés des familles que nous croisons depuis des années. Il s’assoit chaque matin à la même table et sur le même banc qu’une petite fille dont j’ai vu les premières heures pour avoir laissé à sa mère ma place encore chaude et mouillée dans la salle de travail de la maternité.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les clans sont apaisés. Au ballet des bonjours matinaux nous échangeons des sourires. On se plaint du temps, on demande des nouvelles des grands qui sont au collège. On se dit heureux que l’autre aille bien. Les bonnes nouvelles sont ponctuées de « Abdullah ! »* et les mauvaises de « misquina ! »**. Parmi ces politesses de vraies affinités ont émergé, créant des ponts, des portes et des voies, reliant les groupes par de multiples routes. Certaines voisines sont devenues copines. On se tutoie, on s’embrasse. On s’échange les gosses qu’on promène par ribambelles les jours de vacances. S’il m’arrive de tiquer devant une jeune fille en quête d’identité qui sort voilée un matin alors qu’elle exhibait son nombril la veille, si je comprends mal la raison  d’un tel choix, si je ne partage pas les croyances qui amènent là, si je trouve aussi insultante pour les femmes que pour les hommes l’idée qu’une chevelure en liberté pourrait déclencher des cataclysmes sexuels et ruiner toute moralité, je finis pourtant par oublier les foulards et j’apprécie les gens.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, les habitants qui ne crèvent pas d’angoisse ni de faim n’ont pas de sujets d’animosité. Si les clans préexistent dans cette microsociété, si les « rebeuses » voilées sont moins présentes au conservatoire qu’au club de boxe, si les familles également nombreuses des catholiques se rencontrent surtout à la chorale quand les familles musulmanes préfèrent défouler leurs garçons et préparer à la vie leurs filles sur un ring, si ces deux populations ne se répartissent pas équitablement entre les logements sociaux et les logements privés, il n’en demeure pas moins qu’ici, l’autre n’est pas un ennemi qu’il faudrait détruire ou convertir.

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, la grande majorité de mes voisins travaille, loge sa famille et la nourrit. Nous ne vivons ni la frustration ni la concentration misérable de cités pauvres dans lesquelles ceux qui n’ont jamais choisi de vivre ensemble exacerbent en haine les différences. Dès lors les yeux s’ouvrent sans crispation sur nos points communs. Si nous n’abordons pas tous la scolarité et les loisirs avec la même culture, c’est à égalité que nous aimons nos enfants, à égalité que leur école et leur avenir nous préoccupent, et à égalité que nous sommes louves et figures maternelles bienveillantes pour tous les enfants du quartier. J’aime quand des enfants amis de mes enfants, étrangers à moi d’origine, de culture et de sang, m’appellent « Tata », confiants. Auront-ils encore envie de m’appeler « Tata », moi la « Française en cheveux », quand l’État leur dira que l’école me préfère à leur mère, brisant l’égalité et hiérarchisant les parents par l’exclusion des mères qui se couvrent la tête, indésirables – sauf cieux pluvieux ? – lors des sorties scolaires ? L’absurdité officielle est-elle de lutter contre le communautarisme en opposant les gens ?

Dans mon quartier épargné par la grande pauvreté d’autres banlieues, un carré de tissu ne fait pas de l’autre un adversaire extraterrestre. C’est associé aux ghettos, à la misère matérielle et culturelle, aux abysses économiques, que le foulard devient guerre identitaire et se répand. Ne faudrait-il pas choisir comme solution le bien-être social plutôt que l’humiliation ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? La solution est-elle de semer haine et ressentiment du rejet de leurs parents, pour un simple chiffon, chez des générations d’enfants ?

*Abdullah ! : « Grâce à Dieu ! »

**Misquina ! : « La pauvre ! »

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2 réponses sur “Voiles”

  1. -brun-rouge/brun rouge : j’ai encore appris quelque chose. Merci.
    -foulard : quelle interessante description de ton vécu quotidien, qui (ne le connaissant pas) me rassure sur les relations humaines. Et, quelle clairvoyante incitation à la réflexion, à l’ouverture …

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