Voyage de classes

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Voyage de classes

De Nicolas Jounin (2014) aux éditions La Découverte.

Quand vous faites un burn out et qu’on vous diagnostique un choc post-traumatique pour avoir enseigné dix-huit ans en Seine-Saint-Denis, tout le monde vous comprend : « Ah oui, les élèves ! ».

Ben non, justement, pas les élèves. Les conditions de vie, les quartiers abandonnés de nos élèves plutôt. Ces conditions indignes contre lesquelles mon impuissance est devenue insupportable jusqu’à la maladie. Jusqu’à devenir folle, schizophrène, car fonctionnaire d’un État qui me paie pour enseigner à des enfants alors qu’il est conscient qu’il me laisse avec eux pourrir au fond d’un trou de plus en plus profond et boueux dans lequel enseigner avec succès relève non seulement de l’exploit mais même de la désobéissances aux réformes et aux nouvelles lois.

L’important est de laisser le 93 au fond du trou, mais sous un couvercle surmonté d’un beau discours.

Je ne supporte plus les discours sur le 93. Je ne supporte plus les bonnes âmes qui vivent à dix kilomètres de Saint-Denis sans savoir le placer sur une carte et sans y avoir jamais mis les pieds. Je ne supporte plus ceux qui se croient bons car il veulent bien faire un pas vers les habitants des banlieues, mais à condition que ceux-ci fassent l’autre partie du chemin en apprenant à se comporter correctement et à éduquer leurs enfants. On veut bien aider les pauvres, mais à condition qu’ils fassent un effort pour devenir comme nous. Bref, à condition qu’ils fassent un effort pour ne plus être pauvres.

Je ne supporte plus le discours des riches sur les pauvres. Qu’ils soient accusateurs, moralisateurs ou condescendants.

Mais il existe une étude de pauvres sur les riches qui mérite d’être lue. Même plusieurs fois.

J’ai relu cette semaine avec le même plaisir qu’avant traumatisme le livre Voyage de classes de Nicolas Jounin, chercheur et maître de conférences en sociologie à l’université Paris VIII de Saint-Denis. Dans une passionnante introduction, Nicolas Jounin, explique comment il a décidé d’initier à la recherche des étudiants de Saint-Denis en première année de sociologie, en les envoyant enquêter sur le très riche VIIIème arrondissement de Paris.

Pourquoi est-il intéressant pour nous de découvrir le travail d’étudiants encore jeunes et peu compétents de 1ère année de fac ?

Parce que ce livre prend « à contresens la voie ordinaire de la curiosité institutionnelle. Des grandes «  enquêtes sociales » du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas plus enquêtés que les pauvres ». Parce que dans ce travail nous découvrons, en même temps que les étudiants, les principes d’une enquête sociologique sur le terrain. Parce qu’il est ahurissant de réaliser qu’« une demi-heure de transports en commun sépare les quartiers parmi les plus pauvres de la France de ses zones les plus riches ». Saint-Denis et les Champs Élysées sont sur la même ligne de métro : la ligne 13.

Cet ouvrage rend compte d’une expérience dans laquelle l’enseignant lui-même a ressenti son décalage – ne serait-ce que vestimentaire – avec la très grande bourgeoisie.

Dans ce livre on découvre les boutiques de luxe dans lesquelles je n’ai jamais osé entrer et dans lesquelles les étudiants du livre ont dû essayer de se faire accepter. On ressent la méfiance, la prudence ou l’hostilité.

On observe le parc Monceau, plus ouvert, dans lequel j’ai fait de nombreuses promenades et constaté, comme les sociologues en herbe, que les enfants blancs ont des nounous noires.

On se frotte à la sécurité des rues, des commerces, des institutions, de l’ambassade d’Algérie. On comprend que les immigrés riches ne posent aucun problème.

On suscite aux terrasses la curiosité de clientes et le mépris de serveurs qui servent des cafés hors de prix.

On s’introduit dans des appartements, des hôtels particuliers, des bureaux d’élus. On subit avec les étudiants, des rappels à l’ordre social, de la condescendance, du mépris.

On apprend que certains commerçants acceptent même d’embaucher des vendeurs et des vendeuses du 93, car oui, oui bien sûr, il y a aussi quelques gens bien dans ces banlieues là. Ceux qui ont fait la moitié du chemin en acceptant de se civiliser assez pour être dignes de servir ? Les bons sauvages ?

On réalise que le meilleur accueil reste humiliant, car il est celui du supérieur humaniste qui tend la main à son inférieur.

En relisant ce livre, et même si je n’aurai plus jamais la force d’enseigner dans le 93, j’ai de nouveau ressenti tout le respect et l’affection que j’ai toujours eu pour mes élèves et pour leurs parents qui gèrent au quotidien et souvent en héros des difficultés qui nous dépasseraient.

En relisant ce livre j’ai aimé l’idée – peut-être fausse, peut-être vraie – que par ma fonction ou ma proximité géographique, j’ai croisé dans ma classe, dans un couloir ou dans la rue certains des étudiants sociologues de ce livre. J’en serais fière. Merci à eux.

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Une réponse sur “Voyage de classes”

  1. Merci de m’avoir donné l’envie de lire ce livre. L’enseignant sociologue fait preuve dans grand professionnalisme et les étudiants ont sûrement beaucoup appris en le côtoyant et en menant leur étude.
    Difficile d’accepter les inégalités perpétuées. Elles révoltent. Il y a bien, et plus que jamais, des classes et « une bourgeoisie » qui défend ses intérêts et maintien le reste du monde sous sa botte.
    Et François Bégaudeau de rajouter que le monde de l’art et la culture est également sous son emprise…

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