Est-ce que je m’aime ?

Un soir tard, alors que nous rentrions d’un concert à pied, ma fille de onze m’a demandé pourquoi les gens se droguaient. La nuit était toute mouillée, la route brillait, et nous longions les grilles en fer forgé du parc. Allez savoir comment de telles idées naissent.

Prise par surprise entre la fin de la musique et l’envie envahissante d’aller au lit, je répondis sans réfléchir : « Peut-être pour oublier qu’ils ne s’aiment pas ».

Quand on est parent, on se sent le devoir de donner des réponses à nos enfants. Même quand nous n’en avons pas. Je ne sais pas la raison des addictions. Un manque d’imagination que je ne regrette pas.

Mais les réponses bidon apportent toujours d’autres questions : « Et pourquoi est-ce qu’ils ne s’aiment pas ? »

Peu de temps auparavant ma psy m’avait soumis sensiblement la même interrogation. Que pensais-je de moi ? Étais-je assez indulgente avec moi-même ? M’aimais-je ?

Prise au dépourvu sur un trottoir humide, prisonnière consentante d’un divan de psy, ou concentrée sur ma page après une longue réflexion, ma réponse au problème reste la même : celle de gonfler les joues, de rouler des yeux, et de laisser échapper un pet d’air perplexe. S’il faut mettre des mots, les seuls qui me viennent sont : « J’en sais rien » et « On s’en fout ».

Un collègue ouvrier de maintenance dans mon lycée avait un jour répondu à un gestionnaire RH lambda qui lui servait un questionnaire stéréotypé destiné à lui faire avouer ses défauts et ses qualités : « Demandez à ma femme ».

Suis-je aimable ? La question peut se poser, mais je ne sais pas. Demandez aux gens qui me côtoient et à ceux qui m’évitent.

Est-ce que je m’aime ? La question n’a aucun sens pour moi. Qu’elle soit centrale pour d’autres, je le vois, parfois, mais elle atteint dans mon cas, les limites de mon intelligence et de ma forme de compréhension. Mon cerveau, coincé dans une boîte trop petite, n’appréhende ni le Big Bang, ni les trous noirs ni la possibilité de m’aimer ou de me détester.

J’aime les autres – ou pas – mais moi, je suis moi. Devrais-je me choisir ? Devrais-je apprécier ma conversation, échanger avec moi-même des opinions ? Devrais-je apprécier ma sensibilité ? Devrais-je avoir peur de me perdre ?

Aimerais-je être moins grosse, plus grande et avoir un nez moins grand ? Oui, sûrement, mais a-t-on vraiment le temps de se regarder quand on est mère de trois enfants ?

Je vois mes mains sur le clavier de l’ordinateur et du piano.

Je vois mes mains pétrir une pâte à tarte et changer les draps souillés d’un bébé qui a fait pipi au lit.

Je vois mes mains plonger dans le seau d’eau javellisée des corvées ménagères.

Je vois mon doigt qui – ouch – vient de se pincer dans le tambour de la machine à laver.

Je vois mes pieds en éventail devant la télé.

Je vois mon œil droit puis mon œil gauche dans un coin de miroir quand je mets mes lentilles le matin.

J’ai mis plusieurs années à réaliser que mes yeux avaient changé de couleur.

Je m’aperçois parfois à moitié dans l’ascenseur.

J’entrevois de temps en temps sans m’arrêter – honteuse d’être surprise dans la contemplation de mon reflet – ma silhouette dans la vitrine d’un magasin.

Je ne suis pas sur les photos car je les prends. Je déteste être filmée et je ne reconnais jamais ma voix. Peut-on s’aimer quand on ne se voit pas ?

Matheuse médiocre, petite prof de banlieue, m’aimerais-je mieux si j’étais Villani ? Euh, non merci.

Pianiste pour toujours élève modeste, sans souffle ni envergure, m’aimerais-je bien si ma vie et mes insomnies étaient celles d’un Alexandre Tharaud, grand concertiste autour du Monde ? Même pas.

Alors quoi ? Alors je fais avec moi.

Quand je suis en colère contre un con, je me dis toujours que la meilleure des punitions serait qu’il voie avec mes yeux sa petitesse de con. Mais ce n’est jamais le cas. Et si je m’aimais sans avoir conscience de ma connerie ? Et si je me détestais à tort ou à raison, quelle solution pour couper les ponts ?

Non mais franchement, est-ce que je m’aime ? J’en sais rien et on s’en fout. Et vous ?

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2 réponses sur “Est-ce que je m’aime ?”

  1. Les réponses aux enfants ? La pédiatre sollicitée lorsqu’ils étaient petits me disait qu’en tant que parents, on n’était pas tenus de forcément tout expliquer …
    J’ai souvent réfléchi à cette phrase … elle m’a dédouanée principalement quand je formulais des interdictions.
    Pourquoi la drogue ? Ta réponse est sans doute la bonne. Impossibilités de s’accepter avec nos limites et nos imperfections ? Soulèvement de sourcils qui m’aidera peut être à trouver, mais aussi flemme d’ouvrir un débat qui pourrait être sans fin.
    Pour moi, là, juste là, lâcher prise …
    S’autoriser (quelques instants) à ne plus se poser de questions.
    Je ne sais si tu t’estimes suffisamment mais moi j’aime tes écrits, alors continues (je ne m’en fous pas)

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