Déconfinés

Toutes les fois que pendant le confinement j’écrivais le mot « déconfinement » dans un SMS, la saisie automatique de mon téléphone corrigeait ce mot, qui aurait dû vibrer d’espoir, en « déconfiture ».

La déconfiture est arrivée, et par ce merveilleux week-end ensoleillé, les parcs ont enfin rouvert.

En ce beau matin, juin est là qu’on avait quitté en mars. Pendant deux mois et demi mon vieux jogging de toutes les saisons était sans honte le vieux jogging de toutes mes sorties, réduites à la quête hebdomadaire de nourriture. Le trajet était court, les regards échangés rares, et le chargement des victuailles, pressé, se faisait tête baissée.

Avec l’ouverture du parc sous ma fenêtre, je réalise que mon vieux jogging est déformé par les nombreux lavages, et taché de blanc par la javel antivirale de tous les lessivages des sacs, des emballages, des téléphones et des sols. Les pantalons des enfants sont devenus trop courts sans toutefois pouvoir passer pour des shorts. Les T-shirts à manches courtes de l’été dernier sont maculés de traces anciennes des feutres et du jus de fruit des bricolages et des goûters passés.

Je trouve pour moi un ample pantalon froissé au fond de l’armoire. Depuis plus de deux saisons il était tombé de son cintre, et gisait là, tout chiffonné. Impossible de porter ce truc avec des bottines ou des baskets. En fouillant bien je découvre une paire de nus pieds que j’avais oubliée. Dans la glace le résultat est affligeant : j’ai grossi. Le large pantalon, s’il me va toujours, me donne l’allure d’une barrique.

Heureusement le déconfinement et le beau temps referont de nous tous des athlètes de la course en rond dans les parcs, du vélo sans limite de kilomètres, et dans peu de jours, des salles de sport avec leurs machines qui pueront toujours la sueur, mais qu’on se rassure : une sueur désinfectée.

Je n’aime pas le sport. Ni en rond, ni en ligne, ni sur place. Et surtout pas en intérieur dans les odeurs de javel et de sueur.

J’étais déjà trop grosse avant, mais en dix ans et trois enfants, j’avais la fierté de ne pas avoir pris le moindre kilo. En deux mois seulement de super ménagère, de femme au foyer à l’hyper sédentarité forcée, me voici ronde comme un tonneau. Quant au remède présenté comme une libération ludique – le sport – il est pour moi la pire des punitions. La saisie automatique de mon téléphone avait donc raison.

La vie normale reprend. Les cris des enfants et la sonnerie du manège du parc montent jusqu’à mon balcon. On pourra bientôt absorber des verres de calories mousseuses en terrasse, qu’on exorcisera en exercices cardio au son d’une musique électro. On nous le dit : soyez prudents, portez un masque et retrouvez vos activités d’avant.

Et si moi je ne faisais des abdominaux qu’en soufflant dans mon sac à tuyaux ? Le sac à tuyaux – littéralement bagpipe – le biniou, la cornemuse, le truc marrant qui ressemble à un mouton sans tête qui aurait paré de pompons ses pattes irrégulières. Va jouer du biniou dans ton appartement en confinement ! Va sortir ta cornemuse – désaccordée par l’abandon et le changement de saison – au parc en déconfinement !

Peut-on considérer cette pratique étrange comme un sport, aussi légitime – même si plus bruyante – que la course à pied ? La fatigue, le mal au bide et les courbatures aux bras qui en résultent pourraient faire penser que oui. Le premier ministre n’en a pas parlé. La salle – isolée – prêtée au cornemuseux* depuis trente ans par ma ville est toujours fermée. Depuis le 15 mars je n’ai pu jouer que du canard. Du canard du parc ? Non, du canard de cornemuse : de cette flûte qu’on appelle practice et qui n’est plus qu’un biniou sans ventre ni pattes. Un os à ronger, quoi. Un assemblage de deux tuyaux : du suttel – le tuyau par où l’on souffle – au chanter – le tuyau par qui ça hurle – qui cancane des airs étouffés, plus faux que mille appeaux.

Vous jouez de quoi m’avait demandé une voisine ? Du piano pourquoi ? Parce qu’on entend un bruit bizarre parfois ? Ah oui ? Moi connais pas. Personne n’a idée du son du canard dont l’anonymat, confiné, est ainsi préservé.

Mais le biniou et mes abdos ? J’en demande trop. Je pourrais faire du vélo. Ou cacher mes kilos dans mon falzar à fleurs jaunes trop large, et mon visage dans mon masque cousu dans un drap d’enfant imprimé de cœurs et de nœuds bleus. Bien malin qui pourra reconnaître ainsi la barrique qui se promène au parc.

*En vrai on dit « sonneurs de cornemuse »

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6 réponses sur “Déconfinés”

    1. Merci !!! Tu es trop gentille ! Et si seulement je pouvais écrire et en vivre !!! Oui, mais peut-être qu’une vie plus « normale » permet de garder un pied dans le réel et d’avoir encore des trucs à raconter. Mais vraiment merci beaucoup pour ton commentaire super encourageant…

  1. Ça doit être très physique de jouer de la cornemuse !
    Plus facile de faire des abdos classiques que de jouer d’un instrument. Y’en a sûrement beaucoup qui aimerait jouer comme toi !!
    Moi la première !
    Pour les pantalons trop courts, c’est doublement rassurant :
    – tes enfants ont grandis (malgré le confinement )
    – tes achats participeront à la reprise des activités

    1. Oui, la cornemuse est un instrument très physique et j’avoue avoir beaucoup de mal. Mais on est content quand on y arrive ! Pour les pantalons trop courts, je n’avais pas pensé à ça, mais tu as mille fois raison ! Et en plus c’est marrant !

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