Le monde d’après

La radio le répète : Paris n’a plus la cote et les citadins désertent. Chacun veut son bout de terrain, sa balançoire, son barbecue, son jeu de boules. Nos appartements bientôt ne vaudront plus rien.

Pourtant, le monde d’après sous ma fenêtre est un grand trou. A peine déconfinées, les machines du chantier* ont recommencé à abattre et à creuser, sans même un petit masque sur leurs dents de fer. Les bâtisseurs, les élus et les promoteurs en immobilier sont mal informés : alors que le pays réclame sa maison à la campagne, ils continuent à bétonner. L’ancienne école maternelle, vidée de ses enfants depuis un an, a succombé en quelques jours, broyée. Les envies de fuite et d’espace des Parisiens confinés traumatisés n’auront pas suffi à la sauver. Mon fils a pleuré sur ses classes, sur les murs où il avait accroché ses dessins, puis il s’est amusé avec ses engins de chantier en jouet. On n’est pas nostalgique longtemps, à neuf ans. Dans le journal municipal, le maire – plébiscité au premier tour  par une ultra-minorité de votants – densifie la ville tout en promettant des espaces verts.

Mon monde d’après aussi s’enlise dans le déjà vu et fait du neuf avec du vieux. La boule au ventre je suis assise devant mon nouveau proviseur. Nous avons tombé les masques en tissu lavable, et il me regarde. L’ordinateur allumé l’a laissé frustré : mon dossier sur le site du rectorat de Versailles est vide. L’éducation est nationale, mais les dossiers du personnel ne franchissent pas encore les frontières des académies. Il ne sait pas qui je suis.

Tandis qu’il m’observe, je pense à mon bureau nouvellement rangé et réorganisé dans mon salon, à mes CV prêts à être envoyés, aux parents qui comptaient sur moi en septembre pour donner à leurs enfants des cours particuliers. Je devais démissionner et voici que le loto des mutations m’a parachutée dans le lycée hôtelier du bout de la rue. Dix minutes à pied de chez moi à travers parc et marché. Le poste est en or. Après presque vingt ans de RER B, de bus et de métros, la tentation est trop forte. La lâcheté aussi peut-être.

Le proviseur est perplexe. Ma provenance l’inquiète : un lycée trop dur. Une affectation trop ancienne dans des banlieues trop craintes et trop lointaines. Suis-je Super-prof ou Prof-brisée ? Super-prof serait restée dans son lycée du 93. Là-bas on fuit vite ou on reste à vie : c’est le dégoût ou le militantisme et la vocation jusqu’au bout. Rester dix-huit ans avant de partir pour une nouvelle affectation à dix kilomètres, ça ne veut rien dire. A moins que… Il comprend. Il perce à jour Prof-brisée qui essaie de faire bonne figure.

Le proviseur veut savoir. Il veut me faire parler. Il est curieux aussi de ce lycée d’où je viens, devenu depuis deux ans légende urbaine et qu’il pourrait, peut-être un jour, diriger. La boule au ventre, j’ai soudain la sensation d’être à part, bizarre, inattendue : une bête étrange échappée de son vivarium entouré de barbelés électrifiés, pour échouer dans le monde normal. Je n’y ai pas ma place. « Je vous sens fragile », me dit-il. « Êtes-vous sûre de vouloir prendre le poste chez nous ? ». Je suis marquée. Je suis restée trop longtemps LÀ-BAS. J’aurais dû continuer pour y tenir, ou y mourir, ou accepter le poste pour agents d’État cassés dans un placard meublé d’une photocopieuse dans les bureaux du rectorat.

Le proviseur me demande de raconter ce que j’ai vécu. Le meilleur et le pire. Il n’est pas recruteur. Il n’est pas patron. Il n’a pas le choix. Je suis nommée ici par le hasard des « points » dans la foire aux mutations. Le poste est à moi, il n’y peut rien. Lui-même s’en va et si je craque en septembre il ne le verra pas. Pourrait-il essayer de me faire peur et de m’influencer ? Veut-il me pousser à démissionner ? « Je vous sens fragile ». Mais il a besoin d’un prof de maths. Les profs de maths sont rares. Les matheux vont dans la finance. La « fragile » vaut peut-être mieux que rien. Il faut remplir le siège devant les élèves, même avec un pantin.

Y a-t-il un monde d’après le burn out et le syndrome de stress post-traumatique ?

Pour l’instant, il y a dans ma tête et dans mon ventre – comme dans le paysage vu par ma fenêtre – des souvenirs et un grand trou.

*Voir Les bêtes, Mars 2020

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