Pédaler pour manger

J’attendais avec impatience ce moment d’aller à mon cours de piano. Parce que j’ai bien travaillé ? Parce que c’est un moment d’art et de détente ? Non, parce que j’attendais d’avoir l’occasion de MARCHER.

Aller à mon cours de piano signifie passer sous le périphérique à pied, et marcher, aller-retour, deux heures, soit une dépense de 510 kilocalories. De quoi avoir le droit de manger.

Pendant les semaines de confinement, j’avais accepté que je ne serais pas Wonder Woman. Gérer l’enfermement, le stress, les devoirs et l’ennui de trois enfants tout en gardant la tête à l’endroit, prise entre mes anti-dépresseurs et les vidéo-consultations avec ma psychiatre, me semblait un défi suffisant. Impossible d’ajouter à cela l’horrible contrainte de garder la ligne. Non mais oh !!! En pleine reconstruction psychologique dans un trois pièces avec trois mômes H24, qui regardaient la télé sur mes genoux et dormaient tous dans mon lit, fallait pas me demander en plus d’être belle.

L’après est arrivé, avec ses changements qui sonnent comme un retour au passé : un nouveau poste en lycée à la rentrée et l’impossibilité de retourner bosser avec mes vieilles frusques distendues de femme qui se croyait au foyer. Ai-je envie d’une nouvelle garde-robe de working-girl taille 48 ?

Des copines m’ont conseillé de confier à mon téléphone mes fesses et ma santé. Me voici donc esclave de mon portable qui m’autorise, dans un programme personnalisé, 1519 kilocalories par jour. Une misère quand on sait qu’un yaourt aux fruits en vaut déjà 125 et un morceau de baguette, tout sec sans beurre ni fromage, 114.

Vingt minutes d’essoufflement sur mon vélo d’appartement font 7 kilomètres et 125 kilocalories. Qui a envie de pédaler pour éliminer un yaourt ? Mais quand on crève la dalle avec 1519 malheureuses kilocalories, on est prête à suer du sang pour gagner le droit à un bonus, même s’il est aussi tristement sobre qu’un yaourt.

Mon téléphone portable m’envoie des messages pour m’encourager à manger léger et à boire de l’eau. Il me félicite. Toute la journée il me bipe : « Vous avez oublié d’enregistrer votre déjeuner ! ». Mais non connard, juste je suis en retard. Je me bats avec des haricots verts à équeuter et des carottes Vichy qui sont vachement plus longues à cuisiner que des spaguettis. Il faut déjeuner à l’heure pour être mince ?

Heureusement mon téléphone portable est gentil quand il transforme en « droit à la bouffe » les calories que je dépense en exercices physiques, et qu’il les rajoute à ma maigre ration journalière. Si je veux manger, je dois pédaler. Une demi-heure pour un quart de camembert. Huit minutes pour un petit beurre LU. Ou marcher. Mon téléphone portable me propose aussi d’abattre des arbres ou de danser le flamenco, mais c’est hors de propos.

Marcher pour aller à mon cours de piano me fait miroiter le fol espoir d’un morceau de pain frais avec du comté au dîner.

De l’autre côté du périph, j’avance d’un bon pas dans la longue avenue commerçante au bout de laquelle Bach m’attend. Les terrasses colonisent les trottoirs. On y boit des bières servies avec des cacahuètes. Les odeurs de frites me montent aux narines. Aussi des odeurs d’épices. Les traiteurs asiatiques parfument la rue. Peut-on aspirer des lipides et des glucides par le nez ? Un masque anti-covid en protège-t-il ?  Aux tables que je frôle presque, on mange avec les doigts des kebabs qui affichent 1000 kilocalories soit trois heures de pédalage au compteur. Dans les brasseries et dans les restaurants turcs on se moque des calories. Certains hommes oisifs, attablés, laissent traîner leurs regards sur les grosses passantes quadragénaires qui peuvent, malgré leurs bourrelets, encore leur plaire. Les étals de fruits et légumes débordent sur la chaussée. Ça sent la fraise et le melon. Les pâtissiers se sont faits glaciers. Je voudrais une meringue sur un sorbet à la framboise. Ou un gâteau oriental tout collé de miel.

Deux heures de marche, l’escalier du prof à monter et une heure de Bach avec tous les petits muscles que sa toccata agite. Ce soir j’aurai gagné une coupe de glace.

Mais demain ? Quelle activité physique faudra-t-il inventer ? Pour quel droit à manger ?

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