Les figurantes – Partie 2*

La promenade sur le Mont Dore est fraîche après ces derniers jours de canicule. Plus question de passer sa journée en slip, nous avons chaussé de grosses godasses et enfilé nos Kways.

Je suis assez fière d’avoir découvert sur Internet cette promenade décrite comme étant une randonnée familiale de trois kilomètres passant devant deux cascades remarquables : celle du Rossignolet et celle du Queureuilh. Une trouvaille trop belle pour ne pas avoir été partagée par beaucoup sur la toile. Le parking au pied du sentier s’est rempli tôt de nombreux monospaces, et à dix heures nous croisons les randonneurs plus matinaux qui sont déjà sur le chemin du retour. Ils vont tous par deux : couples, enfants, rassemblement de plusieurs couples avec plusieurs paires d’enfants. Les mioches s’accrochent aux hanches des mères et aux dos des pères. Ils peinent ou en profitent, dominant depuis les épaules des adultes, les ruisseaux.

J’avance avec ma marmaille en nombre impair. Petite joueuse sur le terrain des familles nombreuses dans ma ville de petite couronne parisienne, mère très ordinaire le cul entre les familles d’origines étrangères de l’école publique du quartier et celles – aussi prolifiques – des catholiques vivant sur mon pallier, je suis ici l’anomalie statistique qui perturbe le taux de fécondité français, dernièrement calculé à 1,84 enfant en moyenne par femme en âge de procréer.

J’apprends à mes élèves que les courbes statistiques sont le plus souvent des courbes en forme de cloches qu’on appelle des gaussiennes**. Si le sommet de la cloche – représentant le cas le plus probable chez les familles – se situe à la moyenne de 1,84 enfant par femme, et si je me situe moi, sur le bord droit de la cloche à 1,16 enfant plus loin avec mes trois mioches, je dois, en toute symétrie mathématique, rencontrer mon homologue inverse sur le bord gauche de la cloche, à moins 1,16 enfant de la moyenne, soit à 0,68 enfants, c’est-à-dire pas encore tout à fait un, ou presque zéro.

Je ne saurais vous affirmer s’il faut croire en l’Art, en l’Amour ou en Dieu, mais il faut certainement avoir foi dans les statistiques et dans les probabilités. Tout en admirant dans ces paysages les arbres buvant une Dordogne encore jeune, je décide donc de chercher des yeux ma symétrique gaussienne. En en toute logique, elle doit être là.

Nous arrivons au pied de la cascade du Queureuilh. Un petit rassemblement de marcheurs s’émerveille joyeusement de la beauté du lieu et de la fraîcheur des gouttes d’eau. On fait la queue pour prendre une photo. Les enfants s’arrosent et posent. Les parents sortent leurs téléphones portables. Certains patientent en déballant le goûter.

Notre tour semble être arrivé. Je rassemble ma troupe, prête à être photographiée devant la chevelure d’eau qui dégringole de la falaise. C’est le moment que choisit mon antagoniste mathématique pour apparaître : je lui vole son tour. Ou plutôt le tour de son conjoint car elle, elle ne fait rien. Elle m’apostrophe vertement. Le ton est agressif. Le visage courroucé. La trentenaire est agacée, bien plus que si une mémère lui avait piqué sa place dans la queue au supermarché. Ce n’est pas l’attente qui la dérange. Ni le sentiment d’avoir été lésée dans sa priorité. Ce qu’elle déteste ce sont les ploucs, les blaireaux, les cons de touristes, les prolétaires, les parents qui photographient leurs enfants quand tout amateur du Beau devrait savoir que la cascade se suffit sur l’image, et qu’elle est bien plus belle, seule, que gâchée par des nains qui bouffent des BN en tachant de miettes et de chocolat leurs doigts, leurs lèvres et leurs blousons bariolés.

Son conjoint, son mari, son ami, son amant est un artiste. Elle le sait et veut que ça se sache. Elle le promeut et le protège. Alors que je demande pardon d’un geste, reculant d’un pas, et que l’homme, contrarié mais poli, sourit, braquant sur le fameux paysage enfin vierge de connards humains, son appareil photo reflex, la femme garde un air revêche. Petites fesses, muscles serrés, petites lunettes rondes sur petit nez pointu, elle est toute en angles et toute tendue. Elle me fait face depuis un autre versant de la soumission féminine : celle, non pas comme la mienne – commune – à la famille, mais celle – noble – au génial homme-enfant dont elle s’est faite à la fois le vigile et la servante.

Je respire et ravale les mots qui pourraient briser la paix bon enfant de ce lieu. Je me retiens de lui dire, moqueuse et vulgaire : « Attends d’avoir des mômes et tu feras comme tout le monde des photos cons ». Subalterne, elle se voue à l’homme qui fait la photo. Tantôt elle montre ses crocs pour le défendre, tantôt elle le couve d’un regard fidèle et mouillé. Se croit-elle moins figurante que moi, plus en haut de l’affiche, dans cette vie de traintrain sans gloire ?

Sur le chemin du retour, deux sexagénaires s’appliquent à faire un selfie avec leurs trois chiens. Ils ont l’air heureux. Une joyeuse plénitude, un bonheur riant, s’emparent alors de moi. J’ai envie de leur dire merci.

* Ce titre fait référence aux Figurantes – Partie 1, texte que j’ai écrit en août 2018.

* *Du nom du mathématicien allemand Johann Carl Friedrich Gauß (1777 – 1855).

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3 réponses sur “Les figurantes – Partie 2*”

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