Zorra des maths

Le plus ennuyeux dans cette histoire c’est que mes blagues tombent à plat.

On parle beaucoup du masque, des profs masqués et du bal masqué de la prérentrée. On ne parle pas des blagues qui tombent à plat. Vous avez essayé de faire rire avec un masque ?

Lors de ma première rentrée en septembre 2002, j’arrivai dans un lycée fortement marqué par une lutte que ses enseignants avaient menée contre le voile religieux que certaines élèves revendiquaient de porter en classe. C’était au printemps précédent et les collègues que je rencontrai alors en étaient sortis vainqueurs mais pansaient encore les plaies de leur combat.

Même si tout ça n’a rien à voir et si je ne songe pas – loin de là – à rapprocher ni même à comparer les motifs et significations des deux bouts de chiffon, je ne peux m’empêcher de sourire à ce retournement de septembre 2020 qui, dans ma perspective, a déplacé tant son « 2 » des unités vers les dizaines, que son problématique carré de tissu des cheveux vers le menton.

Porté par tous sans distinction de sexe ni de religion, ce masque rassure comme il agace. Comment ce lundi 31 août à 8h30, rassemblés dans le hall du lycée, fallait-il boire son café ? Tout le monde s’est d’abord regardé, les mains encombrées par le sachet de sucre et par le gobelet, désemparés. Certains établissements scolaires des environs avaient tranché la question en coupant la tête aux habituels pots de rentrée : accueillis dans la cour, les enseignants étaient priés de prendre vite leur emploi du temps entre deux giclées de gel hydroalcoolique et de filer sans même une goutte de thé. Dans mon nouveau lycée, manifestement cimenté par la tradition de la bouffe et de la convivialité, le choix avait été fait de réunioner comme tous les ans entre le café à 8h30 et le barbecue, généreusement mouillé de punch et de vin mousseux, à 12h30. Les masques qu’on osait à peine écarter pour faire passer de petites gorgées brûlantes le matin ont fini par tomber devant les côtes de porc, les merguez, les éclairs et les babas. Était-ce l’application par notre proviseur du protocole ministériel interprété dans l’esprit du slogan : « Prudents mais (bons) vivants » ?

On peut, d’ailleurs, manger un sandwich dans un parc sous les yeux d’un agent. Et se gaver, en marchant, de sucettes achetées à la boulangerie après le collège. Sortir le visage découvert devient le privilège des goinfres.

Ai-je chaud avec le masque ?

Ai-je de la buée sur mes lunettes avec le masque ?

Suis-je asphyxiée par le dioxyde de carbone ? Indisposée par mon haleine ?

Mes discours mathématiques sont-ils plus incompréhensibles avec le masque ? Ou l’étaient-ils déjà tellement avant, que ça ne change rien ?

Le masque, fleuri ou chamarré, peut-il lancer la mode ?

Ma gêne physique est minime. Alors que certains élèves me font pitié en tendant parfois discrètement vers une fenêtre ouverte leur petit nez à peine découvert, je supporte sans faillir mes trois couches d’étoffe à trois plis appliquées étroitement contre ma bouche et sur mon nez.

Mes sentiments sont partagés. J’oscille entre le confort – après un an et demi d’arrêt maladie – de pouvoir me cacher, et la colère d’être privée du droit de sortir sans me couvrir. Je me sens protégée d’arriver sans visage dans un lycée où personne ne me connaît. Le masque met entre mes erreurs et moi une barrière d’anonymat. Mais, même si la noble raison sanitaire de cette nouvelle petite pièce d’habillement qui s’ajoute chaque jour à la montagne de chaussettes qu’il faut laver et étendre, est étrangère à d’obscurantistes et sexistes arguments de pudeur, un potache esprit de révolte et de contradiction me susurre furieusement d’opter en cette saison pour de profonds décolletés, de me maquiller les yeux à outrance et de ne plus porter de culotte.

Après un an et demi d’arrêt maladie et la certitude de ne plus jamais exercer ce métier, j’ai finalement refait cours cette semaine exactement comme avant, sagement, sans décolleté et culottée. Les élèves hochaient la tête, levaient la main, et pourtant quelque chose clochait. Je pouvais sans mal porter ma voix au loin mais je ne les faisais pas rire. Je ne devinais aucun sourire. Étais-je devenue si nulle et si triste que mes plus pitoyables blagues s’écrasant par surprise au cœur d’une équation sérieuse ne les déridaient plus ? J’ai compris ce jour qu’une blague de prof de maths ça ne marche pas sans mimique ni grimace. Je crains bien que ce masque, en nous protégeant des virus, ne nous fasse, en classe, surtout mourir d’ennui.  

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