Sketch covid

Quand j’ai subitement renoncé à démissionner pour reprendre ce 1er septembre 2020 un poste d’enseignement en lycée, mon mari m’a dit : « Tu démissionneras le 16 septembre ».

À force d’être chaque jour évoqué, invoqué, prédit et blagué, le 16 septembre lui-même s’est pris au jeu, me concoctant un parcours d’obstacles pour cette journée maudite. Sept heures de cours avec 36 élèves par 36 degrés. Le masque trempé de morve et de sueur. Des salles de classe aux fenêtres soit verrouillées en position fermée soit ouvertes sur le bruit et la poussière d’un chantier. Des feutres à tableau tombant en panne d’encre au milieu d’une démonstration, et un très jeune collègue – qui avait dû apprendre le pot au moment où moi j’apprenais mon métier – me demandant d’un air de vieux sage protecteur si je m’en sortais avec mes élèves et avec mes cours à préparer.  

Je finis ruisselante mais sur mes deux jambes. Encore fallait-il, pour entériner ma victoire, être capable d’y retourner le 17 au matin.  Hélas le 16 septembre m’avait réservé une dernière épreuve. À 17h56, soulagée, mouchée et douchée, j’étendais enfin mes jambes sur le canapé, refusant, sans honte pour une fois, la double journée des mères rentrant dans leur foyer. C’est là que le mail des services de la Mairie me frappa par surprise : « demain jeudi 17 septembre la garderie du matin ne sera pas assurée dans l’école de vos enfants ».

Quand, cinq heures plus tard, je posai ma tête sur l’oreiller, elle était chargée d’un épineux calcul : sachant que l’école maternelle ouvrirait sans garderie à 8h35 seulement le lendemain, pourrais-je être à 8h55 devant mes élèves ?

À 8h30 j’arrivai devant la porte de l’école. Des parents rentraient et sortaient depuis déjà dix minutes : ceux de la première fournée du protocole covid, autorisés à rentrer les premiers à 8h20 et à sortir le plus vite possible pour nous laisser la place, à nous qui étions de la deuxième fournée, sélectionnés pour un dépose-bébés entre 8h35 et 8h45.

J’avais bouclé mon sac à dos le plus légèrement possible, et je tenais fermement la main de mon gamin, prête à m’élancer la première au top départ de la deuxième vague des parents masqués. La ruée vers l’or version working mother pressée. Autour de moi ça commençait à râler. Le début de semaine s’était caractérisé par un certain laisser-aller dans le respect du protocole anti-contact de séparation des parents en deux rentrées distinctes, et les mères du deuxième choix n’acceptaient pas le tour de vis imprévu qui leur barrait, ce 17 septembre, la route à 8h32. Imposantes, des mères voilées en cohortes s’agglutinaient contre l’entrée, argumentant, et menaçant par leur masse, la gardienne de l’école d’un contact plus direct et plus immédiatement néfaste que celui d’un covid à incubation lente. Le plus silencieusement possible je gardai ma place contre le cadre de la porte, misant sur ma discrétion et sur l’effet de surprise pour doubler les resquilleuses remontées. À 8h34 les femmes se soufflaient au visage leurs microbes et leur indignation. Ce matin-là toutes les mères au foyer avaient toutes un emploi éloigné et des rendez-vous impérieux qu’elles criaient pour justifier de leur priorité. La gardienne excédée par un tel début de journée nous avait fermé la porte au nez.

Par une fente du portail, maintenant verrouillé, je voyais revenir les parents de la première heure. Débarrassés de leur progéniture, ils avançaient nonchalamment vers nous, roulant des fesses et dandinant du ventre. « Mais qu’on les fasse sortir ! » hurla une femme près de moi. Emportés par les pas lents des premiers parents bavards et détendus, 8h37 étaient passés. Mon retard serait bientôt consommé.

C’est alors que la gardienne ouvrit la porte. Faux-cul dans mon amabilité fardée d’un sourire que je m’efforçai de décrisper, je lui demandai : « On peut y aller ? ». À son signe de tête je me faufilai, laissant derrière moi les mères les plus vindicatives bloquées par la gardienne en veine de vengeance. Sans lâcher la main de mon fils qui en riait de joie, je me mis à courir, tout juste devancée par une autre mama aussi grosse que moi mais plus agile. À peine arrivée au pied de l’escalier, la mère de tête voit par terre sous un banc du rez-de-chaussée une chaussette oubliée. Elle fait volte-face, son gosse glisse, pivote, et elle s’exclame : « Mais c’est à mon fils ça ! ». J’en profite pour la doubler. Maintenant sans rivale dans l’escalier, je fonce vers la classe n°4. J’arrive première et fière, donnant par un bonjour souriant et par un bisou masqué sur la joue de mon enfant, l’illusion d’être calme et d’avoir du temps. Cette comédie finie, je me retourne pour foncer vers la sortie. Hélas face à moi se ruent maintenant tous ceux que j’avais laissés derrière. En sens inverse ils me bouchent le couloir, l’escalier et le portail. Virus ou pas, on se frôle, on se presse, on s’écrase les seins et les cuisses en essayant de ne pas bousculer et de ne pas étouffer trop d’enfants. Au bout du torrent humain : la rue.

Je sortis enfin à 8h42 et courus 15 minutes, asphyxiée comme un poisson hors de l’eau par mon masque qui rentrait dans ma bouche à chaque inspiration. À 8h57, après un ultime escalier à monter et une ultime porte prise dans la gueule, poussée par un élève qui descendait quand moi je montais, je retrouvai ma classe, essoufflée, cassée mais la tête haute. On était le 17 et j’avais gagné.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

4 réponses sur “Sketch covid”

  1. vu les galères qui se succédaient, j’ai cru que tu allais annoncer que tu étais positive au covid ! Finalement tout n’est pas contre toi et tu vas pouvoir aller au moins jusqu’au 16 octobre et étonner ton mari!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *