Au bout des terres, la tête dans le sable

Depuis septembre. À Saint-Denis, un élève s’est fait poignarder en classe* : vivant, mais c’était déjà choquant. À Conflans, un collègue s’est fait assassiner. Trop de sang. Trop de colère aussi pour une rentrée. Et pourtant… Je devrais être capable de combattre, de parler, de m’indigner, de dénoncer ce qui nous a menés là, mais je reste coite, comme deux ronds de flan. Car je ne comprends plus. Quelle est cette réalité dans laquelle je me vois flotter au gré des nouvelles de sang versé, et patauger dans les annonces des protocoles sanitaires changeants du gouvernement ?

Je regarde la mer et je voudrais un jogging. Le premier samedi des vacances, après le meurtre, j’ai acheté au marché un pyjama en pilou, une écharpe en laine à carreaux rouges et des chaussons fourrés. Maintenant je voudrais un jogging, ou plutôt deux pour pouvoir toujours en changer, pour en avoir toujours un qui sente le propre quand je rentre du lycée et quand j’enlève dès le couloir dans l’entrée, mon masque malodorant et souillé, puis tous mes vêtements comme une peau contaminée.

On m’a toujours dit que les profs étaient pédants. Des genres d’intellos un peu fainéants, accaparant la parole en société pour briller, assez mal fringués mais d’un négligé assumé, notoirement peu argentés mais toujours trop payés pour leurs petites journées et pour leurs grandes vacances. Faut-il qu’ils aient du temps pour se mêler de corriger les fautes d’orthographe des gens qui bossent !

Prof forcément en vacances, devant la mer pour une dernière soirée, je revois défiler les sept dernières semaines au lycée. Je m’interroge.

Je me demande si j’ai brillé quand, à quatre pattes dans le couloir, attendant les pompiers, je tenais dans mes bras une élève couchée sur le carrelage, secouée de spasmes et bavant dans mes mains. J’apprenais tout juste son prénom et elle étouffait de panique, sans qu’on ait compris pourquoi, après avoir respiré de trop près une giclée de gel hydro-alcoolique.  Mon expertise en orthographe ne m’a pas empêchée d’être conne au point de tenter de la calmer en lui parlant d’été indien qui chante et de famille aimante. Pas une seconde je n’ai imaginé que la jeune fille vivait placée en foyer. A sa place, aurais-je eu envie de m’enfoncer un couteau dans le cœur ?

Comme je déteste tous ceux qui jugent les banlieues qu’ils fantasment pleines de racailles et de parents démissionnaires, alors que moi, après vingt ans de travail sur ces lieux, je suis toujours incapable d’imaginer la vie de mes élèves ! Je leur demande d’apprendre soirs et week-ends des fonctions et des pourcentages, sans avoir la moindre idée de ce qu’ils ont à supporter, et sans avoir pu encore déterminer si c’est une erreur ou un bienfait de continuer à m’aveugler et de vouloir leur enseigner, à eux, comme à n’importe quel élève qui retrouverait après les cours, sa chambre, son bureau, et surtout la sécurité indispensable au cerveau pour étudier.

Sur la plage peu fréquentée des vacances de la Toussaint on ne croise que des grands-parents missionnés pour garder leurs remuants et déconcertants petits-enfants. Les parents sont de vrais gens restés dans la grande ville : ils travaillent. Moi, je suis là. On me demande ce que je pense de la rentrée, de la covid. Ma tête est pleine mais les phrases ne sortent pas, ou trop bousculées, trop nerveuses, mal choisies, partisanes peut-être. Je revois les masques portés parfois une semaine entière sans rechange ni lavage. Je revois mes trente-cinq élèves entassés, et les bousculades dans les couloirs où souffle contre souffle on se force un chemin vers d’autres classes. Je revois les nez qu’on mouche et les fenêtres verrouillées de certaines salles qu’on m’ordonne d’aérer. Je revois les stylos qui se prêtent, les bonbons et les bouteilles de soda qu’on fait semblant de ne pas s’échanger. Et aussi les élèves qui s’absentent, les cas contacts qu’on oublie sans doute un peu volontairement, nombreux dans toutes les classes, sans que frémisse le protocole, allégé pour les écoles fin septembre, renforcé fin octobre, mais toujours fantoche. J’entends le ministre dire que tout va bien.

Alors vraiment, je voudrais un jogging. Et une tasse de thé, brûlante, que je tiendrais à deux mains, pour laisser filer dans la contemplation de la mer ou d’une campagne quelconque, derrière une vitre frappée par la pluie, sa chaleur et le temps.

Je m’interroge sur le travail qui doit sauver le travail et l’économie, taillant dans nos vies, sacrifiant nos liens, nos loisirs, nos affections. Je m’interroge sur une machine qui s’autoalimente et avance sans autre but que celui d’avancer. Qui travaille sans autre but que travailler. Et aussi consommer de la bouffe, des jouets et de la télé, quand bars, théâtres et salles de concerts sont fermés.

Je m’interroge sur ma rentrée lundi. Dois-je jouer de mon indice de masse corporelle à 30,04 ? Avec peut-être un ou deux paquets de chips supplémentaires, je pourrais demander à télétravailler : personne obèse et fragile selon la circulaire du ministère. Suis-je inquiète de nos conditions sanitaires déplorables et des faux discours qui ne nous protègeront pas ? Ou suis-je fière et impatiente d’en être : unie avec mes élèves et mes collègues plus minces, suant encore la vocation, armée de mon feutre, de mes polys et de mes exos, debout derrière le rempart de mon masque à fleurs de coton.

*https://www.bfmtv.com/paris/seine-saint-denis-un-lyceen-poignarde-un-autre-eleve-en-classe_AN-202009300189.html

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2 réponses sur “Au bout des terres, la tête dans le sable”

  1. Très beau texte…. Mais tu sais c’est difficile en effet de se mettre en Asa alors que le ministre à tête d’oncle fétide envoie les collègues au purgatoire… Maintenant le risque est là…. Le droit existe…. Pour une fois il dit qu’il tente de me protéger d’une forme grave de cette foutue maladie… Et avec 34 d’imc et de l’asthme que je n’ai pas choisis, je vais me mettre (à regret) mais par absolue nécessité, en distanciel…. À un télé travail bidon que j’execre et pour lequel je ne suis pas formée…. Mes élèves et la salle de classe me manquent déjà… Mais ai je au fond vraiment le choix ?? Préfère je une médaille d’héroïne à titre posthume que je n’aurai même pas et sans même un discours du recteur de l’académie de Créteil !?? Un futur Blanquer planqué dans son bureau nettoyé 3 x par jour ? Pas même un mot de condoléances à une famille devenue invisible et absente car rien ne prouvera jamais que je suis tombée malade au lycée !!
    Malaise….

    1. Merci pour ton message ! Oui je suis d’accord avec toi. Il faut te protéger mais c’est toujours difficile car on le fait avec un sentiment de culpabilité. Je l’ai ressenti pendant des mois pendant mon arrêt pour burn out. Et c’est là-dessus sans doute que fonctionnent encore nos écoles, collèges et lycées malgré des conditions de travail qui sont plus que mauvaises : absurdes. Au fond je me sens en bonne santé et j’irai demain, mais que se passerait-il si je perdais à la loterie covid ? Comme tu le dis, aucune médaille et sans doute même pas une reconnaissance en maladie professionnelle. Je me demande comment cette « gestion » sera jugée, plus tard. En attendant des jours meilleurs prends soin de toi !

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