Histoire de Noël

Devant l’école les deux enfants courent l’un vers l’autre, se criant leur prénom avec un plaisir évident. Ils ont quatre ans. Chacun couvé par le regard d’un parent, ils jouent à se pincer délicatement les doigts, puis la porte de l’école s’ouvre, et la petite fille prend la main du petit garçon dans la sienne, et ils courent ensemble vers le maître venu accueillir les élèves.

J’adore voir ces deux enfants. Chaque jour je me répète l’histoire de leur naissance, la trouvant chaque fois étonnante. Je n’ai pas pu résister à la raconter à d’autres mères, mais je suis la seule qu’elle émerveille.

Ma ville est constituée de quartiers qui sont autant de villages avec leurs histoires, leurs commères, leurs groupes d’amis, leurs nouveaux riches et leurs semi-clochards.

Mon quartier est dominé par un immense hôpital. Il est notre horizon. On le voit de toutes les rues et de tous les balcons. Il écrase le stade, s’illumine à la tombée du jour, et ses briques rouges se font parfois braises au coucher du soleil.

Cet hôpital n’est pas recommandé parmi les meilleures maternités. Personne ne le choisit. On y va quand on habite à côté et quand on veut accoucher au tarif conventionné. Le service d’étages y est minable. Il n’y a pas de chambres individuelles et parfois même, pas d’oreiller. Quand je l’ai découvert début 2009, les peintures étaient écaillées, les fenêtres, au mois de janvier, impossibles à fermer. La première fois j’ai failli accoucher dans le couloir. J’y suis pourtant retournée, une deuxième, puis une troisième fois. A chaque fois je suis allée accoucher à pied, après avoir perdu chez moi les eaux, poussant la porte des urgences le pantalon trempé.

J’y ai rencontré de très aimables sage-femmes et des médecins très cons, abusant de leur supériorité sociale dans cette maternité de pauvres. Lors de mon admission on m’a demandé si je savais lire, de combien de mes enfants précédents j’avais perdu la garde et de quelle était ma consommation journalière d’alcool. A ma troisième grossesse un grand professeur m’a fait la leçon sur la surpopulation chez les classes populaires et sur la mauvaise solution qui consistait à rechercher, pour s’en sortir, des allocations. Hospitalisée pour diabète, j’y ai entendu les sirènes des blessés du 13 novembre 2015 et j’y ai vu les jours suivants, des parents qui visitaient cet hôpital, avant et après d’autres hôpitaux, dans l’espoir de retrouver des proches. Sans chambre individuelle ni room service hôtelier, j’avais conscience, et presque honte, de mon privilège d’être, ces jours-là, hospitalisée dans le seul service des naissances et des bonnes nouvelles.

C’est ainsi qu’aux vacances de Noël 2015 sont nés, curieux des tous premiers jours de 2016, mon petit garçon et la petite fille qui s’appellent par leur prénom et courent vers la maternelle main dans la main. Derniers nés de fratries nombreuses d’origines étrangères, ils ont oublié qu’ils se sont croisés ce jour d’hiver, dans le couloir des salles de naissance, le garçon rouge et frippé, à peine essuyé des fluides de l’accouchement, conduit dans mes bras en fauteuil roulant, et la petite, roulée dans l’autre sens, toujours dans le ventre de sa mère, mais poussant déjà fort et réclamant la salle, la place et le lit d’où le petit garçon était tout juste sorti.

L’hôpital sera bientôt détruit. Vétuste, encombrant, d’un autre temps. Lui et un autre mastodonte seront fermés, deux vieux hôpitaux remplacés par un seul, plus grand. Deux fois ? Vraiment ? On le construira bien sûr plus moderne, et plus loin. Quelques fois on a vu des infirmières faire signer des pétitions au marché, mais le combat contre les fermetures semble maintenant oublié. Et moi je n’imagine plus aller accoucher à pied, le pantalon trempé. J’ai bien assez contribué à la surpopulation des classes populaires de mon quartier, de celles qui continuent à aller se soigner à l’hôpital public qu’elles voient de la fenêtre de leur chambre ou de leur salon, et qui persistent à scolariser leurs enfants à l’école du pâté de maisons.

Faut-il s’accrocher à l’école et à l’hôpital des pauvres ? Doit-on croire en un meilleur système – parfois payant – pour nos malades et nos enfants ? Veut-on partager l’éducation, la vie et la mort avec des voisins moins fortunés dans un souci de services de proximité ? On ne parle pas de ça dans une histoire de Noël, pas plus qu’on en parle au repas du réveillon si l’on ne veut pas donner un tour chagrin à la conversation.

Mais la richesse est pour moi infinie de voir chaque jour devant l’école mon petit garçon courir vers la petite fille en criant son prénom. Nés dans la même pièce, scolarisés dans la même classe, amis main dans la main, ils fêteront pendant les vacances de Noël leurs cinq ans distants de quelques heures, et partageront peut-être à la rentrée avec le maître et les copains, un paquet de bonbons.

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