Vacances d’hiver

Quand tu es prof, tu as beaucoup de vacances. On te le dit souvent. On te fait aussi remarquer que même en période scolaire tu ne fiches pas grand chose. Avec quarante heures de cours par deux semaines, tu es, même à plein régime, un demi-actif ou un demi-fainéant. Tu as renoncé à parler de tes copies à corriger et de tes cours à préparer. C’est un tel cliché ! Si tu laisses échapper devant une copine que tu es submergée de travail elle te répond invariablement : “ C’est normal avec trois enfants ! ”. Tes cent trente élèves ne comptent pas. Si on voit que tu vis chichement en médiocre fonctionnaire, on te pardonne le plus souvent. Mais si on te découvre prospère propriétaire de ton appartement, on te regarde de travers. Tu es une femme prof, épouse d’un docteur ou d’un ingénieur ? Ça passe encore. On associe bien prof avec meuf : un salaire d’appoint, une version modernisée de la femme au foyer mais livrée de série avec toutes les compétences pour superviser les devoirs des mouflets. Si par contre tu es la moitié d’un couple de profs sans pour autant pleurer misère, on déblatère.

Imagine que tu es une prof complètement vidée en vacances d’hiver. Tu t’en fous complètement que les remontées mécaniques des stations de ski soient fermées parce que tu ne vas jamais skier, et parce que là tout de suite maintenant t’as juste envie de dormir. Dormir et regarder la télé sur ton canapé. Ton besoin de tout lâcher vient du fait que tu viens de réaliser que tu es deux fois en vacances : en vacances du boulot de prof de tes élèves, et en vacances du boulot de prof de tes enfants. Parce qu’en temps normal tu ne peux pas t’en empêcher : aux heures ouvrables tu fais bosser tes élèves, et après l’école tu fais bosser tes gosses. Tout est pareil sauf qu’avec tes élèves tu ne parles que de maths, mais qu’avec tes enfants tu deviens multi-tâches et perds plus rapidement patience. Ton élève le plus buté est toujours pour toi un enfant intelligent qui finira par comprendre s’il n’est pas brusqué. Ton gosse par contre devient rapidement un abruti d’andouille s’il fait une faute dans ses tables de multiplication. Sortie de ta zone de confort pour laquelle l’Éducation Nationale t’a donné le titre de prof en journée, tu dois t’improviser experte en grammaire, en physique et en anglais le soir. Et comme tu as l’habitude de tout savoir devant tes élèves, tu ne peux pas admettre ne pas tout savoir devant la chair de ta chair. Alors tu révises en douce les conjonctions de subordination et la diffraction de la lumière. Quand tu crois que tu as triomphé des devoirs de toute la fratrie parce que tu as extirpé de ta mémoire le souvenir des deux premières déclinaisons latines et que tu as réussi à inventer des phrases débiles à faire traduire à ta fille dans le genre : “Le maître dans le temple de la déesse aime les roses de la servante”, ton fils en CM1 t’apprend qu’il doit conjuguer pour le lendemain le verbe “choir” au futur. Bigre. Soit tu la joues pédagogie intelligente en expliquant à ton fils comment devenir autonome en cherchant la réponse dans l’inestimable Bescherelle posé sur l’étagère, soit tu perds toute dignité en faisant carrément semblant de le laisser réfléchir pendant qu’une envie pressante te permet d’aller regarder la réponse dans ton téléphone portable aux toilettes. “La bobinette cherra”, c’était donc ça ? En même temps, si la vieille avait tiré le verrou au lieu de nous faire chier avec son verbe choir, elle ne se serait pas fait bouffer par le loup.

Épuisée, en vacances d’hiver, ta seule aspiration n’est donc pas de voyager, de te distraire ni de te cultiver, mais simplement de laisser choir tes responsabilités et d’abandonner enfin à l’ignorance tes élèves et tes enfants. Hélas, si pour tes élèves planqués hors de portée tu ne peux rien faire, une petite voix te susurre que ce serait péché de laisser tes gosses oisifs et enfermés. Maintenant que les devoirs sont ajournés, tu commences à développer le complexe de la promenade culturelle ou de santé et tu te crois obligée de les sortir en forêt. Mens sana (nominatif) in corpore sano (ablatif). Rassemblant tes bonnes intentions, tu renonces à ton canapé et à ta série décérébrée de l’après-midi, pour coller ta famille avec gants et bonnets dans la voiture et partir à Fontainebleau randonner. Mais alors que la radio te dit que les routes de la région sont dégelées, tu te rends compte que toute la glace restante d’Île de France s’est donnée rendez-vous sur la pente de ton garage. Tu t’en fous, t’es en mission pédagogico-sportivo-écologique. Tu appuies sur l’accélérateur, ta voiture monte, s’arrête, patine, glisse et redescend. Tu avises une pelle contre la porte de garage : celle de l’homme de ménage. Tu la saisis avec rage et tu tapes sur la glace, tu fends, tu casses, tu fermes les yeux pour éviter les éclats qui giclent, coupant comme du verre. Tu racles, tu prends de l’élan, moulines de grands gestes avec la pelle et vlan. Tu insultes la couche d’eau gelée. Tu cries, ahanes à chaque coup comme une tennis woman tapant dans une balle à Rolland Garros, mais sans la jupette. Tu t’écorches la main, tu te bousilles le bras, mais tu ne sens rien parce que tu as une mission. Tu dois sortir et tu sortiras ! Et au moment où, haletante, tu poses quelques secondes ta pelle pour répandre sur le verglas trois poignées de sable sale piqué dans un seau qui traînait là, un voisin viril arrive en sauveur. Sa femme, élégamment bottée est restée sur le siège passager de sa grosse cylindrée, bloquée par ton petit monospace qui bouche l’entrée. Elle tapote, ennuyée, sur son Iphone. L’homme te montre la pelle, s’en empare, propose de t’aider, décroche sans façon quelques glaçons et t’annonce que le danger est passé, que tu peux reprendre tes mioches et ta voiture pour redémarrer. Dépossédée de ta victoire, obligée de remercier en femme en détresse celui qui n’a fait que de retirer aimablement trois flocons, tu te dis que, décidément, ce n’est pas de ta vocation à enseigner et à bien élever que viendra la gloire. Dégoûtée, fatiguée, tu rangeras demain Wonder Woman et Wonder Mother dans les cartables. tu soigneras tes écorchures et tes muscles endoloris en partageant avec tes gosses ton canapé, tes DVD idiots et de très gras et très sucrés apéros. Parce qu’en fait, pendant ces vacances d’hiver, tu as juste envie de somnoler et de bouffer dans ton canapé.

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2 réponses sur “Vacances d’hiver”

  1. Toujours le même talent. On attend le premier volume de l’édition complète et on réclame des illustrations du grand-père.
    Heureuse rentrée pour se reposer des vacances.

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