Lâcher d’escargots

Eh ! VOUS, lecteur par erreur, ami peut-être qui tombez sans le vouloir sur cette page, POURQUOI NE PAS LIRE UN AUTRE ARTICLE DE CE BLOG ?

Les yeux dans les tentacules oculaires, je m’adresse à l’escargot qui pointe sa tête hors de la barquette ouverte : « toi et tes copains vous voulez vous barrer, c’est ça ? ».

Quarante-cinq œufs d’escargots rapportés de l’école par mon Fils le Moyen, éclos le 29 décembre à la maison*. Quarante-quatre ont survécu. Leurs coquilles mesurent à présent deux centimètres de diamètre. Quand je les douche dans leur passoire personnelle, leurs lignes brunes brillent de reflets dorés. Les barquettes – une petite, puis une grande, puis trois grandes – se salissent vite d’excréments, de mucus et de végétaux rongés. Répartis en deux boîtes de vingt bestiaux et une boîte « hôpital » réservée à quatre gastéropodes fragiles aux coquilles fêlées, ils semblent me dire que les prémisses du printemps rendent intolérable cette surpopulation en récipients micro-ondables. Le monde extérieur est-il encore trop froid et trop dangereux ? Mais est-ce que je sais d’abord – plaide mon interlocuteur baveux – ce que recèlent de poisons leurs maisons de polypropylène, depuis les pesticides dans les feuilles de salades jusqu’au bisphénol A dans les parois ? D’accord, mais pas question de mettre dehors une bombe écologique. Peut-on relâcher des escargots d’élevage sans précautions ?

Sur Internet, les sites pour maîtresses d’école, vantent le super kit d’escargots reproducteurs à 35€ offre spéciale réservée aux enseignants seulement (qui d’autre en voudrait ?). Observation faite dans la classe du coït, de la ponte et de l’éclosion, ils invitent sans façons le prof à libérer les petits dans la nature. M’aurait étonné qu’ils proposent de les servir à la cantine, promouvant ainsi une économie supplémentaire pour toute la communauté scolaire.

D’autres sites m’affolent. Photos terrifiantes à l’appui, des journalistes relatent les dégâts causés par des escargots géants à Miami – fléau tenace parachuté d’un autre continent – grands comme une main et dévorant tout : cultures, crépi des maisons et dollars par millions dépensés pour leur éradication. Je regarde mon copain gluant de travers. Toi mon pote, t’as pas intérêt à devenir aussi grand que la passoire, ou tu vas finir en rôti pour dix, cuisiné au beurre et au persil.

Coupant Internet, j’envoie un message à une copine soigneuse animalière. Elle a réintroduit des gibbons dans les forêts de Bornéo, elle doit pouvoir gérer mes escargots. Les gros gris sont français me dit-elle. Tu peux les lâcher. Elle se marre. Mais évite le bord de mer, c’est trop salé ! Moins salé que la marmite dans laquelle ils pourraient bouillir si je finis par en avoir assez de nettoyer leurs crottes. D’ailleurs les enfants ne veulent pas les abandonner dans un fossé près d’une route de peur qu’ils ne soient écrasés, et je n’ai pas très envie de m’aventurer dans un champ du marais. Mieux vaut un peu trop de sel que du plomb dans les fesses si le propriétaire se révèle peu ouvert à la réintroduction d’une espèce sauvage dans ses pâturages. Vas lui expliquer, toi, que tout ça c’est à cause de la maîtresse de CE1.

Ce sera donc le bord de mer, la dune grise, en retrait de la plage, là où poussent les premiers végétaux : Oyat, Pourpier, Panicaut. Je me rappelle avoir vu des escargots petits gris dans ces paysages. Les gros gris ne sont pas vraiment français, mais cousins des petits gris locaux. Ils sont déjà présents et adaptés dans nos régions. Comme mes enfants finalement : d’origine nord-africaine, mais nés en petite couronne parisienne et tous prêts à être heureux sur la côte vendéenne. D’ailleurs ma Fille s’est écriée : « Trop chanceux les escargots ! Ils seront toujours en vacances ! ».

La pluie menace. Nous préparons l’expédition. Les mômes ont décidé de garder quatre spécimens. Difficile de dire si c’est une chance ou une malchance pour eux. Quatre bestioles : un chacun, plus un machin chétif, l’individu génétiquement débile de la portée : un escargot qui refuse de grandir et perd régulièrement des morceaux de sa coquille malgré tous les os de seiche qu’on lui donne en cure de calcium à grignoter. Mon Fils le Moyen ne veut pas abandonner aux hérissons l’avorton. Une empathie venue peut-être de ses premières semaines de vie en couveuse.

Sac d’escargots sur le dos, nous empruntons le chemin côtier, désert. Le ciel est chargé, la lumière rasante. Le vent se lève. Au bord du sentier, loin, je trouve la preuve que les cousins vivent là : outre les nombreux restes d’escargots blancs des dunes, je vois dans le sable des coquilles vides mais adultes de petit gris. Je les montre, victorieuse, à mes enfants. A quelques instants de se séparer de leurs bébés, ils se montrent un peu réticents. Ces escargots sont morts me disent-ils ! Certes, mais ceux-là ne viennent ni d’un reste de pique-nique ni d’un kit pédagogique vendu sur Internet à une classe de CE1 qui passerait par là. Je me sens biologiste en pleine démonstration scientifique : ces escargots ont vécu et grandi ici sans main secourable pourvoyeuse de salade ! Ce milieu leur est donc favorable.

Rassurés nous déposons vingt escargots dans une dépression du terrain pleine d’herbe grasse à droite du chemin, côté campagne, et nous envoyons les vingt autres à gauche du chemin, côté océan, vers une partie protégée de la dune, interdite d’accès aux promeneurs chaussés de lourdes godasses assassines, briseuses de coquilles.

Il pleut. Un vrai temps d’escargots. Nous rebroussons chemin, sûrs d’avoir fait les bons choix. Et pourtant, quand mon Petit se retourne et lance vers la lande immense : « Oua-oir cagots »,  les grands sentent presque frémir une petite larme qui pourrait se mêler à la pluie.

*Voir Bonne année janvier 2019

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4 réponses sur “Lâcher d’escargots”

  1. Bravo pour l’elevage réussi avec une très faible mortalité. Tu peux, Albertine, à juste titre, t’attribuer le titre de biologiste !
    Et quel courage de s’occuper de plus de quarante spécimens pendant plus de 2 mois. S’ils avaient été doté de la parole, je doute qu’ils se soient plaind. Salade, douche, voyage … nature; les apprentis biologistes peuvent être rassurés. Longue vie aux escargots ! Mais, au fait, ça vit combien de temps un escargot ?

    1. Merci ! Mais tout le mérite en revient à la maîtresse de CE1 dont l’élevage a pimenté pendant deux mois notre petite vie de famille ! Beaucoup de crottes mais de bons moments, têtes contre têtes, à observer les barquettes. Nous gardons quatre escargots : Éclair, Claude, Minus et KitKat. D’après différents sites que j’ai pu consulter, la durée de vie d’un Gros gris devrait être de 5 ans s’il est bien soigné et s’il n’a pas de parasites (d’où les douches). A voir donc, si le feuilleton baveux continue !

  2. Bonjour, votre commentaire est exceptionnel et la vie de ces 40 escargots encore plus. Nous nous aventurons à vivre la même expérience avec 1 seul escargot trouvé dans la salade, bio oblige ! Et durant le confinement ! Bébé escargot à bien grandi et nous hésitons à le libérer dans un parc parisien où notre fille de 6ans a peur qu’il se fasse marcher dessus ! Sinon sur la côte bretonne mais l’air est salé ! Longue vie à ces petites bêtes !

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire bien sympathique ! Mes enfants n’ont jamais voulu relâcher les trois escargots qu’ils avaient décidé de garder. Ils vivent toujours dans leur terrarium et mangent quantité de salade, carottes et autres végétaux. Nous avons vécu ensemble le confinement. Quelle aventure ! Amusez-vous bien de votre côté avec votre nouveau pensionnaire… Et n’hésitez pas à donner des nouvelles !

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