Aventures urinaires

_ Bonjour Docteur, je viens juste pour un certificat médical d’aptitude au sport.

Mon Cadet saute sur place. Il ne comprend pas bien la nécessité de ce bout de papier : tout le monde sait qu’il est en forme. Il le veut ardemment pourtant, car telle est l’absurde volonté du club de sport.

Les adultes ne voient jamais les évidences.

Le rendez-vous ne se passe pas comme prévu. Le médecin ne s’adresse plus à mon Fils, mais à moi. Vous allez bien, vous êtes sûre que vous allez bien ? Pourquoi ? Je n’ai pas besoin de certificat médical, moi. Toute ma jeunesse je suis allée chez le médecin pour avoir des certificats d’inaptitude au sport scolaire. Il me veut quoi ce médecin avec ses questions hors sujet ?

Il insiste, revient à la charge. Je grimace, cherche une meilleure position sur ma chaise. Je dois bien avouer que j’ai mal au rein droit depuis deux jours.

C’est la première fois qu’un point au côté droit du dos m’empêche de dormir. Mais je n’en suis plus à ma première nuit blanche et mes gênes urinaires sont fréquentes. Au lycée je fais cours souvent au quatrième étage. Les toilettes pour tout le bâtiment sont au rez-de-chaussée. Il y a bien un petit lieu d’aisance, caché dans un pilier de l’escalier, au quatrième, tout proche de ma salle de classe, mais il est fermé à clé. La clé est au troisième étage, attachée à un gros porte-clé en forme de grosse clé en plastique vert. La clé et son porte-clé, sont dans un casier en métal, lui-même enfermé dans une petite salle de repos fermée à clé. J’ai la clé de la petite salle de repos, mais pas la clé des toilettes. Nous n’en avons obtenue qu’une seule pour quinze enseignants de mathématiques. Pour me soulager, je dois donc quitter ma salle de classe du quatrième étage après en avoir viré tous les élèves qui pourraient tagger, et après en avoir fermé la porte à clé. Il me faut ensuite descendre au troisième étage, ouvrir la petite salle de repos fermée à clé, prendre la clé et son gros porte-clé de plastique vert, refermer la petite salle de repos à clé, remonter au quatrième étage, déverrouiller la porte des toilettes du pilier, refermer cette porte, faire pipi, rouvrir la porte, la refermer à clé, redescendre au troisième étage, rouvrir la porte de la petite salle de repos fermée à clé, remettre la clé dans le casier en métal, ressortir et refermer à clé la petite salle de repos, remonter au quatrième étage et retourner la clé dans la serrure de ma salle de classe, à condition que celle-ci n’ait pas été bouchée par une mine de stylo quatre couleurs d’un quelconque potache pendant l’intermède urinaire de la prof de maths.

En dehors de toutes ces difficultés, pisser dans le pilier de l’escalier est angoissant. Le trou aménagé dans le béton est étroit. Combien de fois ne me suis-je pas imaginée emmurée pour la nuit, le week-end ou les vacances, dans cet escalier, réduite à boire l’eau des toilettes pour survivre ?

Descendre au rez-de-chaussée est épuisant. Ces grands escaliers des années 70 vous brisent les jambes, les miennes comme celles des jeunes élèves. Si, inquiétée par la perspective d’une défaillance devant trente adolescents de mon périnée vieux de trois accouchements, j’opte pour le rez-de-chaussée, je dois pénétrer l’air naturel et décontracté dans les chiottes des élèves. Les portes ferment mal. Les rouleaux de papier toilette sont vides. Les conversations des adolescentes s’arrêtent à mon approche. Les yeux qui m’observent sont réprobateurs. Aux chiottes des profs les profs !

Les chiottes des profs sont ailleurs. Dans un autre bâtiment. Loin. Il y a en a deux pour deux cents collègues.

Les chiottes des secrétaires sont les chiottes des secrétaires. Propres, parfumés, aérés, pourvus de papier et de savon. Ils sont fermés à clé, mais c’est encore une autre clé, qui elle, est privée.

Je pisse le matin quand j’arrive. Puis le soir quand je pars. Je ne bois pas de la journée.

Le médecin m’engueule. Je dois me soigner. Il m’envoie aux toilettes avec un sopalin et une bandelette urinaire. Tous les patients de la salle d’attente me regardent passer avec ma bandelette sèche. Trois minutes plus tard, tous les patients de la salle d’attente me regardent passer avec ma bandelette mouillée.

Les couleurs de la bandelette urinaire ne plaisent pas au médecin. Il faudra faire des examens.

_ Prenez du temps pour prendre soin de vous !

J’éclate de rire.

Mère de bât

La maternité est une charge.

Charge de famille.

Charge financière.

Charge morale.

Charge émotionnelle et affective.

Charge d’emploi-du-temps.

Et pourquoi pas, surtout, charge de la mule ?

Poids de la poussette. Poids des couches, des paquets de yaourts et des cartables. Poids des enfants qu’il faut hisser sur le tobogan ou dans le manège. Dix fois, cent fois, mille fois, sur le jeu il faut les remettre. Poids des enfants fatigués qui ne veulent ni marcher ni se laisser rouler. Poids des enfants endormis sans force qu’il faut soulever et poser sur le pot à minuit. Mais poids des enfants enjoués qui veulent faire l’ascenseur jusqu’au plafond et jusqu’au bout de la nuit quand viennent à dîner des amis.

Poids de la sortie à la plage. Du sac de jouets – moules, seaux, pelles, ballons, bouées, jeu de boules et jeu de bulles. Du sac des serviettes de bain, des nattes, des rechanges et des vestes pour le frais tombant du soir, de la crème solaire pour le chaud de l’après-midi. De la glacière du goûter et de la grosse bouteille d’eau. Du plus petit rejeton qui ne veut pas marcher dans le sable, et du parasol dont on s’est chargée pour le protéger des méchants UV, influencée et culpabilisée par toutes les recommandations médicales, sachant pourtant que l’enfant, insensé et insensible aux prescriptions, refusera – attiré par l’immensité de la plage –  de jouer un instant sous sa chiche ombre protectrice. Poids du sable enfin, et de la progression lente et difficile dans le sol meuble, ennemi de la mère, mais terrain de jeu des deux plus grands qui courent et volent jusqu’à la mer après vous avoir glissé sous un bras ou accroché au seul petit doigt disponible, leurs tongs.

J’ai porté pendant les quatre mois de rénovation de l’ascenseur, chaque soir ouvrable, de retour du travail, la poussette pliée de la main gauche, la fille de deux ans sur le bras droit, le sac à langer de chez la nounou autour du coup et, dans le ventre, un fœtus farceur en pleine essor.

Je porte quand vient le soir, sur le chemin qui mène au conservatoire, le violon sur mon dos, l’étui de la flûte traversière en bandoulière et les cahiers de solfège ballottés dans un sac sur l’épaule opposée. Il faudrait un joug. Sur le chemin du retour s’ajoutent les courses d’appoint faites dans le quartier pendant les cours de musique : une boîte de sauce tomate, des œufs, du fromage en promo et du pain.

Mère de bât.

Il en faudrait dans les zoos, dans les fermes et dans les bestiaires.

Matin

Tu as l’air fatiguée !

Un mois de régime, une couche de mascara, du fond de teint et j’ai l’air fatiguée. Pas moyen d’être pimpante, encore moins resplendissante.

La Grande court vers la porte de l’école avec ses dix kilos hebdomadaires de cahiers à signer sur le dos. Le Moyen suit, une bretelle du cartable à l’envers, la capuche de travers, le sac de piscine sous le bras. Ils ont leur goûter pour l’étude, leur bouteille de flotte pour la récréation, la petite voiture pour échanger avec le copain, le collier « amie pour la vie » à offrir à la copine.

Il ne me reste que le Petit, le Riquiqui dans sa poussette qui hésite entre sucer ses doigts et son doudou. Il faudrait deux bouches, ou une plus grande. Sous ses fesses j’ai calé le paquet de couches pour la semaine et les rechanges en cas d’accidents pipipuréecacavomiboue.

Il ne me reste que le Petit et ma sale tronche de fatiguée.

Tu as l’air fatiguée, qu’est-ce que tu as ?

J’ai quarante ans, un boulot et trois gosses.

J’ai corrigé des copies, cuisiné et repassé jusqu’à minuit. Le Petit a perdu son doudou à 2h du matin, il a eu froid à 4h et sa couche a débordé à 5h. Le Moyen a eu mal au pied à 3h15 et a fait un cauchemar à 5h30. Le réveil de mon mari a sonné à 6h30 et le mien à 7h10. Une nuit ordinaire, somme toute assez bonne, sans terreur nocturne de la Grande, sans nez bouchés ni bébés gravissant au milieu de la nuit et à tour de rôle le lit parental avec quatre lapins et trois oursons pour prendre toute la place, s’étaler, donner des coups de pieds et finir par se casser la gueule sur le tapis dans un fracas suivi de cris stridents.

La porte de l’école s’est refermée. Je savoure une seconde cette petite victoire du quotidien d’être arrivée à l’heure avec trois enfants coiffés, dont l’estomac est plein, dont les dents et les mains sont propres. Certains escaladent un sommet, sautent à l’élastique, gagnent des guerres ou des élections, sauvent le monde en se jetant d’un avion. Je suis le James Bond du petit-déjeuner équilibré, des chaussures lacées et du cartable bouclé.

Plus que le Petit à consigner chez la nounou. Un bisou baveux sur le pas de la porte et ne me restera de ma charge matinale que mon sac à dos, mes feutres à tableau et mes stylos pour courir vers le métro.