Apprentissage – Partie 1

CP : Présent du verbe être et du verbe avoir.

CE1 : Présent du verbe être et du verbe avoir.

CE2 : Présent du verbe être et du verbe avoir. AU SECOURS !!!

CE2 : copier cinq fois et apprendre par cœur : « il veut ».

J’imagine qu’il y aura « je veux » en CM1 et « tu veux » en CM2. Le pluriel sera pour le collège.

CM1 : les conjugaisons décollent enfin. On revoit le présent du verbe être et du verbe avoir (des fois que…) et on ajoute le présent, l’imparfait, le futur de l’indicatif des trois groupes. Quatre ans pour en arriver là. Un espoir se lève.

Dictée de CM1 : « Mélangez les ingrédients pour qu’il n’y est pas de grumeaux ».

Ah mais non, NON !

Je m’arrache les cheveux. Ma Fille me regarde sans comprendre. C’est dimanche. Prenant mon rôle de mère et d’éducatrice au sérieux, je lui ai demandé de me rejoindre à mon bureau avec son cahier de français. Je dois le lire et le signer comme chaque fin de semaine. Je le fais toujours devant elle, commentant, reprenant, expliquant, complimentant. C’est un rituel.

Je regarde la faute bien corrigée en rouge par la Maîtresse. Ma Fille a copié en vert à côté : ait.

Quatre ans pour apprendre « il est » et « il a », et on lui colle « il ait » dans une dictée. Pas notée, OK.

C’est le verbe avoir, ma chérie, le subjonctif présent. Elle ouvre de grands yeux.

Alors déjà, on ne lui a tellement jamais parlé du subjonctif qu’on ne lui a jamais dit que ce qu’elle connaissait s’appelait de l’indicatif.

Elle peut lire des pavés toute la journée, mais elle n’avait jamais remarqué la forme « ait » dans un texte. Evidemment, l’important c’est que Harry Potter tue le Basilic et peu importe qu’il le pourfende à l’indicatif ou au subjonctif. L’enfant qui viendrait me voir en me faisant remarquer au milieu d’une bataille de sorciers que le « è » est écrit « ait » et pas « est » ni « ai » aurait (conditionnel) un inquiétant pet au casque.

Le présent du verbe avoir c’est « il a ».

Le présent du verbe être c’est « il est ».

Si je dis maintenant que le présent du verbe avoir c’est « il ait », c’est le bordel !

J’imagine assez facilement que la faute se trouve dans beaucoup de cahiers qui seront ce dimanche signés par les familles. L’intention de la maîtresse est-elle que les parents signent sans commentaires ? Que les parents expliquent le subjonctif à la place de l’école ? Que les parents n’expliquent rien mais qu’une graine de subjonctif germe dans la tête des enfants ?

Lire du subjonctif, bien sûr. Parler au subjonctif et en écouter, certainement. Mais écrire avec la bonne orthographe du subjonctif dans une dictée quand on n’a jamais intellectualisé l’existence du subjonctif ?

Je prends le parti de semer momentanément une graine de subjonctif dans la tête de ma Fille ce dimanche, et d’y revenir plus sérieusement pendant les prochaines vacances. On y arrivera. Je me suis promis qu’elle irait au collège en sachant écrire français. On progresse vers ce but.

Que feront les parents non francophones ou bilingues hésitants ou réfractaires au subjonctif faute de culture scolaire et de parler châtier ou littéraire ?

Ils ne verront pas la faute, ou ne la commenteront pas, ou n’y penseront pas, et au lycée, et toute sa vie, l’enfant devenu grand écrira « Mélangez pour qu’il n’y est pas de grumeaux ». Faut-il juste espérer qu’il n’écrive pas de livres de cuisine ?

Les courses – Partie 1

Une matinée de liberté s’ouvre à moi. Je ne travaille pas ce matin.

Les Grands sont à l’école. L’assiduité scolaire est obligatoire. Je suis une bonne mère.

Le Petit est chez la nounou. C’est beaucoup plus contestable.

L’y ai-je jeté pour m’en débarrasser ?

Un peu, oui.

Une matinée de liberté. De solitude. De silence. Trois heures, immenses.

Il faudra que je range un peu, bien sûr. La table du petit-déjeuner, laissée encombrée dans la panique matinale. Les lits défaits. Je jouerai de la musique : piano et cornemuse. Et je prendrai du temps pour moi, pour épiler ces jambes honteuses de gorille hivernal. Il fait chaud en jean, et trop négligée, je ne peux me dénuder.

8h45. Le marché ouvre ses portes.

Demain j’aurai des invités. Il me faut des abricots pour une tarte. Je vais au marché, je ferai ma pâte, une compote, la tarte. Il me restera deux heures, immenses. De solitude. De silence.

Je jouerai de la musique : piano ou cornemuse ? Et j’épilerai mes jambes.

Au marché les abricots sont à 4€95 le kilo. Je tourne autour de plusieurs étals. Les prix sont identiques, imposés sans doute par les mêmes fournisseurs de Rungis. Il me faut deux kilos. C’est cher. Tant pis, je me lance.

_ Deux kilos d’abricots s’il-vous-plaît.

_ Vous les voulez bien mûrs ou pas trop ?

_ Bof, c’est pour une tarte…

_ Pour une tarte ? Ah mais attendez, j’en ai là pour un euro le kilo, regardez la belle caisse, et pas tâchés, hein, juste bien mûrs, six kilos, et celui-ci en bouillie c’est cadeau ! La promo du jour Madame !

Je rajoute quelques pommes pour la compote et une tranche de citrouille. Elle s’accommodera bien des carottes qui mollissent et noircissent dans mon bac à légumes. Une bonne soupe pour le Petit. En passant, j’achète un pantalon d’été à cinq euros, à l’étal des tailles uniques pour grosses fesses de mères qui achètent les fruits par caisses. J’y cacherai mes poils. Plus question de cornemuse, de piano ni de jambes estivales. Sous l’abricot cadeau en bouillie qui trône au sommet de la caisse, les autres fruits se révèlent candidats à un pourrissement imminent.

Je traverse le quartier avec ma caisse en promotion. C’est lourd, encombrant surtout, et j’ai l’impression que tout le monde me regarde. Gluant et collé, l’abricot cadeau en purée ne risque pas de tomber. Il y en aura pour la tarte demain, pour congeler en barquettes de compotes pomme-abricot, pour conserver en confiture. Il faudra sortir la grande casserole pour la compote, la moyenne pour la soupe, la cocotte pour la confiture, et stériliser les bocaux de l’an dernier. Quelques fruits parmi les mieux conservés garniront ce soir la table du dîner.

Mère de famille nombreuse. La caisse qui pèse sur mes bras me fait comprendre, soudain, pourquoi depuis trois mois l’argent des courses file plus vite qu’avant. Les paquets de viande prévus pour deux jours ne font plus qu’un seul déjeuner et un frugal complément au dîner. Un gâteau à peine sorti du four disparaît en une heure quand avant il garnissait un dessert, un goûter et le petit-déjeuner. Je n’achète plus de paquets de gésiers de canard confits, mais des paquets – meilleur marché – de gésiers de volaille par lots de deux. Et voilà que je saute sur l’aubaine de fruits trop mûrs en cagettes. La tarte des invités, les vitamines du dîner et la confiotte de fruits promotionnels pour l’année. Il faudra trier, laver, dénoyauter, couper, touiller.

Autrefois j’aimais jouer les cantinières aux AG du lycée. Mal informée et peu armée pour les discours syndicaux, j’apportais mon soutien enthousiaste et sincère aux débats, sous forme de quiches au thon et d’œufs durs. Je suis maintenant cantinière au quotidien, remuant d’immenses gamelles indépendamment du calendrier des conflits sociaux.

Sur la table, la pâte repose au milieu des bocaux stérilisés et des barquettes de compote qui refroidissent. La casserole moyenne sèche sur l’égouttoir. La soupe bloblotte. La confiture écume.

La matinée de liberté, immense, est passée. Sans note de musique. Pour quinze euros, la table abonde de victuailles orangées, et mes jambes velues, oubliées une fois encore, ont trouvé de quoi se cacher. Le piège.

Tarte aux abricots trop mûrs

Parce que dans un blog de femme on attend des recettes de cuisine

Pour la pâte :

Il faut s’y prendre deux heures avant, sauf si l’on décide de sauter le temps de pause et si l’on accepte de se casser les dents sur la pâte après la cuisson.

250g de farine pour un grand moule

80g de beurre de cuisine à température ambiante (demi-sel, ça donne du goût)

Une pincée de sel (ou pas si le beurre est déjà salé)

Un peu d’eau tiède (quelques centilitres : ce n’est pas une pâte à crêpes)

Se laver soigneusement les mains.

Verser les 250g de farine dans un saladier, un cul de poule, un truc profond. Couper les 80g de beurre en petits morceaux et les ajouter à la farine. Emietter à la main le beurre et la farine pour obtenir une sorte de farine jaune aux grains épais. Quand le beurre et la farine sont ainsi parfaitement liés à sec, il suffit de rajouter quelques centilitres d’eau tiède pour obtenir une pâte. Il faut y aller doucement avec l’eau, quitte à en rajouter. Pétrir la pâte à la main jusqu’à former une boule à laquelle vont s’accrocher tous les petits restes de farine et de beurre qui collaient aux mains. La pâte est terminée quand la boule est bien lisse, qu’elle se détache bien des doigts et que les mains, à force de pétrir, sont « propres » (sans plus aucune trace de farine ni de gras). Saupoudrer de farine la boule de pâte, et la laisser reposer 2 heures à température ambiante sous un torchon propre ou un papier essuie-tout.

Pour la compote :

Choisir cinq ou six abricots parmi les plus mûrs ou les plus abîmés. Les plus moches, quoi.

Ajouter trois pommes quelconques. Laver, peler, épépiner, dénoyauter ce qui doit l’être.

Les pommes dans la compote vont adoucir l’acidité de la tarte à l’abricot sans être obligé de sucrer démesurément.

Couper en petits morceaux les fruits et les mettre dans une casserole avec un peu d’eau (un demi-verre, ou 10 cL pour ceux et celles qui veulent des mesures…). Cuire à feu doux en surveilant et remuant de temps en temps pour que les fruits bloblottent tranquillement sans attacher au fond et sans brûler. Quand les fruits sont cuits (mous), rajouter un peu de sucre selon le goût (pas trop selon le mien). On peut mettre un LEGER coup de mixeur à soupe.

Pour finir :

Préchauffer le four à 180°C

Etaler la pâte avec un rouleau à pâtisserie fariné. Pour éviter de galérer avec une pâte collée sur la table et indéplaçable, il est plus facile d’étaler la pâte sur une feuille de papier sulfurisé. Mettre ensuite directement la feuille de papier sulfurisée avec la pâte étalée dans le moule. Il paraît qu’on dit « foncer » un moule à tarte. Cette technique du papier sulfurisé évite de beurrer le moule, de casser la pâte en la déplaçant, et de casser la tarte en la démoulant cinq minutes avant de la servir aux invités.

Etaler la compote sur le fond de tarte en une couche régulière.

Disposer des demi-abricots sur cette couche de compote, le plus joliment possible. Saupoudrer de sucre.

Enfourner 35 minutes à 180°C (le four doit être chaud).

Quand la tarte est froide (et cuite, évidemment), la faire glisser du moule dans un plat présentable avec le papier sulfurisé puis retirer délicatement, en le glissant, le papier.

Le gène de la chaussette – Partie 2

Doucher, ranger, cuisiner, surveiller les devoirs, guider la pratique musicale des jeunes enfants hésitants, préparer les sacs et les vêtements du lendemain. En même temps.

Pour que toute la complexe machine familiale fonctionne chaque soir sans se gripper, il faut chasser la moindre perte de temps.

Tout doit être à sa place.

La main droite qui, au-dessus de la gazinière, cherche, à l’aveugle dans un placard, la planche à découper les oignons pendant que la main gauche touille régulièrement et inlassablement le sauté de veau ou la béchamel, doit être immédiatement victorieuse. Hélas ! Souvent la main tâtonne, s’étonne puis abandonne. De planche à découper, point. Il faut alors ouvrir tous les placards, même les plus hauts, et pour cela déplacer plusieurs fois dans un épuisant mouvement de translation le tabouret sur lequel il faudra monter, puis descendre, puis monter encore, à seule fin de trifouiller dans tous les casiers perchés au plafond de la cuisine, à la recherche de la planche perdue. La planche à découper est toujours retrouvée, avec les moules à gâteaux ou les boîtes en plastiques (qui, toutes, invariablement, seront tombées par terre, dans la poubelle ou sur la tête de la mère pendant la prospection). Mais en raison du temps perdu dans la recherche, la béchamel est souvent ratée.

Que les petites cuillères jaunes soient rangées avec les petites cuillères bleues n’est pas un problème, que la planche à découper joue à cache-cache est contrariant.

Que dire de la préparation des vêtements ?

Impossible de se rendre compte à 8h le matin qu’il n’y a pas de slips propres ni de T-shirt repassé s’harmonisant avec la jupe de la Fille. Toute erreur serait funeste, entraînant les moqueries de camarades, ébranlant le fragile équilibre relationnel de la cour de l’école et favorisant pendant des mois la montée de crises d’angoisse le soir à l’heure déjà difficile du coucher.

Trois enfants, trois armoires, trois piles de vêtements qui sont donc alignées chaque soir sur le bureau du salon. La Mère se doit d’ouvrir chaque armoire une fois pour constituer d’un geste efficace chaque pile contenant pour chaque enfant un slip, une paire de chaussettes, une sous-chemise, un T-shirt, une jupe ou un pantalon, un gilet.

Si les chaussettes de la Fille sont dans l’armoire de la Mère et le gilet du Petit dans le tiroir du Moyen, le nombre de portes d’armoires à ouvrir, de tiroirs à tirer, de piles de vêtements en équilibre précaire à fouiller et de va-et-vient dans l’appartement se trouve considérablement augmenté.

Qui range les chaussettes et la planche à découper ?

Souvent la Mère, parfois le Père.

Le Père agit plus en féministe qu’il n’en parle. C’est bien. Le contraire est plus fréquent. Le Père s’occupe des enfants et range parfois l’appartement. Mais le Père ne fait qu’une chose à la fois et dit qu’il NE PEUT PAS savoir dans quelle armoire se rangent quelles chaussettes. C’est impossible, inimaginable, immuable, génétique.

Et moi ? Pourquoi à travail et niveau d’études équivalents serais-je plus disposée à retenir où se rangent la planche à découper et la paire de chaussettes avec des papillons jaunes ?

Pourquoi aurais-je MOI SEULE reçu en héritage – maternel ? – le gène de la chaussette ?

Le gène de la chaussette – Partie 1

Une mère est un homme orchestre.

La mère, rentrée du travail chargée d’une baguette, de quelques bananes et d’enfants fatigués récoltés au saut du bus à l’école élémentaire puis chez la nounou, n’est pas encore au bout de sa tâche. Quand Jésus a dit : « à chaque jour suffit sa peine », ce devait être sans penser à la mère.

Il est 18h30 après l’étude. Tout en coupant des légumes pour la soupe du soir, et parfois également pour le déjeuner du lendemain si l’organisation d’un mercredi ou d’un samedi l’impose, la mère envoie sa grande fille encore petite se doucher seule. L’autonomie s’apprend au fur et à mesure du dépassement des parents.

Quand le dîner mijotera – en autonomie lui aussi – la mère baignera le Petit tout en hurlant au grand frère, depuis la salle de bains, des menaces non approuvées par les pédopsychiatres dans l’espoir de lui faire ranger sa chambre. La mère tenue de rester à une distance inférieure à la longueur de son bras de la baignoire en plastique bleue – un autocollant triangulaire jaune jamais décollé lui rappelle sans cesse le risque de noyade du Petit qui patauge joyeusement – fera venir à elle sa fille pour lui sécher les cheveux ou lui faire réciter une fable ou quelques tables de multiplications.

Le Petit sortira de sa toilette, propre et frais, semblable à une boule de coton dans un pyjama blanc et doux, les fesses pommadées, les oreilles bouchonnées et le nez récuré à l’eau de mer. La mère, enfin libérée de la chaîne invisible qui la retenait près de la baignoire, constatera l’inefficacité de ses menaces susdites en allant butter sur toutes les petites voitures circulant comme aux heures de pointe dans la chambre du Moyen. Elle s’enfoncera au passage un lego dans la plante du pied. Elle rangera donc tout, ce qui est finalement plus rapide et moins fatigant que de se mettre en colère, et enverra le Moyen souffler quelques minutes dans sa flûte avant de le coller dans la douche où il apprendra l’autonomie encore plus jeune que sa sœur, gâchant pour cela une quantité d’eau qui suffirait à l’irrigation d’un champ.

Reprenant le chemin de la cuisine, elle attrapera le Petit au vol avant qu’il ne ressorte tous les jouets, et le scotchera devant un dessin animé en replay. C’est ainsi que, profitant de sa fascination pour l’image, elle lui vissera dans le bec un biberon de purée de légumes – maison et peut-être bio ? –  allongée de lait.

Si pendant ce temps la soupe du soir et le ragoût du lendemain n’ont pas attaché au fond, elle ira mettre la dernière main au dîner et s’occupera du couvert, tout en criant de temps en temps sur le chemin de la cuisine au salon : « plus haut ! », « plus bas ! », « encore ! », non qu’un être imaginaire lui gratterait le dos, mais pour corriger à distance les notes fausses frottées par la Grande dans son exercice quotidien du violon.

A 20h les enfants devront être propres et en pyjama, les devoirs vérifiés, les carnets de correspondance contrôlés, les chambres rangées, la musique travaillée, les vêtements du lendemain préparés, le dîner posé sur la table, et vidé le biberon de purée de légumes allongée de lait.

C’est le moment où la mère, alignant ses trois enfants proprets, devrait accueillir le père d’un sourire et d’un baiser, mais parfois, fatiguée, la mère n’est qu’une mégère.

Aventures urinaires

_ Bonjour Docteur, je viens juste pour un certificat médical d’aptitude au sport.

Mon Cadet saute sur place. Il ne comprend pas bien la nécessité de ce bout de papier : tout le monde sait qu’il est en forme. Il le veut ardemment pourtant, car telle est l’absurde volonté du club de sport.

Les adultes ne voient jamais les évidences.

Le rendez-vous ne se passe pas comme prévu. Le médecin ne s’adresse plus à mon Fils, mais à moi. Vous allez bien, vous êtes sûre que vous allez bien ? Pourquoi ? Je n’ai pas besoin de certificat médical, moi. Toute ma jeunesse je suis allée chez le médecin pour avoir des certificats d’inaptitude au sport scolaire. Il me veut quoi ce médecin avec ses questions hors sujet ?

Il insiste, revient à la charge. Je grimace, cherche une meilleure position sur ma chaise. Je dois bien avouer que j’ai mal au rein droit depuis deux jours.

C’est la première fois qu’un point au côté droit du dos m’empêche de dormir. Mais je n’en suis plus à ma première nuit blanche et mes gênes urinaires sont fréquentes. Au lycée je fais cours souvent au quatrième étage. Les toilettes pour tout le bâtiment sont au rez-de-chaussée. Il y a bien un petit lieu d’aisance, caché dans un pilier de l’escalier, au quatrième, tout proche de ma salle de classe, mais il est fermé à clé. La clé est au troisième étage, attachée à un gros porte-clé en forme de grosse clé en plastique vert. La clé et son porte-clé, sont dans un casier en métal, lui-même enfermé dans une petite salle de repos fermée à clé. J’ai la clé de la petite salle de repos, mais pas la clé des toilettes. Nous n’en avons obtenue qu’une seule pour quinze enseignants de mathématiques. Pour me soulager, je dois donc quitter ma salle de classe du quatrième étage après en avoir viré tous les élèves qui pourraient tagger, et après en avoir fermé la porte à clé. Il me faut ensuite descendre au troisième étage, ouvrir la petite salle de repos fermée à clé, prendre la clé et son gros porte-clé de plastique vert, refermer la petite salle de repos à clé, remonter au quatrième étage, déverrouiller la porte des toilettes du pilier, refermer cette porte, faire pipi, rouvrir la porte, la refermer à clé, redescendre au troisième étage, rouvrir la porte de la petite salle de repos fermée à clé, remettre la clé dans le casier en métal, ressortir et refermer à clé la petite salle de repos, remonter au quatrième étage et retourner la clé dans la serrure de ma salle de classe, à condition que celle-ci n’ait pas été bouchée par une mine de stylo quatre couleurs d’un quelconque potache pendant l’intermède urinaire de la prof de maths.

En dehors de toutes ces difficultés, pisser dans le pilier de l’escalier est angoissant. Le trou aménagé dans le béton est étroit. Combien de fois ne me suis-je pas imaginée emmurée pour la nuit, le week-end ou les vacances, dans cet escalier, réduite à boire l’eau des toilettes pour survivre ?

Descendre au rez-de-chaussée est épuisant. Ces grands escaliers des années 70 vous brisent les jambes, les miennes comme celles des jeunes élèves. Si, inquiétée par la perspective d’une défaillance devant trente adolescents de mon périnée vieux de trois accouchements, j’opte pour le rez-de-chaussée, je dois pénétrer l’air naturel et décontracté dans les chiottes des élèves. Les portes ferment mal. Les rouleaux de papier toilette sont vides. Les conversations des adolescentes s’arrêtent à mon approche. Les yeux qui m’observent sont réprobateurs. Aux chiottes des profs les profs !

Les chiottes des profs sont ailleurs. Dans un autre bâtiment. Loin. Il y a en a deux pour deux cents collègues.

Les chiottes des secrétaires sont les chiottes des secrétaires. Propres, parfumés, aérés, pourvus de papier et de savon. Ils sont fermés à clé, mais c’est encore une autre clé, qui elle, est privée.

Je pisse le matin quand j’arrive. Puis le soir quand je pars. Je ne bois pas de la journée.

Le médecin m’engueule. Je dois me soigner. Il m’envoie aux toilettes avec un sopalin et une bandelette urinaire. Tous les patients de la salle d’attente me regardent passer avec ma bandelette sèche. Trois minutes plus tard, tous les patients de la salle d’attente me regardent passer avec ma bandelette mouillée.

Les couleurs de la bandelette urinaire ne plaisent pas au médecin. Il faudra faire des examens.

_ Prenez du temps pour prendre soin de vous !

J’éclate de rire.