Première journée d’automne

Les températures suffocantes des derniers jours ont enfin baissé. J’ouvre les rideaux et la baie vitrée sur une première journée d’automne. Il est sept heures et l’air frais qui rentre, porte une invitation à la campagne. Il sent l’humidité, les feuilles tombées, les premières flaques dans les allées du parc. J’ai envie de cueillettes de pommes et de balades en forêt. Peut-être qu’un banc sous les arbres piqués de roux du jardin municipal me suffirait.

Passée directement du lit au balcon, frissonnante en chemise de nuit, je pense à l’exode, cet été, des amis partis s’installer dans des villes de province. Des immeubles partout dans le quartier se construisent pourtant toujours. Au-delà des arbres, des grues hérissent le paysage. Pour quoi et pour qui ? Pour accueillir – étape intermédiaire – la migration immobilière de Parisiens venus chercher en petite couronne un peu d’espace et une terrasse. Traumatisés du premier confinement, ils s’insèrent, comme tant d’autres, dans un mouvement de déménagements centrifuge. Les vieux entrepôts, les garages, les cafés miteux ont été arrachés comme des dents cariées, puis remplacés par des façades lisses et bien alignées. De nouvelles écoles – montéssori, bilingues, catholiques – accueillent les enfants des nouveaux habitants, tandis que des trous sont apparus dans les listes des classes du collège public. Mes enfants, le cœur plein des promesses de se revoir, comptent en cette rentrée, les vides laissés par les copains partis rêver plus loin à un barbecue sur un bout de terrain.

Laissant le salon s’aérer, je décide de dresser la table du petit déjeuner face à la fenêtre ouverte. Un souffle d’école buissonnière caresse les bols et les biscottes malgré le stress matinal qui finit par naître de la mauvaise volonté des enfants à s’habiller, et de l’injonction de plus en plus pressante de l’horloge à se dépêcher.

Huit heures dix. Chocolats et cafés sur la nappe se mettent à trembler. Trois moteurs assourdissants viennent, dans la rue, de se déclencher. Ignorant les prémices bucoliques d’une si belle journée, trois agents municipaux en gilets fluos viennent de démarrer trois souffleurs à feuilles. En ville la paix et la poésie automnales ne semblent pas destinées à perdurer après le petit déjeuner. D’ailleurs l’heure de partir à l’école a sonné. Je ferme d’un coup sec la fenêtre dont le double vitrage agit immédiatement comme un calmant ou un tampon d’ouate sur mes tympans.

Au passage piéton menant à l’école, une voiture pile en klaxonnant devant la gentille dame en jaune chargée de faire traverser les enfants. Elle a bien mordu la ligne du feu, et c’est en frôlant son capot que nous nous engageons sur les clous quand, brutalement, la conductrice écrase de nouveau son klaxon qui nous explose le crâne. Surprise par une douleur fulgurante dans l’oreille gauche, je me retourne sur elle pour hurler. Blessée, je ne m’entends même pas crier une volée d’insanités. Tous les parents se retournent. J’ai mal. La voix cassée et la tête sonnante, je dépose mes enfants à la porte de leurs classes, inquiète des séquelles et d’une possible surdité provoquées par la folle impatiente qui voulait faire descendre plus vite de l’immeuble voisin un passager à covoiturer.

À mon arrivée au lycée, une douleur sourde s’est installée au fond de mon conduit auditif. La simple idée d’une conversation me fait l’effet d’une souffrance. Il me faudrait un pansement de silence. Hélas j’ai cours en 240, une salle avec vue et bruit imprenable sur le chantier d’un immeuble en construction. Entre les mesures sanitaires et la chaleur qui commence à monter du soleil et des corps agglutinés des élèves, fermer les fenêtres est impensable. Tout bourdonne. Je confonds les bavardages avec les soupirs d’une machine asthmatique qui semble s’essouffler, s’arrêter, se relancer depuis une heure sans jamais vouloir vraiment démarrer. J’élève la voix pour traverser le masque et porter au-dessus des coups de marteaux assénés sur les barres métalliques de l’échafaudage qu’on monte, les propriétés et limites des fonctions inverses. Un élève, à qui je demande de répéter, me reproche de crier et se fâche. Le ton monte. Je dis chut au chantier. Les ouvriers s’interpellent et plus personne ne sait quel exercice j’ai donné.

En vertu de la journée continue, une autre classe s’installe à 13 heures. Dehors c’est la pause déjeuner. Les travaux sont arrêtés. Je pense enfin souffler et je projette au tableau un chapitre de probabilités. Le doux ronronnement du vidéoprojecteur est un soulagement. Mais quel est ce shhhh, shhhh, shhhh. Tout en passant dans les rangs, je m’approche d’une fenêtre. Shhhh, shhhh, shhhh. Un ouvrier fait des heures supplémentaires. Insupportable sauteur de repas, traître aux syndicats, casseur des conditions de travail, il fait glisser et crisser sa taloche sur le mur qu’il enduit au lieu d’aller manger. Patiemment. Régulièrement. Shhhh, shhhh, shhhh.

Découragée je me sens prête à embrasser tous les coqs de fermes et de villages qu’on reproche aux Parisiens de vouloir réduire au silence dans du vin. L’exode viral post confinement n’aurait-il laissé en ville que les fous tapeurs, cogneurs, sonneurs et harceleurs ? Et pourquoi tant d’agressions et toute cette violence pour pas un rond ?

Qu’ai-je donc fait aujourd’hui d’autre que me lever, admirative d’un premier air frais décrochant les premières feuilles mortes ? En quoi ai-je donc fauté ?

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Les déboires d’un loir

En ces temps d’amertume, petite prof fait mumuse.

Cet été, dans le placard d’un gîte rural, un loir nous a rendu visite. On a cru voir une souris à la queue bien fournie. La nuit, il trottait dans le grenier. Le jour, il croquait nos provisions sous l’évier.

Cet adroit petit loir vivant cloîtré sous le toit, m’a inspiré une histoire. Une histoire peuplée de poires, de poivre, d’arrosoirs et d’autres mots en OI se croisant dans le noir.

C’est pour apprendre à lire. C’est sans prétention, mais si vous pouviez concevoir d’aller voir sur la toile cette histoire pas rasoir, ce serait au poil.

Et dans l’espoir que mon loir se voie toucher du doigt une gloire dérisoire, pensez à écrire un petit commentaire sur le site des éditions numériques edition999 (gratuites et sans publicité). Voici le lien :

https://www.edition999.info/L-histoire-du-loir-du-poivre-et-de.html

Merci et bonne rentrée !

A.H.

La fabrique de l’abstention

Ce matin la journée s’annonçait libre de tout projet, hormis celui d’aller voter. Une ombre dans la journée. Une boule au ventre me donnait envie de rester couchée pour dévorer les dernières pages d’un polar sombre dont les histoires sales me paraissaient moins écœurantes que les manœuvres de notre politique locale. Mais le matelas finissait par me faire mal au dos, et je devais sortir pour aller acheter des carottes. J’ai donc enfilé un jean et pris le chemin du bureau de vote.

Sur la centaine de mètres du trajet, je priais pour ne pas, ce matin-là, croiser comme le dimanche précédent, la candidate sortante aux départementales à qui j’avais reproché – éberluée – d’être sans masque dans le bureau de vote, et qui m’avait répondu, sans gêne, les yeux dans les yeux, le visage découvert et le souffle dans le nez, que je mentais.

Mes déboires municipaux n’en étaient pas restés là. Je venais de passer la semaine à me battre par échanges de mails avec plusieurs élus républicains de la ville, et aujourd’hui j’aurais voulu rester la tête enfouie sous la couette. J’avais certes gagné un set face à mes adversaires qui jouaient pourtant en double de l’autre côté du filet, mais aucune fierté ni aucun sentiment de victoire ne venait adoucir l’envie de vomir née de mes contacts répétés ces derniers jours, avec les adjoints au maire.

La Mairie nous avait interdit d’entrer à l’exposition de fin d’année du cours dessins de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des délinquants sexuels  : « C’est pas nous, c’est la DDCS* qui l’interdit ». La DDCS ? Elle a déménagé. Le numéro de téléphone ? Il est faux. L’adresse mail ? Obsolète. Mailure daemon failure notice.

La Mairie nous avait interdit d’écouter l’audition de fin d’année de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des terroristes et des porteurs de virus variants très méchants : « C’est pas nous, c’est le Ministère de la Culture et Vigipirate renforcé qui l’interdisent ».

L’élu de la Culture était compétent pour parler de l’audition, mais pas de l’exposition. Il n’était pas compétent, pour discuter le bien fondé du texte du Ministère. Il n’était pas compétent pour discuter de la justice des mesures. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi l’auditorium du conservatoire était occupé par des événements d’entreprises plus souvent que par des concerts d’enfants. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi le théâtre de la ville était fermé pour cause de dangereuse vétusté.

L’élue de l’Éducation était compétente pour parler de l’exposition, mais pas de l’audition. Elle n’était pas compétente pour discuter du VRAI texte de la DDCS imposant la vérification du casier judiciaire des encadrants des enfants, mais pas de leurs parents. Elle n’était pas compétente pour présenter ses excuses aux parents soupçonnés publiquement d’être pédophiles. Elle n’était surtout pas compétente pour comprendre que débaptiser sans concertation l’école Louis Aragon** était un affront.

Aucun des deux élus n’était compétent pour tenir compte de la déception des enfants.

Les deux élus étaient surtout compétents pour expliquer doctement qu’ils avaient raison, et qu’en dehors de tous les textes officiels écrits par des instances injoignables, les mesures de prudence sanitaire imposaient au peuple d’accepter sans rien dire les plus frustrantes interdictions. Non applicables bien sûr aux candidates et élues de leur camp. Personne ne songerait à mettre sur un même pied les seigneurs et leurs sujets.

Le match était mal parti, mais, le jeudi, je gagnais pourtant la première manche : l’audition était devenue miraculeusement publique. Restait à combattre pour l’exposition et pour le nom de l’école, mais je me sentais fatiguée et salie. J’étais nauséeuse pour avoir trop bouffé du sentiment de féodalité servi par ces gens capables de nous sourire au marché pour un bulletin de vote, mais persuadés, une fois en place, de tenir nos vies entre leurs mains pour l’attribution d’un poste, d’un logement ou d’une place en crèche. J’en étais là, à regretter d’avoir ouvert ma gueule, quand j’attirais l’attention, par ces actions, d’une ancienne élue de l’autre camp, qui souhaitait un rapprochement.

Loin de me réjouir de pouvoir mener un combat plus équilibré, je m’enfonçais dans un cauchemar. Voilà que j’allais me retrouver associée à l’ancienne municipalité, socialiste pendant trente ans, qui avait fini par dépecer la Mairie comme une pièce de gibier dont les élus s’étaient partagé la viande, la graisse, la peau et les os. Les dernières années des adjoints en jeans squattaient les canapés, pillaient les frigidaires, mâchaient du chewing gum la bouche ouverte en réunion publique, s’asseyaient en écartant les jambes et tractaient pour toujours plus d’avantages, pour plus de carrières, pour plus de fêtes et pour plus d’argent. Avoir voulu écouter la flûte de mon fils de dix ans me destinait-il à me fourvoyer dans la fange de l’un des deux camps ?

Sans mes carottes à aller acheter, ce matin je ne serais peut-être pas sortie voter. Pas parce qu’il faisait beau. Pas parce que je ne connaissais pas la date des élections. Pas parce que j’aurais aimé voter par téléphone. Pas parce que la politique ne m’intéresse pas. Mais simplement parce que ce matin, j’avais peur, en sortant voter, d’abîmer mon intégrité.

*DDCS : Direction départementale de la cohésion sociale

**Voir La trahison du réséda Mars 2021

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Travailleuse du clic

J’ai passé toute ma journée à cliquer. J’envoie des mails. Je reçois des mails. J’envoie des pièces jointes. Je télécharge des pièces jointes. Des centaines de mails et des centaines de pièces jointes. Je n’enseigne plus : j’archive. J’annote. Je range dans des dossiers et dans des sous-dossiers.

Ouverture de l’Environnement Numérique de Travail (ENT) du lycée : j’entre les codes, j’attends, je clique. J’ouvre le premier mail, je clique. Je clique sur la pièce jointe et je choisis de l’enregistrer, autre clic. Je clique sur mon explorateur de fichiers et j’ouvre le dossier téléchargements : deux clics. Je le fais pièce jointe par pièce jointe, mail par mail, pour ne pas mélanger les devoirs tous pareils de mes cent trente élèves tous différents qui ont tous le même défaut, à savoir ne pas écrire leur nom ni leur classe sur la photo de leur devoir. Je clique droit sur le document téléchargé pour le renommer du nom de l’élève, de sa classe et du sujet de l’exercice. Je double clique gauche pour vérifier sa lisibilité. Je le clique pour le retourner. Certains sont flous, illisibles, trop petits. Sur d’autres on voit en partie la copie, mais surtout le bureau, la trousse, le canapé, et sous la feuille, le cours d’anglais qui dépasse. Dans certains mails il y a plein de bonjours, de souhaits de santé et de formules de politesse, mais pas de pièce jointe. Alors je réponds, retournant formules de politesse et souhaits de bonne santé, pour signaler que la pièce jointe a été oubliée. Ou mal téléchargée. Ou volatilisée dans les caprices du réseau. Certains formats sont inadaptés. D’autres carrément inconnus. Jpeg, jpg, pdf, doc, odt OK, mais heic ? Heic ne passe pas. Mon ordinateur ne le digère pas. Je clique droit, je copie, je colle, je capture, j’imprime écran. Je recolle sous word. Je sauvegarde. Je classe, je range, par date, par devoir, par classe. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic. Parfois je me plante de classe. Je revisite l’ENT pour vérifier les listes d’élèves. La boîte mail de l’ENT a planté. De chaque côté on galère. Une élève m’envoie un mail pour me signaler que dix autres n’arrivent pas à se connecter. Je réponds en donnant mon autre adresse mail professionnelle sur la boîte académique cette fois. J’ouvre un autre onglet. Clic. J’entre un autre nom d’utilisateur et un autre code. Clic clic. Deux élèves perdues sur les chemins de l’ENT ont trouvé la voie de la boîte académique. C’est déjà ça. Mais ma boîte académique est presque saturée de mails non lus : des syndicats, du Rectorat, de Blanquer, et de l’administrateur qui me sature pour m’informer que je vais être saturée. Je clique pour mettre à la poubelle. Par erreur je jette un des deux mails d’élèves. Je cours le restaurer dans la boîte de réception déjà un peu moins encombrée. Ouf, un devoir numérique n’est jamais froissé. Le devoir à rendre a deux pages. La première élève m’a envoyé deux photos de la même page. Je vais lui écrire de m’envoyer l’autre page. Clic et reclic. La deuxième élève m’écrit pour me dire qu’elle a posté son devoir dans mon « casier numérique » de l’ENT. Mon casier numérique ? Je ne savais même pas que ça existait. Je rereclique sur le premier onglet pour rerebasculer vers l’ENT qui clignote pour me dire de patienter. Après cinq minutes de clignotants, j’apprends que mon casier numérique est vide. Une surprise ?

Il y a aussi mon téléphone qui sonne. Dehors quand je me promène. Quand j’achète mon pain. A table. Pendant que je clique. J’ai deux écrans. Le téléphone me fait gagner du temps quand l’ordinateur est trop lent. Je télécharge sur deux fronts. Il sonne aussi quand j’ai cru abandonner la bataille, devant la télé. Car dans une autre classe c’est la panique. Rien ne fonctionne. Les connexions sont bloquées. De guerre lasse j’ai profité d’une éclaircie dans le Wi Fi pour balancer mon 06 personnel à toutes mes classes. Les devoirs m’arrivent par WhatsApp. Par SMS. Par MMS. J’accuse réception. On se souhaite bonne soirée et prenez soin de vous. « Oui, tout va bien madame », « merci madame », « désolée pour l’heure tardive madame ». De rien, mais allez vous coucher, demain il faudra travailler !!! Je tchate trois mots avec des ados pendant Jurassic Parc. Je récupère des exercices sur les droites et leurs coefficients directeurs. J’en loupe l’arrivée du tyrannosaure. Je vois dans les photos de profil les visages sans masque de mes élèves, de leurs frères, de leurs sœurs, de ce qui leur tient à cœur. Ils voient aussi la mienne, mais j’y suis toujours masquée : avec un poisson d’avril en papier colorié. Il me faudrait maintenant un câble pour brancher mon téléphone à mon ordinateur. Je pourrais ainsi transférer, enregistrer, renommer et classer toutes les photos de tableaux de variations de fonctions éparpillées entre la mémoire de mon téléphone et dans sa carte SD. Mon ordinateur est éteint. Je devrais le rallumer et recliquer. Pas envie, même pas pendant la pub. Encore moins quand je me lèverai pour faire pipi. Demain. Demain promis je n’oublierai pas.

D’ailleurs je ne vais pas oublier de toute la nuit. Dans mes rêves je vais cliquer.

Je ne sais pas encore comment corriger tous ces devoirs bien rangés. Faudra-t-il les corriger sur écran ? En les convertissant en pdf et en cliquant pour ouvrir des bulles de commentaires ? Faudra-t-il tous les imprimer, et imprimer du même coup sur mon imprimante perso, les bureaux, les trousses, la décoration des chambres et du salon avec leurs canapés aux motifs foncés ? Ma prime annuelle de 150€ pour l’équipement informatique risquerait bien de toute y passer.

Toute la journée j’ai cliqué, rangé, archivé. A tout moment de la journée. J’ai cliqué et j’ai été bipée. Deux semaines de cours à distance, cent trente élèves, plusieurs devoirs ou mails de relance par élève sérieux ou décrocheur. Des clics, zéro maths, et la terrible impression de n’avoir rien fait, surtout pas mon métier. L’épuisement par le vide.

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La trahison du réséda

L’école ne s’appelle plus Louis Aragon. Le dernier opposant du conseil municipal a bien crié tout seul au sacrilège historique et politique, mais le Maire l’a sommé de se taire. Alors que toutes les chaînes d’information en continu comptent chaque jour nos morts, il n’était rien de plus pressé ni de plus nécessaire que d’enterrer, la semaine dernière, le vieux souvenir poétique et poussiéreux d’une figure masculine de la littérature et de la Résistance pour mettre à sa place une femme bien vivante, scientifique, médiatique et consensuelle. On nous dit qu’elle sera un exemple pour les petites filles, et surtout surtout, elle viendra visiter l’école en apportant quelques sous.

Une goutte d’eau au milieu de toutes les choses qui nous échappent.

A l’époque où l’on ne peut plus décider ni où aller ni quand, à l’époque où le virus nous choisit un peu au hasard et décide tout seul de qui en sortira indemne et de qui en crèvera, on aurait peut-être aimé être consultés sur le déboulonnage du patron de notre école. Vous me direz que ça n’aurait rien changé aux classes dont l’ARS nous ferme la porte au nez certains matins, mais peut-être que ça nous aurait aidé à changer de sujet, et nous aurions exprimé nos désaccords pour autre chose qu’un masque porté trop bas.

Que la municipalité de droite veuille faire oublier trente ans de gestion socialiste de la ville en allant débusquer jusque dans les écoles les figures qui ne lui plaisent pas, est une mesquinerie qu’on peut comprendre. A l’heure des combats, on ne sait pas tous chanter La rose et le réséda.

Mais le Maire, ses adjoints et tous ses soutiens au Ciel ou ici bas, n’auraient pas pu proposer dans leur infinie sagesse, trois noms de femmes choisies parmi toutes les plus grandes dames de la planète – engagées, scientifiques, humanistes, bienfaitrices – pour lesquelles on aurait pu voter ?

On aurait discuté. On se serait informés. Les noms auraient circulé dans les classes, sur le parvis et sur les groupes WhatsApp. On aurait appris. On aurait échangé nos préférences en se passant le sel le soir à table avec nos enfants. La passion aurait soufflé dans l’attente des résultats.

On aurait eu l’impression d’avoir un truc à décider.

Chaque semaine nous attendons d’heure en heure la parole tombant d’en haut qui nous dira si demain nous pourrons sortir, travailler, circuler et nous acheter des chaussons parce que nous marchons pieds nus depuis que les nôtres sont troués.

Nous sommes dépossédés de nos projets et sans cesse culpabilisés. Nous n’osons plus manifester.

On nous dit que le monde a changé et qu’il faut tirer les leçons de notre impuissance à enrayer les contagions pour construire un avenir meilleur.

Un avenir meilleur plein de véhicules électriques écologiques rechargés par des réacteurs nucléaires obsolètes dont nos dirigeants ont décrété sans nous demander notre avis qu’ils ne seraient pas mis à la retraite.

Un avenir meilleur plein de forêts d’immeubles en construction qui sortent des moindres parcelles : sur les débris de l’ancienne école maternelle, écrasant de vieux entrepôts et des garages, s’installant sur un square dont les anciens jeux d’enfants ont été démembrés sans pitié. Les chantiers s’étendent à perte de vue, sans parc ni place pour un brin d’herbe. Le béton est coulé en dalles sur lesquelles on plantera quelques arbres en pot. Les fenêtres se font face, les portes s’ouvrent devant des murs. Les escaliers et les cloisons préfabriqués sont clippés comme des Lego, et aucune main n’a le pouvoir d’arrêter cette folie de construction quand on nous dit que la maladie se repaît de la surpopulation et que de partout on apprend l’exode de parisiens fuyant loin, pour s’installer dans des maisons avec jardins.

Nous attendons, le dos rond, les chiffres chaque jour des morts et des hospitalisations.

Nous attendons notre tour pour la vaccination.

Nous attendons, le dos rond, les mesures qui rembourseront la dette.

Ce matin, sur un panneau d’affichage libre de la ville quelqu’un avait écrit : « Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, un rebelle est un rebelle, nos sanglots font un seul glas ». A midi le panneau avait été nettoyé et gratté – plus blanc qu’il n’avait jamais été – par les services de la Mairie.

Aragon chanté par le groupe La Tordue.

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Kiki le canari

Peut-on se prendre au sérieux quand on écrit Le samedi de Kiki le canari ?

Ma fille adolescente ne le pense pas. Elle en rit encore. Et alors ?

Je prends un air fier, mais ma fille se marre : « Il y a des vrais écrivains, et toi tu écris Kiki le canari ? »

Et oui ! Et je l’assume tellement que j’en fais la pub ! Na !

Mesdames et messieurs n’hésitez pas ! Allez lire Le samedi de Kiki le canari, et surtout faites-le lire à vos enfants ! C’est une histoire passionnante de douze pages dont le principal mérite est d’éviter les en, an, on, oi, ou, oin, ain, eau, au, ch, ail, eil, et ouille.

Vous l’avez compris : cette histoire je l’ai écrite pour mon fils de cinq ans avec des mots dont les lettres s’assemblent facilement. J’ai eu beaucoup de plaisir à la réaliser, et mon fils l’a très bien lue. J’espère que d’autres enfants guidés par d’autres parents pourront en profiter.

Le samedi de Kiki le canari est téléchargeable gratuitement sur le site de l’association des éditions numériques 999 avec le lien suivant :

https://www.edition999.info/Le-samedi-de-Kiki-le-canari.html

Si vous vous sentez inspirés, n’hésitez pas à écrire un commentaire sur le site des éditions 999. Peu de personnes le font, mais ça m’aiderait.

Le samedi de Kiki le canari rejoint ainsi deux autres livres pour enfants que j’ai publiés aux éditions 999 et qui sont aussi téléchargeables gratuitement :

Les marées, le phénomène des marées expliqué aux enfants (2019) téléchargé 275 fois à ce jour.

https://www.edition999.info/Les-marees.html

Le gâteau pour compter (2020) téléchargé 839 fois à ce jour.

https://www.edition999.info/Le-gateau-pour-compter.html

Ma fille me demande : « Ton prochain livre sera Loulou le relou ? »

Qui sait ? Un livre pour chaque son à apprendre à lire ? La meilleure pédagogie ne passe-t-elle pas par la répétition ? J’y pense. Quel suspense et que d’aventures !

En attendant L’histoire du loir et du renard (en cours, mais ne le dites pas à ma fille), je vous souhaite – si vous avez des enfants, des neveux ou des petits enfants – une bonne lecture en famille avec Kiki.

Et pour finir, ce dessin du fabuleux Quino, auteur argentin de la BD Mafalda :

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Vacances d’hiver

Quand tu es prof, tu as beaucoup de vacances. On te le dit souvent. On te fait aussi remarquer que même en période scolaire tu ne fiches pas grand chose. Avec quarante heures de cours par deux semaines, tu es, même à plein régime, un demi-actif ou un demi-fainéant. Tu as renoncé à parler de tes copies à corriger et de tes cours à préparer. C’est un tel cliché ! Si tu laisses échapper devant une copine que tu es submergée de travail elle te répond invariablement : “ C’est normal avec trois enfants ! ”. Tes cent trente élèves ne comptent pas. Si on voit que tu vis chichement en médiocre fonctionnaire, on te pardonne le plus souvent. Mais si on te découvre prospère propriétaire de ton appartement, on te regarde de travers. Tu es une femme prof, épouse d’un docteur ou d’un ingénieur ? Ça passe encore. On associe bien prof avec meuf : un salaire d’appoint, une version modernisée de la femme au foyer mais livrée de série avec toutes les compétences pour superviser les devoirs des mouflets. Si par contre tu es la moitié d’un couple de profs sans pour autant pleurer misère, on déblatère.

Imagine que tu es une prof complètement vidée en vacances d’hiver. Tu t’en fous complètement que les remontées mécaniques des stations de ski soient fermées parce que tu ne vas jamais skier, et parce que là tout de suite maintenant t’as juste envie de dormir. Dormir et regarder la télé sur ton canapé. Ton besoin de tout lâcher vient du fait que tu viens de réaliser que tu es deux fois en vacances : en vacances du boulot de prof de tes élèves, et en vacances du boulot de prof de tes enfants. Parce qu’en temps normal tu ne peux pas t’en empêcher : aux heures ouvrables tu fais bosser tes élèves, et après l’école tu fais bosser tes gosses. Tout est pareil sauf qu’avec tes élèves tu ne parles que de maths, mais qu’avec tes enfants tu deviens multi-tâches et perds plus rapidement patience. Ton élève le plus buté est toujours pour toi un enfant intelligent qui finira par comprendre s’il n’est pas brusqué. Ton gosse par contre devient rapidement un abruti d’andouille s’il fait une faute dans ses tables de multiplication. Sortie de ta zone de confort pour laquelle l’Éducation Nationale t’a donné le titre de prof en journée, tu dois t’improviser experte en grammaire, en physique et en anglais le soir. Et comme tu as l’habitude de tout savoir devant tes élèves, tu ne peux pas admettre ne pas tout savoir devant la chair de ta chair. Alors tu révises en douce les conjonctions de subordination et la diffraction de la lumière. Quand tu crois que tu as triomphé des devoirs de toute la fratrie parce que tu as extirpé de ta mémoire le souvenir des deux premières déclinaisons latines et que tu as réussi à inventer des phrases débiles à faire traduire à ta fille dans le genre : “Le maître dans le temple de la déesse aime les roses de la servante”, ton fils en CM1 t’apprend qu’il doit conjuguer pour le lendemain le verbe “choir” au futur. Bigre. Soit tu la joues pédagogie intelligente en expliquant à ton fils comment devenir autonome en cherchant la réponse dans l’inestimable Bescherelle posé sur l’étagère, soit tu perds toute dignité en faisant carrément semblant de le laisser réfléchir pendant qu’une envie pressante te permet d’aller regarder la réponse dans ton téléphone portable aux toilettes. “La bobinette cherra”, c’était donc ça ? En même temps, si la vieille avait tiré le verrou au lieu de nous faire chier avec son verbe choir, elle ne se serait pas fait bouffer par le loup.

Épuisée, en vacances d’hiver, ta seule aspiration n’est donc pas de voyager, de te distraire ni de te cultiver, mais simplement de laisser choir tes responsabilités et d’abandonner enfin à l’ignorance tes élèves et tes enfants. Hélas, si pour tes élèves planqués hors de portée tu ne peux rien faire, une petite voix te susurre que ce serait péché de laisser tes gosses oisifs et enfermés. Maintenant que les devoirs sont ajournés, tu commences à développer le complexe de la promenade culturelle ou de santé et tu te crois obligée de les sortir en forêt. Mens sana (nominatif) in corpore sano (ablatif). Rassemblant tes bonnes intentions, tu renonces à ton canapé et à ta série décérébrée de l’après-midi, pour coller ta famille avec gants et bonnets dans la voiture et partir à Fontainebleau randonner. Mais alors que la radio te dit que les routes de la région sont dégelées, tu te rends compte que toute la glace restante d’Île de France s’est donnée rendez-vous sur la pente de ton garage. Tu t’en fous, t’es en mission pédagogico-sportivo-écologique. Tu appuies sur l’accélérateur, ta voiture monte, s’arrête, patine, glisse et redescend. Tu avises une pelle contre la porte de garage : celle de l’homme de ménage. Tu la saisis avec rage et tu tapes sur la glace, tu fends, tu casses, tu fermes les yeux pour éviter les éclats qui giclent, coupant comme du verre. Tu racles, tu prends de l’élan, moulines de grands gestes avec la pelle et vlan. Tu insultes la couche d’eau gelée. Tu cries, ahanes à chaque coup comme une tennis woman tapant dans une balle à Rolland Garros, mais sans la jupette. Tu t’écorches la main, tu te bousilles le bras, mais tu ne sens rien parce que tu as une mission. Tu dois sortir et tu sortiras ! Et au moment où, haletante, tu poses quelques secondes ta pelle pour répandre sur le verglas trois poignées de sable sale piqué dans un seau qui traînait là, un voisin viril arrive en sauveur. Sa femme, élégamment bottée est restée sur le siège passager de sa grosse cylindrée, bloquée par ton petit monospace qui bouche l’entrée. Elle tapote, ennuyée, sur son Iphone. L’homme te montre la pelle, s’en empare, propose de t’aider, décroche sans façon quelques glaçons et t’annonce que le danger est passé, que tu peux reprendre tes mioches et ta voiture pour redémarrer. Dépossédée de ta victoire, obligée de remercier en femme en détresse celui qui n’a fait que de retirer aimablement trois flocons, tu te dis que, décidément, ce n’est pas de ta vocation à enseigner et à bien élever que viendra la gloire. Dégoûtée, fatiguée, tu rangeras demain Wonder Woman et Wonder Mother dans les cartables. tu soigneras tes écorchures et tes muscles endoloris en partageant avec tes gosses ton canapé, tes DVD idiots et de très gras et très sucrés apéros. Parce qu’en fait, pendant ces vacances d’hiver, tu as juste envie de somnoler et de bouffer dans ton canapé.

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L’imagination des enfants

Il y a quelques années, l’école primaire luttait contre les écrans et s’était donné pour mission d’informer les parents. Un enfant scotché la plupart du temps devant un écran, fût-ce pour des jeux éducatifs, appauvrissait son imagination. Il y a quelques années, une maîtresse m’avait présenté lors d’un rendez-vous une plaquette alignant plusieurs dessins d’enfants du même âge. On y voyait des bonhommes classés du plus simpliste au plus détaillé, et la maîtresse d’expliquer que les bonhommes les moins complexes étaient ceux des enfants les plus accros aux tablettes.

Sans m’étonner, ces dessins m’avaient marquée. J’y ai repensé cet après-midi quand, rangeant le petit bureau de mon fils de cinq ans, je suis tombée sur ÇA :

À la veille d’un possible troisième confinement, et donc d’un deuxième reconfinement (comptons bien), et alors que des titres de certains sites d’actualités en ligne surenchérissent sur la probabilité d’un quatrième confinement en septembre, et pourquoi pas d’un quinzième en 2032, je m’interroge sur le contenu de la tête de mon fils de cinq ans. Sa représentation du monde sera-t-elle la même que celle de ses frère et sœur un peu plus âgés ? Tous nous attendons la fin de cette galère, mais lui, se construit-il en mode covid ?

Depuis mars 2020, mon moteur se nourrit de cette devise : « à chaque jour sa bonne humeur ». Chaque départ en vacances, chaque promenade en forêt, chaque sortie même au parc en bas de chez moi, sont des victoires. Deux heures de neige il y a dix jours sont devenues dans notre imagination un séjour aux sports d’hiver. Affamés de flocons nous avons fait provision de plein air, d’images d’arbres blancs, de longues courses et de jeux mouillés et bruyants. Plutôt que de stocker de la farine et des pâtes, nous faisons provisions de souvenirs et de parcelles de liberté. La cueillette des pommes dans le Val d’Oise. Le pique-nique à Fontainebleau. La marche en bord de Seine. Les rollers dans l’impasse. L’heure de neige au parc départemental. L’album des cinq ans de mon plus jeune enfant se remplit de photos de sorties joyeuses et de nature, qu’on ne croirait pas prises au bout de la rue.

Feront-ils du sport samedi ? Iront-ils à l’école lundi ? Verront-ils leurs copains ce matin ? Chaque journée normale est un gain où je respire de voir mes enfants sortir, apprendre, avoir des amis et vivre des chamailleries. Les mois passent, la Philharmonie me rembourse mes places de concert. Pas grave : on fait de la musique de chambre au salon, et l’année avance dans des rumeurs d’espoirs ou de catastrophes. On travaille à préserver la bonne humeur. Aujourd’hui nous dessinerons, demain nous regarderons un film en nous gavant de blinis et de macarons. J’ai caché de petits trésors à la cave et dans les placards : fléchettes, livres, DVD, jeux de société. Pour plus tard. Pour quand le parc fermera. Pour quand les parents et les amis ne seront plus que des images qui crachotent sur des écrans. On essaie des recettes. On n’a pas oublié la bûche ni la galette. Bientôt on fera sauter des crêpes en serrant très fort une pièce au creux de la main pour que se réalise le vœu d’être plus riches et surtout plus jamais enfermés.

À chaque jour suffit son illusion. À chaque jour sa compensation : un nouveau petit plaisir gagné pour chaque liberté perdue. Plus de souplesse sur la télé et sur les bonbons. Plus de cadeaux sans raison. À chaque jour une consolation pour le rétrécissement de notre horizon. Et pour chaque activité, son petit cliché à épingler dans l’album photos de notre année confinée qui ne livre étonnamment que des images de verdure, de couleur et de gaité.

Mais au milieu de ces photos riches de beaux paysages et de sourires, j’affiche le dessin de mon fils de cinq ans. Ai-je échoué à sauver les apparences ? N’ai-je pas su préserver son insouciance ? Est-il inquiet ? Angoissé ?? Malheureux ??? Non. Il vit avec les chiffons qui couvrent le visage des adultes et des enfants de plus de six ans. Il s’accommode d’une école maternelle sans sortie, ni à la ferme, ni à la campagne, ni au cinéma, ni au musée. Il ne demande plus d’aller à la Cité des sciences et n’a jamais vu de marionnettes. Il accepte un anniversaire sans fête d’anniversaire. Il supportera des vacances à huis clos. À cinq ans, il connaît le mot « confinement » et construit naturellement et sans révolte son imagination dans un monde masqué et fermé.

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