Chapitre 2

Voici la suite du roman Un kilomètre publié dans ce blog au rythme d’un chapitre par semaine environ… Ce roman n’est pas fini, mais si vous voulez le lire, dans son état d’avancement, par ordre chronologique, vous pouvez cliquer sur la rubrique « Un kilomètre (roman) » en haut de la page d’accueil. Merci de votre visite et bonne lecture !

Quand le confinement devint permanent, au début du mois de mars 2023, les parents d’Armelle s’installèrent en Vendée dans une barre d’immeubles en bord de mer. Tous ceux qui l’avaient pu s’étaient déjà retranchés dans des maisons avec jardins. Les autres, qui vivaient dans un habitat collectif et qui n’avaient pas les moyens de déménager, étaient restés chez eux, profitant pour les plus chanceux de balcons qui constituaient – avec la télé, les réseaux sociaux et le supermarché une fois par semaine – leur ouverture sur le monde.

L’appartement choisi par les parents d’Armelle en bord de mer n’avait pas de terrain, ni privé ni partagé. Ils avaient pu l’acheter pour rien. Pas le moindre petit lopin dans lequel courir en rond et jouer aux boules. On ne pouvait installer ni balançoires ni chaises longues. Les vacances n’avaient plus de sens, et le grand ensemble, autrefois prospère, de résidences secondaires fut déserté faute d’offrir à ses habitants un carré de pelouse et un potager. Ce fut même la station balnéaire toute entière qui se vida des retraités aisés qui aimaient y séjourner au moins la moitié de l’année. Passer l’hiver à la mer inquiétait, mais plus encore, alors que tout le monde devait s’isoler, la peur de mourir seul sans un voisin pour s’alarmer d’un volet qui n’aurait pas été ouvert un matin, terrifiait. Les lotissements en banlieue des villes, avec leur agaçante uniformité et leurs nuisances venues de la haie mitoyenne, furent plébiscités.

La famille d’Armelle avait décidé qu’elle se suffirait à elle-même. Il faudrait partager : Armelle qui venait d’avoir treize ans dormirait dans la même chambre que ses deux jeunes frères de six et neuf ans. La petitesse du logement serait compensée par la fenêtre ouverte sur l’immense océan. La mère d’Armelle disait que cette fenêtre était ce qu’ils avaient de plus précieux car elle leur permettait de rester conscients de l’existence de la planète. A l’extrémité ouest de l’appartement commençait l’espace visiblement sans fin qui manquait à tous.

L’appartement, en rez-de-chaussée légèrement surélevé, construit pour accueillir avec plus d’efficacité que de charme des vagues de vacanciers, était un rectangle orienté dans sa longueur d’Est en Ouest et constitué de pièces en enfilade. A l’Est les deux chambres, la salle de bains et les toilettes se succédaient, desservies par un couloir étroit. Plein Ouest, le salon-cuisine occupait plus de la moitié du logement et donnait, par une baie vitrée, sur la terrasse. Rectangulaire elle aussi, cette terrasse n’était totalement ni dehors ni dedans. Par beau temps, située à une trentaine de mètres à peine des dunes et de la plage, elle baignait dans l’air marin. Quand il pleuvait, on la fermait par des panneaux de verre coulissants, parfois perméables aux plus fortes rafales. Elle offrait ainsi au spectateur armé de seaux et de serpillières un abri, certes humide, mais assez confortable pour observer les gouttes d’eau, la mer sombre et le ciel aux innombrables dégradés de gris.

C’est aussi accoudé à la rambarde de la terrasse qu’on pouvait accrocher des bribes de vie sociale. La plage, interdite aux baigneurs, aux promeneurs, aux chiens et aux surfeurs n’était plus foulée que par quelques travailleurs qui portaient autour du cou une petite sacoche en plastique remplie de précieuses attestations, de laissez-passer, papiers d’identité et autres documents officiels autorisant leur présence sur les lieux.

Le métier de goémonier avait fait son retour dans la région. Des hommes dans la force de l’âge chargeaient dans leurs remorques des pelletées de goémon, ces algues abandonnées par la marée. Alors que les couches moyennes et supérieures de la société se numérisaient, on avait abandonné tout projet d’automatisation de cette tâche ingrate car la main d’œuvre locale, non qualifiée et bon marché, suffisait. La récolte, ainsi effectuée en bordure du continent par des parias oubliés de la modernité, servait de matière première à la fabrication d’engrais bio. L’entreprise chimique locale prospérait. Les goémoniers passaient sous la fenêtre en compagnie d’une population, très réduite mais plus variée, de personnes des deux sexes et de tous âges qui avait sollicité des autorités le droit de vivre de la pêche à pied. Anciens commerçants, vendeurs de frites et de chichis, loueurs de vélos et de rosalies(1), marchands de glaces et de cerfs-volants : la disparition du tourisme les avait laissés sans argent. Piétaille armée de seaux, de haveneaux et de râteaux, vêtus de shorts en été et de cuissardes en hiver, ils raclaient et grattaient le sable pour survivre.

Penché par la fenêtre, Tarek le père d’Armelle hélait parfois une ancienne vendeuse de barbe à papa, pour une araignée de mer ou pour un saladier de pignons – ces petits coquillages pleins de sable qu’il fallait faire dégorger longtemps avant de les frire à l’ail. Parfois, il achetait une poignée de boucots(2) si petits qu’on les mangeait avec les pattes et la peau. Le père râlait bien un peu, maugréant qu’autrefois il serait sorti les pêcher lui-même pour rien, mais il les payait malgré tout, sans marchander, parce que leur goût d’iode au dîner serait un peu un goût de liberté, et parce que sa famille – avec son salaire unique mais régulier et l’appartement qu’elle possédait – restait privilégiée dans une région où trop de personnes s’appauvrissaient.

Sous la fenêtre passaient aussi des gendarmes. Lourdement bottés, armés, ces militaires circulaient à pied, à cheval, en voiture, à VTT et en hélicoptère. Ils se montraient plusieurs fois par jour. Ils n’attendaient pas une menace qui serait, comme au temps des guerres passées, venue du large. Le regard tourné vers l’intérieur des terres, ils surveillaient les maisons. Leur mission était de réprimer sévèrement tous les gens qui pourraient vouloir braver le confinement pour respirer le vent.

Cette époque aurait pu être l’époque de la perte du sens. Plus rien n’avait réellement d’importance. Les élèves des parents d’Armelle, bien que de plus en plus nombreux à être inscrits par le Ministère sur les listes de leurs classes virtuelles, étaient de moins en moins présents. Leurs questions se faisaient rares. Les devoirs n’étaient plus rendus.

Les professions qui demandaient d’avoir étudié des maths ne faisaient plus rêver. Plus personne n’embauchait de jeunes ingénieurs pour construire des voitures ou des fusées. On avait aussi décidé en haut lieu que les statistiques sur la maladie, l’économie, la réussite scolaire des enfants et le pourcentage d’opinions favorables au gouvernement, ne seraient plus calculées par des statisticiens mathématiciens, mais par des statisticiens politiciens. Seuls les futurs informaticiens, les codeurs et une petite élite de scientifiques – indispensables à une société automatisée en télétravail – avaient encore un intérêt à suivre des cours de maths.

Armelle aussi, parfois se demandait, à quoi ses cours servaient. Ses frères apprenaient leurs leçons sans se poser de questions. Compter vite était pour eux une fierté, et lire, la preuve qu’ils grandissaient. Mais à treize ans, Armelle ne jugeait intéressants que les métiers qui pouvaient vous autoriser à sortir : maraîchers, agriculteurs, éboueurs, livreurs, caissiers, jardiniers, goémoniers. A quoi bon les figures de style, les développements-factorisations et les études de fonctions ?

Ses parents pensaient que le choix du métier était sans lien avec la nécessité et le plaisir de se cultiver. Rien n’interdisait à un pêcheur de crevettes d’être poète, et la fenêtre ouverte sur la mer offrait chaque nuit mille raisons scintillantes de vouloir comprendre la physique et l’univers. Quatre jours par semaine étaient ainsi consacrés aux devoirs et au travail : le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi. La terrasse était la salle de classe et Armelle, quand elle levait le nez de son ordinateur et de ses cahiers, apercevait le fils du goémonier, qui marchait vers la plage ou qui en revenait, accompagnant son père dans ses corvées. Quelle chance il avait !

Pour Solange, la mère d’Armelle, garder un rythme était la seule façon de garder la tête à l’endroit et le seul remède contre l’intolérable boule d’angoisse qui se formait dans son ventre et remontait à sa gorge, menaçant de l’étouffer, quand elle pensait aux années à venir. Suivre l’emploi du temps à court terme scotché sur la porte du salon était ce qui la faisait tenir, heure par heure. Respecter les horaires devenait une mission, et l’accomplissement des tâches affichées, le seul réconfort à la fin d’une journée qui, sans ce but, n’aurait pas mérité d’être vécue.

Pour différencier les jours, le mercredi était consacré à un cours en visioconférence de yoga le matin, et à plusieurs heures de dessin l’après-midi. Ostensiblement le week-end, on ne faisait rien, ou plutôt rien de prévu. Le temps passait à lire, à s’isoler au creux d’un fauteuil devenu forteresse. Tarek cherchait sur Internet des nouvelles que la situation changeait ou des indices que la Révolution couvait. Hélas le confinement était une réussite. Dix mille virus anciens et nouveaux guettaient les imprudents qui montreraient leur nez, et les portes closes déjouaient efficacement leurs plans. Le gouvernement se félicitait de la bonne santé des gens tout en agitant le spectre d’une rechute. Le monde guérissait grâce aux efforts constants. L’économie ressuscitait. Des héros émergeaient de l’enfermement : ceux qui limitaient leurs courses alimentaires en accommodant les restes, ceux qui acceptaient courageusement de laisser mourir seuls leurs vieux parents, ceux qui n’enterraient plus leurs morts et ceux qui dénonçaient les voisins de palier trop prompts à fraterniser. Il n’était pas rare que les garçons se tapent dessus, énervés par le huis clos et la promiscuité, mais le plus souvent la famille finissait par se rassembler, par se coller sur le canapé, comme pour se rassurer dans ce monde étrange où le dehors et l’autre finissaient par terrifier.

Tous les jours en fin d’après-midi on profitait de l’heure de sortie autorisée aux abords de l’immeuble : un droit imité du premier confinement et reconduit provisoirement en attendant la démocratisation à tous les foyers des équipements de réalité virtuelle qui rendraient le dehors obsolète. Le front de mer était prohibé à la promenade, mais les parkings, déserts sur l’arrière, offraient un terrain de jeu acceptable pour les ballons, les rollers et les vélos, à condition d’accepter de tourner en rond.

(1) Voiturettes à pédales à l’allure rétro, louées à l’heure aux touristes

(2) Petites crevettes grises

A suivre le 4 décembre 2021…

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Chapitre 1

A l’issue de la crise du coronavirus – cette maladie qui avait tenu les gens enfermés chez eux pendant des mois dans le but d’éviter les contaminations par contact – les dirigeants de tous les pays du monde étaient, sans doute pour la première fois de l’histoire de l’humanité, tombés d’accord sur un point : le confinement des habitants avait été une expérience étonnamment positive.

On avait bien essayé à la fin de l’année 2020, puis au cours des années 2021 et 2022, de redonner aux gens leur liberté, mais l’échec avait été flagrant. Les centres de vaccination coûtaient cher. Certaines personnes portaient mal, ou de mauvaise grâce, le masque supposé éviter la dispersion de leurs virus salivaires. D’autres ne voulaient pas comprendre qu’elles avaient le droit de sortir travailler et consommer dans les magasins, mais pas franchement celui d’aller manifester contre la pollution, le retour du nucléaire, les réformes des retraites, la 5G et les décisions du gouvernement. Des artistes râlaient que la culture avait été sacrifiée et voulaient retrouver une place qu’on était bien contents d’avoir réussi à leur enlever. Même la réouverture enfin votée des bars, et la mise en place d’une coupe du monde de foot tous les trois mois, n’avaient pas complètement déridé les contestataires, les pisse-vinaigre et les pisse-froid.

Décidé à contrecœur pour des raisons sanitaires, le confinement se révélait être une solution aux maux du monde. Non seulement les gens, qui avaient éliminé de leur vie embrassades, accolades et postillons, n’attrapaient plus le virus, mais encore, ils ne se tuaient plus sur les routes, ne se tapaient plus dessus le 14 juillet et le 31 décembre, ne se querellaient plus devant un verre au comptoir et ne tombaient même plus malades de rien du tout tant ils avaient peur d’aller à l’hôpital.

En outre, depuis des années, des scientifiques criaient que le réchauffement climatique entraînerait à plus ou moins brève échéance le dégel du permafrost et libérerait ainsi de leur cage de glace, de nombreux virus, anciens et mal connus, qui feraient de l’humanité la proie de pandémies sans fin. Puisque les virus tueurs devaient se succéder, autant prendre les devants et rester confinés.

On endormit donc les vaccins, et du même coup la contestation anti-vax. On dédommagea les laboratoires pharmaceutiques qui s’orientèrent fissa vers un développement à grande échelle des anti-dépresseurs, des anti-insomnies, des anti-ennui, des anti-noirceur, des anti-muscleflasques et des anti-graissentrop.

Au début de cette décision mondiale, des voix avaient bien essayé de hurler au meurtre économique : des restaurateurs s’étaient suicidés, des acteurs au chômage avaient rendu fous leurs voisins en déclamant des tirades qui n’attendaient plus de réponses sur leurs balcons, et les coiffeurs torturaient leurs chiens par des teintures et des shampooings sans fin. Assez vite pourtant, il était apparu qu’on pouvait compenser la baisse du commerce et la chute des ventes d’automobiles, désormais inutiles. Alors que certaines entreprises étaient ruinées, d’autres se révélaient florissantes. Les commandes de matériel informatique explosaient, les concepteurs de réalités virtuelles s’enrichissaient, le nombre des livreurs et des chauffeurs routiers, restés seuls maîtres des routes, augmentait sans cesse, et des petits malins vous vendaient sur Internet des régimes, des conseils et des tutos pour s’épanouir entre quatre murs.

Le vieux business se portait mal mais un autre business régnait déjà. L’argent est mort ? Vive l’argent ! De plus, si la situation continuait, les États pouvaient espérer faire des économies plus grandes qu’ils n’en avaient jamais rêvé : plus de casse de mobilier urbain dans les manifestations qui resteraient toutes interdites, ni de fêtes populaires et coûteuses pour les pouvoirs publics comme la fête de la musique. Les écoles qu’on avait fermées, puis rouvertes, puis refermées, étaient définitivement closes. Plus d’établissements scolaires à construire ni à entretenir, plus d’agents municipaux affectés à la sécurité des passages cloutés à 8 heures et à 16 heures. Les factures fondaient et les finances des collectivités locales souriaient. Quant aux profs qui pesaient lourdement sur le budget national, leur nombre avait été largement divisé par deux ou par trois quand ceux-ci avaient pu dispenser leur savoir, non plus en chair et en os devant leurs élèves, mais par écran interposé, à cinquante adolescents comme à cinq cents, indifféremment.

Le confinement éliminait d’un coup le gaspillage, les grévistes et la contestation.

Les parents d’Armelle étaient professeurs de mathématiques. Quand le virus se fit moins menaçant à partir de l’automne 2020, ils retrouvèrent leurs élèves et le chemin de leur lycée. En même temps que se remplissaient de nouveau les salles des profs, ressurgirent les frémissements de revendications syndicales. On réclamait plus de moyens, plus d’heures de soutien, plus de masques, plus d’infirmières, moins d’enfants par classe, de meilleurs salaires. Tout ça devenait déplaisant.

C’est ainsi qu’il fut décidé au retour des vacances d’hiver de février 2023, que les enseignants, râleurs, gauchistes et fainéants, exerceraient de nouveau leur métier à distance. Il devenait alors logique qu’un seul des deux parents d’Armelle conserve son emploi, ou alors qu’ils travaillent tous les deux, mais à mi-temps. Dans tous les cas on leur annonça qu’un seul salaire leur serait désormais versé. N’allaient-ils pas d’ailleurs économiser sur la voiture, l’essence et les vacances en restant chez eux ? Le confinement offrait du temps libre, réduisait l’aliénation des travailleurs et luttait contre la société de consommation.

La nouvelle du reconfinement perpétuel – ainsi vendu comme porteur d’idéal et d’avenir meilleur – fit assez peu de bruit. Après plusieurs mois, les habitants du monde avaient pris le pli, et surtout, ils avaient peur de la maladie. On avait logé, ou du moins caché, parfois dans des établissements scolaires désaffectés, tous les sans-abris. On se félicitait de la baisse des émissions de gaz à effet de serre. Les véhicules thermiques ne roulaient plus et les bateaux de plaisance amarrés sans espoir de voguer, ne déversaient plus leurs poubelles à la mer. Les oiseaux étaient revenus dans les villes et des graminées vivaces poussaient entre les pavés que plus personne ne songeait à lancer sur les policiers. Les écologistes constataient l’amélioration significative de la qualité de l’air. Les économistes se félicitaient du profitable développement des nouvelles technologies qu’aucune grève ne bridait.

En politique, la droite et la gauche, enfin, s’aimaient.

A suivre le 27 novembre 2021….

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Le titre

Le titre

Chose promise, chose due, je me préparais à balancer dans mon blog la page de couverture de mon « roman », nom bien pompeux donné à quelques chapitres qui, pour l’instant, ne mènent nulle part. Vous auriez eu ça :

J’étais assez contente de moi, sauf que, marchant dans la rue il y a deux jours, une baguette de pain à la main j’eus un flash subit : « ce titre n’a-t-il pas déjà été utilisé ? » Urgence absolue de la question, et immédiateté de la réponse permise par le monde moderne. Sans perdre un instant au feu rouge avant de traverser une grande avenue, je me calai la baguette sous le bras pour attraper mon téléphone portable et taper « la fenêtre » sur un moteur de recherche.

Ma déconvenue n’attendit même pas que le bonhomme passât au vert. Faisant suite à toutes les annonces de menuiseries vantant le double vitrage, je découvris avec horreur les nombreuses fenêtres déjà publiées :

La fenêtre de Liliane Schrauwen

La fenêtre de Jean-Frédéric Jung

La fenêtre de Gisell Aliannah

La fenêtre de Paul Vincent

La fenêtre de Mario Soldati

La fenêtre d’Andrea Del Lungo

La fenêtre d’Anne-Marie Soulac

Par la fenêtre de Julian Barnes

Derrière la fenêtre de Jean Ferniot

À travers ma fenêtre de Jean-Sébastien Etchegaray

La fenêtre ouverte de Georgette Elgey

La fenêtre refermée d’Ami Chantre

La fenêtre interdite de Roger Frisch

La fenêtre panoramique de Richard Yates

Femme à la fenêtre de Joyce Carol Oates

La femme à la fenêtre d’A.J. Finn

L’homme à la fenêtre de Lorenzo Mattoti

La fenêtre jaune de Serge Brussolo

Ou tout simplement Fenêtres de J.-B. Pontalis. Il me restait « La fenêtre entrouverte » ou « La fenêtre en alu » , mais je renonçai, et cherchai parmi d’autres huisseries.

Une porte sur le large ? Immédiatement google me proposa d’acheter Une porte sur l’été, Une porte sur l’hiver, Une porte sur demain et Une porte sur le ciel.

Un balcon sur la dune ? Mais Julien Gracq a écrit Un balcon en forêt et pas touche, respect.

Huis clos ? Déjà utilisé.

L’Horizon ? C’est Modiano.

Le monde clos et l’espace infini ? Joli, mais Alexandre Koyré a déjà eu l’idée.

Au-delà du périmètre ? On a déjà fait De l’autre côté du périphérique, ça suffit.

La vie dans un rectangle ? Je vais me croire au boulot.

Alvéole sur mer ? Pour un livre ou pour une station balnéaire ?

La terrasse ? C’est quoi comme restau ? Le pass sanitaire s’il-vous-plaît.

Et La terrasse de ta race, enculé de sa mère le titre !!! Ah oui, ça c’est disponible.

Devrais-je rajouter une fenêtre à toutes celles existantes ? Une de plus, une de moins… Une toute petite fenêtre, une lucarne à peine visible dans un tout petit blog sur la Toile ? Où serait le mal ?

Poursuivant mon chemin avec ma baguette de pain je me dis qu’il faudrait inventer une nouvelle langue rien que pour les titres. Peut-être devrais-je tirer à l’aveugle sept lettres au scrabble pour nommer mon récit.

J’ai appris sur les bancs de la fac une loi de probabilités que le prof nous avait présentée ainsi : « Un singe immortel tapant au hasard sur une machine à écrire pendant un temps infini écrira une fois au moins À la recherche du temps perdu dans son intégralité et sans une faute ». En langage mathématique moins provocateur, cette loi signifie que tout événement, sur un temps infini, est certain. Toute chaîne de caractères (et La recherche est, comme tout livre, une chaîne de caractères – très longue – avec des lettres, des espaces et des symboles) sera écrite à un moment, dans l’ordre et sans une faute, au hasard, dès lors que le processus aléatoire d’écriture se poursuivra sur un temps infini.

Et si je m’en remettais à cette loi ? N’ayant pas de singe immortel sachant utiliser un traitement de texte sous la main, et ne disposant pas d’un temps infini puisque je vais aller chercher mes enfants à l’école, je vous propose donc fièrement ceci :

Début de parution le 20 novembre 2021

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Ce qui reste à dire

Il y aurait encore bien des sujets à aborder dans ce blog du quotidien et des petits riens.

J’ai voulu écrire un article sur un prof de physique de collège qui m’a expliqué pourquoi il fallait enseigner à plusieurs vitesses, et pourquoi un enseignement numérique creux à destination des enfants de pauvres était plus judicieux qu’un véritable enseignement scientifique qu’ils ne seraient pas capables de suivre.

J’ai voulu écrire un article sur ma fille adolescente qui demande trois films pour Noël : Pocahontas, Mulan et Psychose. Chrysalide ? Hybride ? Je ne sais plus.

J’ai voulu écrire un article sur un bar de ma ville qui reste populaire et même un peu craignos avec sa chouffe qui arrache et son jeu de fléchettes dans un coin sombre : dernier de son espèce au milieu des cafés chics et bobos.

J’ai voulu écrire sur les bords de Seine au bout de ma rue : sales, souillés de détritus, laissés aux herbes folles, à la pollution d’une voie rapide qui les borde et aux bouteilles d’alcool abandonnées. On y croise de rares joggers, quelques élèves d’un lycée tout proche venus discuter, boire et fumer, des familles d’immigrés qui – aux beaux jours – pêchent, pique-niquent et font des barbecues, s’imaginant un air de campagne sur ce ruban vert en friche large d’un à cinq mètres entre l’eau et la route. Des copines m’ont demandé si je n’avais pas peur d’y passer. On y croise des SDF. Il y a des graffitis, un vieux caddie de supermarché, une valise ouverte et des objets brûlés sous un pont. En bas, près du fleuve, on sent l’odeur écœurante et fade de la vase. Des cygnes et des canards y nagent. En haut ce sont les gaz d’échappement, les bruits des embouteillages de la fin de journée, coups de klaxon et grondements. En bas, les péniches circulent vite, souvent chargées de gravas. A la tombée du jour les lumières s’allument sous les arcs en fonte des ponts. Un bout de Seine oublié des municipalités depuis plusieurs dizaines d’années. J’ai pris des photos pour illustrer un texte que je n’ai jamais écrit.

Et si je « bloguais » sur ce type qui sort toujours fumer et téléphoner à sa fenêtre située pile en face de ma salle de classe, tous les lundis à 13 heures ? Voit-il mon tableau ? Calcule-t-il avec moi ? L’observation est-elle réciproque ou en simple implication* ? Et quel métier de nuit fait donc cette quinquagénaire qui boit son café au lit et en nuisette, tous rideaux ouverts, sous le nez de mes élèves qui galèrent sur des exercices en plein après-midi ? Saurai-je un jour quel est celui qui habite sous les combles de ce vieil immeuble délabré, et qui laisse se répandre depuis son velux percé dans la toiture, les tiges rampantes de plants de courgettes en pot, guirlandes de fleurs jaunes et de feuilles vertes sur les tuiles rouges ? Combien d’articles aurais-je pu écrire sur les vies que j’aperçois dans les immeubles voisins de mon lycée ?

Mon blog, aussi modeste soit-il, s’est construit comme une mosaïque, comme un puzzle de textes, sans dessein prédéfini, mais qui peut-être un jour, pour un courageux qui voudrait assembler les pièces, formerait l’image pixellisée d’une ville et de ses habitants à un moment de son développement.

Ai-je envie de continuer ? Plus tard peut-être mais plus maintenant. Mon œil de mère travaille toujours. Il est aux aguets, il voit, mais il laisse filer anecdotes et souvenirs avant de les écrire.

Vais-je fermer mon blog ? Non. Vais-je alors continuer à pondre un texte par mois ou moins pour faire semblant ? En viendrais-je donc à pisser de la copie ? Je n’y vois pas d’intérêt. Écrirai-je un roman ?

J’ai commencé un roman. Un petit truc un peu nul. Quelques pages. Les chapitres sont très courts, mon propos est naïf et l’héroïne a treize ans. Ne serait-ce pas un roman pour enfants ? Ou pire encore : une histoire à tête vide et sans queue encore, qui ne serait bien calibrée pour aucun lecteur ? J’y parle du confinement. C’est très bête : je retarde, c’est obsolète. Comme si on replaçait le nouveau James Bond pendant la guerre froide. Et d’abord suis-je certaine d’avoir un fil conducteur ? Même rien qu’un cheveu ? Qui vais-je intéresser ?

Soyons honnête : mon blog a peu de succès. Merci encore à ceux, amis bienveillants, qui y viennent de temps en temps. Suis-je célèbre ? Ai-je de nombreux followers ? Non. Suis-je déçue ? Non plus. Vous savez quoi ? L’absence de succès c’est aussi la liberté. Ce blog est ma maison, louée quelques vingt euros par an à un bailleur du monde virtuel. Ai-je envie aujourd’hui d’en changer la décoration ? D’essayer un nouveau papier peint ? Plaira-t-il et qu’en diront les voisins ? La porte est ouverte aux amis et aux visiteurs de passage qui veulent entrer, discuter ou bien se taire, aimer ou critiquer, mais le monde entier n’est pas obligé de venir chez moi prendre un café. J’ai donc le droit de mal lisser mon enduit, de coller de travers ma tapisserie, et de choisir des meubles d’un goût douteux. Si c’est vraiment trop moche et si tout le monde passe son chemin, je me sentirai un peu seule car j’aime votre compagnie, mais je n’aurai spolié personne.

Je vais donc commencer à publier dans ce blog un roman. Il parlera du confinement et d’une héroïne de treize ans.

Je ne connais pas la fin et j’espère que j’en trouverai une. Les chapitres seront plus courts que ceux des aventures du Club des cinq, et le premier apparaîtra sur mon blog le 20 novembre 2021.

* Réciproque : nous nous regardons l’un l’autre. Simple implication : je le regarde mais il ne me voit pas.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Au fil de l’eau au bout de la rue

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Première journée d’automne

Les températures suffocantes des derniers jours ont enfin baissé. J’ouvre les rideaux et la baie vitrée sur une première journée d’automne. Il est sept heures et l’air frais qui rentre, porte une invitation à la campagne. Il sent l’humidité, les feuilles tombées, les premières flaques dans les allées du parc. J’ai envie de cueillettes de pommes et de balades en forêt. Peut-être qu’un banc sous les arbres piqués de roux du jardin municipal me suffirait.

Passée directement du lit au balcon, frissonnante en chemise de nuit, je pense à l’exode, cet été, des amis partis s’installer dans des villes de province. Des immeubles partout dans le quartier se construisent pourtant toujours. Au-delà des arbres, des grues hérissent le paysage. Pour quoi et pour qui ? Pour accueillir – étape intermédiaire – la migration immobilière de Parisiens venus chercher en petite couronne un peu d’espace et une terrasse. Traumatisés du premier confinement, ils s’insèrent, comme tant d’autres, dans un mouvement de déménagements centrifuge. Les vieux entrepôts, les garages, les cafés miteux ont été arrachés comme des dents cariées, puis remplacés par des façades lisses et bien alignées. De nouvelles écoles – montéssori, bilingues, catholiques – accueillent les enfants des nouveaux habitants, tandis que des trous sont apparus dans les listes des classes du collège public. Mes enfants, le cœur plein des promesses de se revoir, comptent en cette rentrée, les vides laissés par les copains partis rêver plus loin à un barbecue sur un bout de terrain.

Laissant le salon s’aérer, je décide de dresser la table du petit déjeuner face à la fenêtre ouverte. Un souffle d’école buissonnière caresse les bols et les biscottes malgré le stress matinal qui finit par naître de la mauvaise volonté des enfants à s’habiller, et de l’injonction de plus en plus pressante de l’horloge à se dépêcher.

Huit heures dix. Chocolats et cafés sur la nappe se mettent à trembler. Trois moteurs assourdissants viennent, dans la rue, de se déclencher. Ignorant les prémices bucoliques d’une si belle journée, trois agents municipaux en gilets fluos viennent de démarrer trois souffleurs à feuilles. En ville la paix et la poésie automnales ne semblent pas destinées à perdurer après le petit déjeuner. D’ailleurs l’heure de partir à l’école a sonné. Je ferme d’un coup sec la fenêtre dont le double vitrage agit immédiatement comme un calmant ou un tampon d’ouate sur mes tympans.

Au passage piéton menant à l’école, une voiture pile en klaxonnant devant la gentille dame en jaune chargée de faire traverser les enfants. Elle a bien mordu la ligne du feu, et c’est en frôlant son capot que nous nous engageons sur les clous quand, brutalement, la conductrice écrase de nouveau son klaxon qui nous explose le crâne. Surprise par une douleur fulgurante dans l’oreille gauche, je me retourne sur elle pour hurler. Blessée, je ne m’entends même pas crier une volée d’insanités. Tous les parents se retournent. J’ai mal. La voix cassée et la tête sonnante, je dépose mes enfants à la porte de leurs classes, inquiète des séquelles et d’une possible surdité provoquées par la folle impatiente qui voulait faire descendre plus vite de l’immeuble voisin un passager à covoiturer.

À mon arrivée au lycée, une douleur sourde s’est installée au fond de mon conduit auditif. La simple idée d’une conversation me fait l’effet d’une souffrance. Il me faudrait un pansement de silence. Hélas j’ai cours en 240, une salle avec vue et bruit imprenable sur le chantier d’un immeuble en construction. Entre les mesures sanitaires et la chaleur qui commence à monter du soleil et des corps agglutinés des élèves, fermer les fenêtres est impensable. Tout bourdonne. Je confonds les bavardages avec les soupirs d’une machine asthmatique qui semble s’essouffler, s’arrêter, se relancer depuis une heure sans jamais vouloir vraiment démarrer. J’élève la voix pour traverser le masque et porter au-dessus des coups de marteaux assénés sur les barres métalliques de l’échafaudage qu’on monte, les propriétés et limites des fonctions inverses. Un élève, à qui je demande de répéter, me reproche de crier et se fâche. Le ton monte. Je dis chut au chantier. Les ouvriers s’interpellent et plus personne ne sait quel exercice j’ai donné.

En vertu de la journée continue, une autre classe s’installe à 13 heures. Dehors c’est la pause déjeuner. Les travaux sont arrêtés. Je pense enfin souffler et je projette au tableau un chapitre de probabilités. Le doux ronronnement du vidéoprojecteur est un soulagement. Mais quel est ce shhhh, shhhh, shhhh. Tout en passant dans les rangs, je m’approche d’une fenêtre. Shhhh, shhhh, shhhh. Un ouvrier fait des heures supplémentaires. Insupportable sauteur de repas, traître aux syndicats, casseur des conditions de travail, il fait glisser et crisser sa taloche sur le mur qu’il enduit au lieu d’aller manger. Patiemment. Régulièrement. Shhhh, shhhh, shhhh.

Découragée je me sens prête à embrasser tous les coqs de fermes et de villages qu’on reproche aux Parisiens de vouloir réduire au silence dans du vin. L’exode viral post confinement n’aurait-il laissé en ville que les fous tapeurs, cogneurs, sonneurs et harceleurs ? Et pourquoi tant d’agressions et toute cette violence pour pas un rond ?

Qu’ai-je donc fait aujourd’hui d’autre que me lever, admirative d’un premier air frais décrochant les premières feuilles mortes ? En quoi ai-je donc fauté ?

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Les déboires d’un loir

En ces temps d’amertume, petite prof fait mumuse.

Cet été, dans le placard d’un gîte rural, un loir nous a rendu visite. On a cru voir une souris à la queue bien fournie. La nuit, il trottait dans le grenier. Le jour, il croquait nos provisions sous l’évier.

Cet adroit petit loir vivant cloîtré sous le toit, m’a inspiré une histoire. Une histoire peuplée de poires, de poivre, d’arrosoirs et d’autres mots en OI se croisant dans le noir.

C’est pour apprendre à lire. C’est sans prétention, mais si vous pouviez concevoir d’aller voir sur la toile cette histoire pas rasoir, ce serait au poil.

Et dans l’espoir que mon loir se voie toucher du doigt une gloire dérisoire, pensez à écrire un petit commentaire sur le site des éditions numériques edition999 (gratuites et sans publicité). Voici le lien :

https://www.edition999.info/L-histoire-du-loir-du-poivre-et-de.html

Merci et bonne rentrée !

A.H.

La fabrique de l’abstention

Ce matin la journée s’annonçait libre de tout projet, hormis celui d’aller voter. Une ombre dans la journée. Une boule au ventre me donnait envie de rester couchée pour dévorer les dernières pages d’un polar sombre dont les histoires sales me paraissaient moins écœurantes que les manœuvres de notre politique locale. Mais le matelas finissait par me faire mal au dos, et je devais sortir pour aller acheter des carottes. J’ai donc enfilé un jean et pris le chemin du bureau de vote.

Sur la centaine de mètres du trajet, je priais pour ne pas, ce matin-là, croiser comme le dimanche précédent, la candidate sortante aux départementales à qui j’avais reproché – éberluée – d’être sans masque dans le bureau de vote, et qui m’avait répondu, sans gêne, les yeux dans les yeux, le visage découvert et le souffle dans le nez, que je mentais.

Mes déboires municipaux n’en étaient pas restés là. Je venais de passer la semaine à me battre par échanges de mails avec plusieurs élus républicains de la ville, et aujourd’hui j’aurais voulu rester la tête enfouie sous la couette. J’avais certes gagné un set face à mes adversaires qui jouaient pourtant en double de l’autre côté du filet, mais aucune fierté ni aucun sentiment de victoire ne venait adoucir l’envie de vomir née de mes contacts répétés ces derniers jours, avec les adjoints au maire.

La Mairie nous avait interdit d’entrer à l’exposition de fin d’année du cours dessins de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des délinquants sexuels  : « C’est pas nous, c’est la DDCS* qui l’interdit ». La DDCS ? Elle a déménagé. Le numéro de téléphone ? Il est faux. L’adresse mail ? Obsolète. Mailure daemon failure notice.

La Mairie nous avait interdit d’écouter l’audition de fin d’année de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des terroristes et des porteurs de virus variants très méchants : « C’est pas nous, c’est le Ministère de la Culture et Vigipirate renforcé qui l’interdisent ».

L’élu de la Culture était compétent pour parler de l’audition, mais pas de l’exposition. Il n’était pas compétent, pour discuter le bien fondé du texte du Ministère. Il n’était pas compétent pour discuter de la justice des mesures. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi l’auditorium du conservatoire était occupé par des événements d’entreprises plus souvent que par des concerts d’enfants. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi le théâtre de la ville était fermé pour cause de dangereuse vétusté.

L’élue de l’Éducation était compétente pour parler de l’exposition, mais pas de l’audition. Elle n’était pas compétente pour discuter du VRAI texte de la DDCS imposant la vérification du casier judiciaire des encadrants des enfants, mais pas de leurs parents. Elle n’était pas compétente pour présenter ses excuses aux parents soupçonnés publiquement d’être pédophiles. Elle n’était surtout pas compétente pour comprendre que débaptiser sans concertation l’école Louis Aragon** était un affront.

Aucun des deux élus n’était compétent pour tenir compte de la déception des enfants.

Les deux élus étaient surtout compétents pour expliquer doctement qu’ils avaient raison, et qu’en dehors de tous les textes officiels écrits par des instances injoignables, les mesures de prudence sanitaire imposaient au peuple d’accepter sans rien dire les plus frustrantes interdictions. Non applicables bien sûr aux candidates et élues de leur camp. Personne ne songerait à mettre sur un même pied les seigneurs et leurs sujets.

Le match était mal parti, mais, le jeudi, je gagnais pourtant la première manche : l’audition était devenue miraculeusement publique. Restait à combattre pour l’exposition et pour le nom de l’école, mais je me sentais fatiguée et salie. J’étais nauséeuse pour avoir trop bouffé du sentiment de féodalité servi par ces gens capables de nous sourire au marché pour un bulletin de vote, mais persuadés, une fois en place, de tenir nos vies entre leurs mains pour l’attribution d’un poste, d’un logement ou d’une place en crèche. J’en étais là, à regretter d’avoir ouvert ma gueule, quand j’attirais l’attention, par ces actions, d’une ancienne élue de l’autre camp, qui souhaitait un rapprochement.

Loin de me réjouir de pouvoir mener un combat plus équilibré, je m’enfonçais dans un cauchemar. Voilà que j’allais me retrouver associée à l’ancienne municipalité, socialiste pendant trente ans, qui avait fini par dépecer la Mairie comme une pièce de gibier dont les élus s’étaient partagé la viande, la graisse, la peau et les os. Les dernières années des adjoints en jeans squattaient les canapés, pillaient les frigidaires, mâchaient du chewing gum la bouche ouverte en réunion publique, s’asseyaient en écartant les jambes et tractaient pour toujours plus d’avantages, pour plus de carrières, pour plus de fêtes et pour plus d’argent. Avoir voulu écouter la flûte de mon fils de dix ans me destinait-il à me fourvoyer dans la fange de l’un des deux camps ?

Sans mes carottes à aller acheter, ce matin je ne serais peut-être pas sortie voter. Pas parce qu’il faisait beau. Pas parce que je ne connaissais pas la date des élections. Pas parce que j’aurais aimé voter par téléphone. Pas parce que la politique ne m’intéresse pas. Mais simplement parce que ce matin, j’avais peur, en sortant voter, d’abîmer mon intégrité.

*DDCS : Direction départementale de la cohésion sociale

**Voir La trahison du réséda Mars 2021

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.

Travailleuse du clic

J’ai passé toute ma journée à cliquer. J’envoie des mails. Je reçois des mails. J’envoie des pièces jointes. Je télécharge des pièces jointes. Des centaines de mails et des centaines de pièces jointes. Je n’enseigne plus : j’archive. J’annote. Je range dans des dossiers et dans des sous-dossiers.

Ouverture de l’Environnement Numérique de Travail (ENT) du lycée : j’entre les codes, j’attends, je clique. J’ouvre le premier mail, je clique. Je clique sur la pièce jointe et je choisis de l’enregistrer, autre clic. Je clique sur mon explorateur de fichiers et j’ouvre le dossier téléchargements : deux clics. Je le fais pièce jointe par pièce jointe, mail par mail, pour ne pas mélanger les devoirs tous pareils de mes cent trente élèves tous différents qui ont tous le même défaut, à savoir ne pas écrire leur nom ni leur classe sur la photo de leur devoir. Je clique droit sur le document téléchargé pour le renommer du nom de l’élève, de sa classe et du sujet de l’exercice. Je double clique gauche pour vérifier sa lisibilité. Je le clique pour le retourner. Certains sont flous, illisibles, trop petits. Sur d’autres on voit en partie la copie, mais surtout le bureau, la trousse, le canapé, et sous la feuille, le cours d’anglais qui dépasse. Dans certains mails il y a plein de bonjours, de souhaits de santé et de formules de politesse, mais pas de pièce jointe. Alors je réponds, retournant formules de politesse et souhaits de bonne santé, pour signaler que la pièce jointe a été oubliée. Ou mal téléchargée. Ou volatilisée dans les caprices du réseau. Certains formats sont inadaptés. D’autres carrément inconnus. Jpeg, jpg, pdf, doc, odt OK, mais heic ? Heic ne passe pas. Mon ordinateur ne le digère pas. Je clique droit, je copie, je colle, je capture, j’imprime écran. Je recolle sous word. Je sauvegarde. Je classe, je range, par date, par devoir, par classe. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic. Parfois je me plante de classe. Je revisite l’ENT pour vérifier les listes d’élèves. La boîte mail de l’ENT a planté. De chaque côté on galère. Une élève m’envoie un mail pour me signaler que dix autres n’arrivent pas à se connecter. Je réponds en donnant mon autre adresse mail professionnelle sur la boîte académique cette fois. J’ouvre un autre onglet. Clic. J’entre un autre nom d’utilisateur et un autre code. Clic clic. Deux élèves perdues sur les chemins de l’ENT ont trouvé la voie de la boîte académique. C’est déjà ça. Mais ma boîte académique est presque saturée de mails non lus : des syndicats, du Rectorat, de Blanquer, et de l’administrateur qui me sature pour m’informer que je vais être saturée. Je clique pour mettre à la poubelle. Par erreur je jette un des deux mails d’élèves. Je cours le restaurer dans la boîte de réception déjà un peu moins encombrée. Ouf, un devoir numérique n’est jamais froissé. Le devoir à rendre a deux pages. La première élève m’a envoyé deux photos de la même page. Je vais lui écrire de m’envoyer l’autre page. Clic et reclic. La deuxième élève m’écrit pour me dire qu’elle a posté son devoir dans mon « casier numérique » de l’ENT. Mon casier numérique ? Je ne savais même pas que ça existait. Je rereclique sur le premier onglet pour rerebasculer vers l’ENT qui clignote pour me dire de patienter. Après cinq minutes de clignotants, j’apprends que mon casier numérique est vide. Une surprise ?

Il y a aussi mon téléphone qui sonne. Dehors quand je me promène. Quand j’achète mon pain. A table. Pendant que je clique. J’ai deux écrans. Le téléphone me fait gagner du temps quand l’ordinateur est trop lent. Je télécharge sur deux fronts. Il sonne aussi quand j’ai cru abandonner la bataille, devant la télé. Car dans une autre classe c’est la panique. Rien ne fonctionne. Les connexions sont bloquées. De guerre lasse j’ai profité d’une éclaircie dans le Wi Fi pour balancer mon 06 personnel à toutes mes classes. Les devoirs m’arrivent par WhatsApp. Par SMS. Par MMS. J’accuse réception. On se souhaite bonne soirée et prenez soin de vous. « Oui, tout va bien madame », « merci madame », « désolée pour l’heure tardive madame ». De rien, mais allez vous coucher, demain il faudra travailler !!! Je tchate trois mots avec des ados pendant Jurassic Parc. Je récupère des exercices sur les droites et leurs coefficients directeurs. J’en loupe l’arrivée du tyrannosaure. Je vois dans les photos de profil les visages sans masque de mes élèves, de leurs frères, de leurs sœurs, de ce qui leur tient à cœur. Ils voient aussi la mienne, mais j’y suis toujours masquée : avec un poisson d’avril en papier colorié. Il me faudrait maintenant un câble pour brancher mon téléphone à mon ordinateur. Je pourrais ainsi transférer, enregistrer, renommer et classer toutes les photos de tableaux de variations de fonctions éparpillées entre la mémoire de mon téléphone et dans sa carte SD. Mon ordinateur est éteint. Je devrais le rallumer et recliquer. Pas envie, même pas pendant la pub. Encore moins quand je me lèverai pour faire pipi. Demain. Demain promis je n’oublierai pas.

D’ailleurs je ne vais pas oublier de toute la nuit. Dans mes rêves je vais cliquer.

Je ne sais pas encore comment corriger tous ces devoirs bien rangés. Faudra-t-il les corriger sur écran ? En les convertissant en pdf et en cliquant pour ouvrir des bulles de commentaires ? Faudra-t-il tous les imprimer, et imprimer du même coup sur mon imprimante perso, les bureaux, les trousses, la décoration des chambres et du salon avec leurs canapés aux motifs foncés ? Ma prime annuelle de 150€ pour l’équipement informatique risquerait bien de toute y passer.

Toute la journée j’ai cliqué, rangé, archivé. A tout moment de la journée. J’ai cliqué et j’ai été bipée. Deux semaines de cours à distance, cent trente élèves, plusieurs devoirs ou mails de relance par élève sérieux ou décrocheur. Des clics, zéro maths, et la terrible impression de n’avoir rien fait, surtout pas mon métier. L’épuisement par le vide.

Pour laisser un commentaire : cliquer sur le nom de l’article dans le bandeau à droite ARTICLES RÉCENTS, ou cliquer sur RECHERCHE, puis dérouler l’article jusqu’à la fin pour trouver le message qui vous invite à écrire un commentaire et/ou à vous abonner au blog.