La fabrique de l’abstention

Ce matin la journée s’annonçait libre de tout projet, hormis celui d’aller voter. Une ombre dans la journée. Une boule au ventre me donnait envie de rester couchée pour dévorer les dernières pages d’un polar sombre dont les histoires sales me paraissaient moins écœurantes que les manœuvres de notre politique locale. Mais le matelas finissait par me faire mal au dos, et je devais sortir pour aller acheter des carottes. J’ai donc enfilé un jean et pris le chemin du bureau de vote.

Sur la centaine de mètres du trajet, je priais pour ne pas, ce matin-là, croiser comme le dimanche précédent, la candidate sortante aux départementales à qui j’avais reproché – éberluée – d’être sans masque dans le bureau de vote, et qui m’avait répondu, sans gêne, les yeux dans les yeux, le visage découvert et le souffle dans le nez, que je mentais.

Mes déboires municipaux n’en étaient pas restés là. Je venais de passer la semaine à me battre par échanges de mails avec plusieurs élus républicains de la ville, et aujourd’hui j’aurais voulu rester la tête enfouie sous la couette. J’avais certes gagné un set face à mes adversaires qui jouaient pourtant en double de l’autre côté du filet, mais aucune fierté ni aucun sentiment de victoire ne venait adoucir l’envie de vomir née de mes contacts répétés ces derniers jours, avec les adjoints au maire.

La Mairie nous avait interdit d’entrer à l’exposition de fin d’année du cours dessins de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des délinquants sexuels  : « C’est pas nous, c’est la DDCS* qui l’interdit ». La DDCS ? Elle a déménagé. Le numéro de téléphone ? Il est faux. L’adresse mail ? Obsolète. Mailure daemon failure notice.

La Mairie nous avait interdit d’écouter l’audition de fin d’année de nos enfants sous prétexte que nous étions peut-être des terroristes et des porteurs de virus variants très méchants : « C’est pas nous, c’est le Ministère de la Culture et Vigipirate renforcé qui l’interdisent ».

L’élu de la Culture était compétent pour parler de l’audition, mais pas de l’exposition. Il n’était pas compétent, pour discuter le bien fondé du texte du Ministère. Il n’était pas compétent pour discuter de la justice des mesures. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi l’auditorium du conservatoire était occupé par des événements d’entreprises plus souvent que par des concerts d’enfants. Il n’était pas compétent pour expliquer pourquoi le théâtre de la ville était fermé pour cause de dangereuse vétusté.

L’élue de l’Éducation était compétente pour parler de l’exposition, mais pas de l’audition. Elle n’était pas compétente pour discuter du VRAI texte de la DDCS imposant la vérification du casier judiciaire des encadrants des enfants, mais pas de leurs parents. Elle n’était pas compétente pour présenter ses excuses aux parents soupçonnés publiquement d’être pédophiles. Elle n’était surtout pas compétente pour comprendre que débaptiser sans concertation l’école Louis Aragon** était un affront.

Aucun des deux élus n’était compétent pour tenir compte de la déception des enfants.

Les deux élus étaient surtout compétents pour expliquer doctement qu’ils avaient raison, et qu’en dehors de tous les textes officiels écrits par des instances injoignables, les mesures de prudence sanitaire imposaient au peuple d’accepter sans rien dire les plus frustrantes interdictions. Non applicables bien sûr aux candidates et élues de leur camp. Personne ne songerait à mettre sur un même pied les seigneurs et leurs sujets.

Le match était mal parti, mais, le jeudi, je gagnais pourtant la première manche : l’audition était devenue miraculeusement publique. Restait à combattre pour l’exposition et pour le nom de l’école, mais je me sentais fatiguée et salie. J’étais nauséeuse pour avoir trop bouffé du sentiment de féodalité servi par ces gens capables de nous sourire au marché pour un bulletin de vote, mais persuadés, une fois en place, de tenir nos vies entre leurs mains pour l’attribution d’un poste, d’un logement ou d’une place en crèche. J’en étais là, à regretter d’avoir ouvert ma gueule, quand j’attirais l’attention, par ces actions, d’une ancienne élue de l’autre camp, qui souhaitait un rapprochement.

Loin de me réjouir de pouvoir mener un combat plus équilibré, je m’enfonçais dans un cauchemar. Voilà que j’allais me retrouver associée à l’ancienne municipalité, socialiste pendant trente ans, qui avait fini par dépecer la Mairie comme une pièce de gibier dont les élus s’étaient partagé la viande, la graisse, la peau et les os. Les dernières années des adjoints en jeans squattaient les canapés, pillaient les frigidaires, mâchaient du chewing gum la bouche ouverte en réunion publique, s’asseyaient en écartant les jambes et tractaient pour toujours plus d’avantages, pour plus de carrières, pour plus de fêtes et pour plus d’argent. Avoir voulu écouter la flûte de mon fils de dix ans me destinait-il à me fourvoyer dans la fange de l’un des deux camps ?

Sans mes carottes à aller acheter, ce matin je ne serais peut-être pas sortie voter. Pas parce qu’il faisait beau. Pas parce que je ne connaissais pas la date des élections. Pas parce que j’aurais aimé voter par téléphone. Pas parce que la politique ne m’intéresse pas. Mais simplement parce que ce matin, j’avais peur, en sortant voter, d’abîmer mon intégrité.

*DDCS : Direction départementale de la cohésion sociale

**Voir La trahison du réséda Mars 2021

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