Montrez-moi vos mains

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Montrez-moi vos mains d’Alexandre Tharaud (2017) aux éditions Grasset.

Il m’arrive de choisir un livre parmi ceux qui s’empilent, non lus sur mes étagères, pour son petit format. C’est l’occasion d’un long trajet en métro ou d’une attente chez le médecin qui va le sortir de la pile, lui donner la priorité sur tous les autres bouquins remis à plus tard. Il rentre parfaitement dans mon sac, ou dans ma poche, il est facile à tenir d’une main.

C’est le cas de l’essai d’Alexandre Tharaud : Montrez moi vos mains. Pas même deux cents pages écrites pas trop petit. On me l’a prêté. Je n’avais pas trop envie de le lire, mais je l’ai glissé dans mon jean et je suis sortie.

Je redoute les discours savants sur la musique. Je ne m’y retrouve pas, et même si la musique a beaucoup d’importance pour moi puisque je pratique, bien imparfaitement mais presque quotidiennement, deux instruments, j’avoue que j’ai arrêté de m’intéresser à des questions aussi cruciales que celle de savoir si des croches doivent être liées, piquées ou lourées dans telle mesure de tel morceau. Je m’apprêtais donc à me faire chier grave à la lecture de ce petit opus dont la couverture, jouant sur le noir de l’habit et le noir du piano, n’invitait pas particulièrement à rire.

Aucun ennui pourtant. Je dirais que cette lecture m’a extraite de la réalité dans laquelle je lisais. Peut-être étais-je bercée par le tangage du métro ? Ce livre est un voyage à travers le monde, d’une scène à l’autre. Je l’ai lu, prise par le roulis des bus et des rails, sillonnant Paris.

Alexandre Tharaud parle de concerts qui ne se réduisent pas aux instants sur scène, mais aux heures qui les précèdent et qui leur succèdent : avions, chambres d’hôtel, réflexions, concentration, natation, rencontres humaines, mode de vie et insomnies.

Me suis-je identifiée au héros ? L’ai-je rêvé ? Au contraire. Tout ceci m’a confirmé que la vie d’artiste n’aurait pas été pour moi. Il n’est pas inutile de savoir ce qu’on n’est pas pour ne pas fantasmer le romantisme d’une  existence de concertiste.

Un jour je regardais un chef d’orchestre à la carrière assez belle qui s’agitait sur la scène de la Philharmonie de Paris. Quel beau destin, pensai-je. Et puis il s’est trouvé que j’ai croisé le chemin plus ordinaire de son frère qui m’a dit à propos du chef international, tant admiré sur son piédestal : « Oh là là, il en a ras le bol des voyages et des avions ! »

Naïve idéaliste, j’en fus surprise, mais en fait oui, j’en aurais ras le bol aussi.

Alexandre Tharaud n’en a pas ras le bol. Une telle divergence entre ce que je lisais et ce que j’aurais pensé à sa place m’a mise mal à l’aise. C’était comme faire la connaissance d’un étranger vivant aux frontières de ma compréhension. C’était entrevoir une toute autre forme de pensée, comme construire une toute nouvelle branche des mathématiques en changeant les axiomes de départ. Deux univers parallèles dont aucun n’est plus légitime ni meilleur que l’autre.

Il faut bien pourtant que l’auteur et le lecteur se rencontrent quelque part au fil des pages. C’est du moins ce qui me semble indispensable pour aimer un livre. J’ai trouvé un accord – est-il Majeur ou mineur ? – dans le regard qu’Alexandre Tharaud pose sur les gens. Il voit comme j’aimerais voir, avec justesse, humour et sans hauteur. Il en parle bien, et  c’est heureux pour la transmission de son expérience car son point de vue me sera à jamais inaccessible.

Je vois la scène depuis la salle, et lui la salle depuis la scène.

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