Concert

Aujourd’hui je dois traverser Paris. J’ai pris dans ma poche un tout petit essai du pianiste Alexandre Tharaud. Il est très connu mais je ne le connais pas. Il y a bien longtemps que j’ai décroché du monde des musiciens. Je n’écoute plus de disques.

Bercée par les cahots du métro, saturée du bruit et de la chaleur des autres voyageurs, je regarde le visage de l’auteur sur la couverture. Je ne le trouve pas agréable : trop régulier, trop blanc dans un costume trop noir. Mais son livre me plaît. Il est étrange d’entrer dans les pensées d’un artiste, d’imaginer la sensation de la scène, de presque vivre la préparation d’un concert.

Je suis bien loin de tout ça. Le visage d’Alexandre Tharaud me fait penser au visage de mon professeur particulier de piano. Lisse, blanc et blond, juvénile pour toujours. Mon professeur de piano me demande souvent ce que je pense d’une œuvre et quelles sont mes réflexions sur son interprétation. A ma grande honte, je ne pense rien. J’ai l’impression de n’avoir aucune idée ni aucun vécu disponibles pour nourrir le morceau que je joue techniquement honorablement, mais sans âme. Je me fais l’effet d’une petite enfant de quarante ans.

Alexandre Tharaud pense beaucoup.

Maintenant que je connais son livre, j’ai repéré sa photo sur plusieurs pages du programme 2019-2020 de la Philharmonie, la nouvelle grande salle de concerts de Paris. Je n’ai pas acheté de places pour ses concerts. Un instant la curiosité m’a titillée, mais les récitals et la musique de chambre me gonflent. Ça n’a pas toujours été le cas. En ce moment j’ai besoin de symphonique, d’une scène pleine et d’un son énorme. Et puis j’ai peur de ne pas comprendre ce que ce pianiste a de si spécial. Et si j’étais insensible ? Et si j’étais la seule à ne pas entendre son génie ?

J’ai été élevée dans un milieu de musiciens, nourrie aux concerts et aux opéras, mise dès six ans devant un clavier de piano, mais j’ai le sentiment de n’avoir aucune culture musicale. Je ne sais pas en parler. J’oublie toujours tous les compositeurs. J’ai rarement des opinions sur les interprètes que je vais écouter. Je ne pense rien de la musique, ni de celle que je joue, ni de celle que j’écoute, mais la musique m’aide à penser… à autre chose, à tout. Pas en disque. Ou alors à fond dans la voiture quand je suis seule. Plutôt en concert. Tout est alors plus clair. Je pense mieux quand je marche ou dans l’obscurité d’une salle de concert.

Et je suis très bon public : pour les autres comme pour moi. Je joue mal, mais mon imagination construit des merveilles à partir des sons boiteux que je produis. La musique est une base sur laquelle mon cerveau brode et s’évade.

Difficile dès lors d’être une mélomane intelligente. Je n’ai jamais d’impressions à partager à l’entracte. Je préfère donc assister seule au spectacle. Ou avec un ou deux de mes enfants qui ne sont pas gênants. Pour eux et pour moi j’ai pris des places pour quatre concerts de la saison 2019-2020. Si ma carrière et mon salaire devaient prochainement s’écrouler, j’aurais toujours ces concerts qu’on ne pourra pas m’enlever. Je suis un petit écureuil qui a caché quatre noisettes savoureuses en prévision d’un hiver pécuniaire.

J’ai honte de n’avoir rien à dire quand je vais au théâtre, mais ça m’est égal quand je vais au concert. Dans une salle de concert je suis chez moi, même si je n’y connais personne et même si je n’y vais que quatre fois par an. J’emmerde ceux qui pensent que je devrais me comporter autrement. Je ne prends pas de coupe de champagne ni de Perrier à l’entracte. Je ne ris pas avec mes amis. Je n’ai aucun avis. Ma tête a d’ailleurs voyagé très loin lors de la première partie du programme musical. Au point d’oublier ce qui s’est joué ? Impossible alors de me concentrer sur les mérites comparés de l’interprétation de cette soirée avec celle de tous les disques primés des quarante dernières années. Ceux qui rient fort, qui commentent en connaisseurs, qui occupent l’espace, me font l’effet d’avoir besoin de se rassurer et de se légitimer. Ils ne sont pas chez eux. Il n’y a que chez soi qu’on a le droit d’être silencieux.

Alexandre Tharaud consacre quelques pages à la salle, à son public. Ces pages me parlent. J’y retrouve ma propre expérience de spectatrice. Allant autrefois souvent seule aux concerts et peu encline aux discours critiques, j’avais tout le loisir d’observer, d’écouter la salle. Parfois j’attendais, un peu inquiète de voir qui viendrait s’asseoir dans le siège vide à côté de moi. Je craignais le cadre sup en costume, de ceux qui transpirent et qui ont bu quelques verres lors d’un déjeuner d’affaires. La sueur à la vinasse est sans doute la seule chose qui peut me gâcher un concert : une amarre solide contre mon envol imaginaire.

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2 réponses sur “Concert”

  1. Pourquoi toujours vouloir traduire par des mots ? Interpréter ? juger ? décrire ? comprendre ? Comparer ? Mémoriser ?

    J’ai les poils qui se hérissent grâce à certains morceaux et ça me suffit.
    D’autres me donnent l’envie de bouger.

    Le son et le silence me vont bien.

  2. bravo Albertine, tu es une vraie musicienne! Quand je vais au concert, je suis souvent atterrée par les réflexions que j’entends dans le public. La plupart n’entend rien, mais critique…pour moi c’est presqu’un sacrilège de mettre en mots la musique. Mais tout le monde ne peut, ne sait ressentir cette émotion intime et profonde qui n’a pas besoin d’explications. Après tout tant pis, parce que pour que la musique et les musiciens vivent , il faut des auditeurs, même si insensibles ou snobs!

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