TRIBUNE des super héros

Une fois n’est pas coutume, voici un texte que je n’ai pas écrit. Il a été rédigé ces jours-ci par des élèves de classe de Première d’un lycée d’Épinay-sur-Seine (93). Ils étudient dans un lycée en chantier depuis septembre 2018. Il fallait rénover entièrement l’établissement, mais sans savoir que faire des élèves pendant ce temps. On les a laissé dedans. Gravas, poussières, bruit, préfabriqués, toilettes inexistants ou bouchés.

Une année de galère pour les élèves, les personnels, les enseignants.

Vous avez dit : « Égalité des chances » ?

Vous avez dit : « École de la confiance » ?

Un jour un collègue m’a dit que nos élèves que la France méprise tant étaient les « super héros du quotidien ».

Tribune.

« Aujourd’hui, nous qui venons de passer le bac français, nous élèves de Seine-Saint-Denis, Nedjma, Chaïneze, Karim, Claire, Léa, Alex, Thehasna, Amel, Chantal, Chimamanda, Délia, Nelia, Farah, filles et garçons, hétéros, homos, juifs, musulmans, chrétiens, Blancs, Noirs, métisses, Algériens, Iraniens, Soudanais, Sri-Lankais, Ivoiriens, Tunisiens, Maliens, tous Français, nous avons des choses à dire : l’école de la République ne réserve pas les mêmes conditions à la jeunesse de Seine-Saint-Denis, aux fils et filles d’immigrés, aux pauvres qu’aux élèves des centres-villes. Et, pour nous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : vous préférez vivre ensemble « entre vous », plutôt que de vivre ensemble « avec nous ».

A la rentrée 2018, que nous avons faite trois semaines après le reste de la France en raison de problèmes techniques et administratifs, nous nous frayons un chemin au milieu de ce qui nous est apparu comme un immense chantier au centre duquel étaient alignées et superposées des boîtes, des préfabriqués. Notre lycée ressemble à un camp de regroupement. Un peu plus tard, nous découvrirons la réverbération assourdissante des sons dans ces boîtes que nous apprendrons à nommer salles de classe.

Conditions d’examen à peine croyables

Notre scolarité est donc censée se dérouler dans le brouhaha des travaux, dans le bruit continu des marteaux piqueurs et des perceuses, dans des salles trop petites pour tous nous accueillir, trop froides en hiver et trop chaudes en été, dans un établissement où il n’y a plus ni cour de récréation, ni aucun espace abrité où nous retrouver, discuter, travailler, vivre…

C’est pourtant dans ces conditions à peine croyables que nous avons préparé notre bac de français, présenté notre oral de travaux personnels encadrés (TPE) devant un jury qui peinait à nous entendre, et supporté des coupures de courant et d’eau, l’entrée des salles inondée les jours de pluie, des mares à enjamber et, quand on ne trouve pas de planches pour les éviter, des journées entières passées avec les chaussures mouillées.

Quant aux toilettes des 800 filles, il n’y en a que deux qui ont de la lumière. C’est mieux que rien : au début de l’année, aucun WC ne fonctionnait ! En cas de nécessité, nous avions été autorisés à rentrer chez nous. Obligés de supporter des conditions indignes, nous étions autorisés à y échapper mais au prix de cours manqués !

« CE QUI EST ADMIS DANS LE “93” NE L’EST PAS AILLEURS. CE QUI EST POSSIBLE POUR NOUS SERAIT SCANDALEUX POUR LES ENFANTS DES CENTRES-VILLES ET DE LA CAPITALE »

Non, ce que nous venons de décrire n’est pas une fiction, nous n’étions pas candidats à un nouveau concept de jeu télévisé mais candidats au bac.

Cette scolarité s’est bien déroulée dans un établissement secondaire public, en France, durant l’année scolaire 2018-2019. Le drapeau de la République qui flotte à l’entrée de notre lycée est là pour en témoigner. Comme la devise qui est inscrite à son fronton, comme dans tous les établissements scolaires de France. Liberté, Égalité, Fraternité. Ces trois mots vaudraient-ils plus pour certains que pour d’autres ? »

2 réponses sur “TRIBUNE des super héros”

    1. Et oui… Parfois, quand je raconte tout ce que j’ai vu dans les lycées à ma psychologue, elle se montre si étonnée que j’ai peur qu’elle me croie « mytho »… Là c’était l’occasion de transmettre directement la parole des élèves. Ils ont des défauts, certains sont déviants, mais dans leur immense majorité ils ont énormément de mérite,et leurs parents, pour les élever dans ce contexte, aussi.

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