Smoke

Parce que dans un blog de prof on s’attend à trouver des bouquins

Smoke de Paul Auster (1997) chez Actes Sud

J’ai commencé à lire Paul Auster il y a vingt ans parce que je voyais sa photo dans les librairies et parce qu’il était super beau. Un regard cerclé de noir, comme maquillé.

Alors que j’écris cette fiche de lecture, je jette un coup d’œil sur Internet et je revois la photo exposée dans les librairies à la fin des années 90. Il y en a de plus récentes. Paul Auster a vieilli mais je constate qu’il a beaucoup écrit depuis que j’ai cessé de m’intéresser à lui. J’ai du temps à rattraper.

Paul Auster n’était pas qu’une belle promesse en photo : j’ai adoré ses livres. Il est le premier auteur américain que j’ai aimé. Et puis je l’ai doucement oublié. Son souvenir m’est brusquement revenu la semaine dernière. Je photographiais pour la centième fois peut-être les nuages orangés du soir depuis ma fenêtre, et je me suis demandée si je n’étais pas un peu pitoyable, femme sans emploi, accrochée tous les jours à mon chez moi, qui n’avait rien d’autre à faire et pas d’autres perspectives que celle de photographier mon banal morceau de ciel quotidien.

Où avais-je vu ça ?

Me sont revenues alors l’histoire et l’image d’Auggie, le gérant d’une boutique de cigares à Brooklyn dans Smoke de Paul Auster.

Smoke est un scénario de Paul Auster pour un film de Wayne Wang.

Auggie est peut-être un personnage pitoyable, sans grand destin, accroché à son petit emploi, qui photographie chaque jour la même vue à heure fixe de son petit quartier. Changent les saisons, le temps, les passants. Son client puis ami Paul Benjamin, écrivain, comprend mal l’intérêt de ces photos toutes pareilles, soigneusement développées, rangées et datées, jusqu’à ce qu’il y découvre, parmi les passants d’un matin, sa femme, morte peu après dans la fusillade du braquage d’une banque.

Smoke est une histoire de quartier qui finit bien. C’est une histoire où les gens gentils ordinaires s’en sortent, et s’unissent. C’est l’histoire de 5000 dollars volés par des méchants mais ramassés par un mec bien, qui rembourseront les 5000 dollars de marchandises gâchées d’un Auggie bourru trop sympa, pour finalement servir à une mère voulant sortir sa fille de la galère. Le circuit vertueux d’un argent bien mal acquis servant de prétexte à des rencontres, des retrouvailles, des cicatrisations de plaies anciennes, des dialogues drôles, émouvants dans la légèreté, sans guimauve.

Alors que le soleil se couchait devant mon balcon, j’ai lâché mon téléphone et mes photos pour rechercher Smoke dans ma bibliothèque. Je l’avais lu assez tardivement finalement : le marque page laissé dans le livre était une convocation datée de novembre 2006, signée de mon premier proviseur adjoint, à une réunion de crise portant sur une classe difficile… Déjà ? J’avais oublié cette difficulté, idéalisant peut-être mes premières années.

J’ai relu Smoke. La photo de couverture représentant Harvey Keitel dans le rôle d’Auggie m’a donné envie de regarder de nouveau le film pour lequel ce scénario a été écrit en 1995.

Cette envie fut le point de départ d’une soirée entière d’errances sur la toile. You Tube ne connaissait Smoke en français que par de courts extraits, et de multiples sites de streaming soi-disant gratuits, se proposaient toujours de m’abonner pour finir par clairement me facturer ou par maladroitement me demander – sans raison financière bien sûr – mes numéros de carte bancaire. J’ai fini par lancer Smoke dans une version de mauvaise qualité doublée en espagnol. Je ne sais pas pourquoi les doublages espagnols me paraissent toujours grotesques, mal joués, sans variété, à l’intonation stéréotypée. Est-ce l’impression laissée par une langue que je ne maîtrise pas complètement ? Est-ce parce que le débit de mitraillette de l’Espagnol s’accommode mal, sans paraître artificiel, du rythme anglo-saxon ? Est-ce parce que les doubleurs espagnols sont au nombre de deux – un homme et une femme – dans tout le pays et qu’ils font tous les personnages de tous les films en usant toujours de la même intonation ?

Mais j’ai été heureuse de revoir les personnages d’Auggie, de Paul, de Jimmy…

Smoke – le scénario et le film – est indissociable de Brooklyn Boogie – le film et le scénario.

Brooklyn Boogie a été écrit et tourné dans la foulée de Smoke, parce que l’équipe ne voulait pas se séparer. Les personnages de Smoke sont restés, des guest stars sont arrivées, et Brooklyn Boogie s’est construit sous la forme de scénettes d’un monde qui défile, plus seulement devant, mais à l’intérieur de la boutique d’Auggie.

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