Second degré

Je me galère chez Leclerc avec mes deux listes de fournitures scolaires : pour le CE2 et pour la 6ème. Tandis que la liste pour le primaire est la même tous les ans, je découvre celle, complexe, du collège.

Je réalise que la haine que nous, les profs, inspirons souvent, ne naît pas seulement des grèves et des vacances.

La prof d’Histoire-Géo a écrit : « deux cahiers grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». En dessous elle a écrit : « un cahier grands carreaux grand format 21×29,7 de 96 pages ». Ai-je la berlue ? Ne pouvait-elle écrire TROIS ? Le prof de Maths veut des petits carreaux. La prof de Français un classeur rigide avec de grands anneaux. La prof de Techno un classeur souple avec de petits anneaux. Ce coin de supermarché me retient dans un enfer de références alambiquées. Les pinceaux ronds ou plats, les gros qui peindront comme il faut et les petits qui peindront bien aussi. Les crayons à papier HB et 2B. Les étiquettes et les protège-cahiers.

Nous sommes quelques uns à nous croiser, à nous frôler, concentrés sur nos listes : de ceux qui n’ont pas eu le courage de s’y coller dès le 10 juillet, mais qui ne veulent pas se faire surprendre par le 2 septembre. Un père et sa fille s’enfoncent dans une controverse sans fin à propos d’une règle en plastique de trente centimètres à soixante-dix-sept centimes. Est-elle « flexible » ou n’est-elle pas « flexible » ? La liste interdit les règles « flexibles ». La fille dit qu’elle ne l’est pas. Le père dit qu’elle l’est. Il tripote et tord la règle pour éprouver sa rigidité. Elle va se briser. Solidaire, je sors de ma réserve : « cette règle est bonne, les règles flexibles sont des règles qui se déforment à volonté au point de ne plus tracer droit ».

Un employé du supermarché dont les oreilles traînent comme les miennes, éclate de rire : à quoi peut bien servir une règle qui ne trace pas droit ? Je lui explique que je connais ces traîtresses car je suis prof de maths. Il me plaint. La conversation s’engage entre deux taille-crayons qu’on me demande de choisir « de bonne qualité ». Il me raconte qu’un prof du coin a demandé sur sa liste : « du papier millimétré, deux cahiers et une dose de bonne volonté ». Il me dit que des parents sont venus lui demander où acheter « la dose de bonne volonté ». Et à quel prix ?

L’anecdote est savoureuse et je ris d’abord de bon cœur. Elle me laisse cependant un goût amer. Ce n’est pas parce qu’un employé qui remplit des rayons toute la journée, un quinquagénaire sans Rolex à son poignet, me plaint d’avoir un boulot de merde. Je souris même à cette leçon que mériteraient certains profs mangés par leur méchant complexe de supériorité. Non. Ce qui me fait tout à coup détester l’homme, est qu’il se moque des parents : « Il faut du courage pour enseigner à des enfants dont les parents sont aussi bêtes ». Le niveau baisse.

On m’interroge souvent sur les parents démissionnaires. J’en ai vus quelques uns. Peu. Moins de dix en dix-huit ans.

J’ai vu beaucoup de parents qui n’avaient pas la culture scolaire. J’ai vu des mères pour qui la réussite était sans doute d’avoir à manger et qui donnaient d’énormes sandwichs grecs dégoulinants de sauce et de graisse à des bébés en poussette. J’ai vu des pères offrir des I Phones à six cents euros à des enfants sans livres ni calculatrices. Ils donnent ce qui pour eux est le meilleur, ignorants des valeurs et des codes de réussite de notre société*.

J’ai lu des bulletins scolaires à des parents étrangers ou illettrés dans notre alphabet. De ceux, pourtant impliqués, qui ne comprennent pas le second degré de la dose de bonne volonté. J’ai vu des parents fatigués par des horaires et des travaux pénibles, élevant des enfants mieux que je ne pourrais jamais le faire dans des quartiers où la rue défie, par sa violence et ses tentations, l’éducation. J’ai vu mille fois plus d’enfants aimés que d’enfants délaissés.

J’ai vu, il y a deux ans, le bonheur et la fierté d’une mère qui prenait le bulletin trimestriel de son grand fils de Terminale, un grand garçon adorable qui avait longtemps fait le con, et qui, soudain, ramenait à la maison de bonnes notes et d’excellentes appréciations. J’en étais heureuse aussi, au point de partager et de garder vivante dans mon souvenir, l’émotion de cette mère qui se sentait récompensée de ses soins constants pour son bébé qu’elle aimait au-delà des déceptions et des critiques chaque année répétées de ses enseignants. Ce grand bébé turbulent devenu bel adulte aimable et responsable, bon élève et délégué de classe, a eu son bac général avec mention, mais n’a eu aucune école, aucune fac pour poursuivre ses études. Refusé partout, même dans ses souhaits les plus modestes. Je l’ai retrouvé à la rentrée suivante, assis devant la grille du lycée, attendant là sans savoir pourquoi, désoeuvré. J’ai pensé à sa mère et j’ai eu honte de l’espoir que je lui avais donné et d’avoir cru que c’était aussi ma réussite de professeur.

Les parents démissionnaires et le niveau qui baisse ? Cette légende et l’absence de Rolex ne sont pas ce qui fait de mon boulot un boulot de merde. Ce qui est insupportable et sale, c’est quand ni la bonne volonté en dose massive, ni les réussites pédagogiques, ni l’espoir, ni les soins des parents, ne peuvent plus rien contre le déterminisme géographique et social, chaque année plus inflexible et plus violent. Mon boulot est un boulot de merde quand je ne sers plus à rien.

*Voir Sanctions Février 2019

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3 réponses sur “Second degré”

  1. plus que les élèves indécrottables, en fait ce sont les bons élèves victimes de leur milieu qui font qu’un prof craque devant l’injustice et le fait de n’y rien pouvoir!
    Quant aux fournitures, il y a 50 ans c’était déjà comme ça (cahier 32 pages petits carreaux, etc…) Le vieux monde résiste !

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