Le piège

Pourquoi suis-je en train de remuer un bœuf bourguignon ?

Il fait 28 degrés dehors. En cette fin d’après-midi, dans ma cuisine orientée plein Ouest, la température au-dessus du Bourguignon doit avoisiner les cinquante degrés. Rougeaude, épuisée, embuée de vapeurs d’alcool, je touille à en étouffer, la viande qui mijote dans le vin. Le bœuf cuira trois heures.

Pourquoi ce plat d’hiver ? Parce que cette fois j’ai su éviter le piège. Aujourd’hui j’ai su éviter tous les pièges.

L’emploi du temps du prof est un piège. On ne « travaille » pas tous les demi-jours, ce qui signifie que nous ne sommes pas 40 heures par semaine devant les élèves. Nous-même nous oublions souvent de compter comme travail, les heures de correction et de préparation. Et comment les compter, ces heures morcelées, ces copies corrigées parfois deux par deux entre des légumes à éplucher et une lessive à lancer ? La raison voudrait que le prof travaille sur des plages confortables, les jours ouvrables, quand il n’a pas ses classes. Les matinées du mardi et du jeudi par exemple, je « ne travaille pas ». Je devrais donc ces matins-là – une fois livrés les enfants à l’école et chez la nourrice – m’installer à mon bureau, et corriger d’un trait mes copies.

Mais comment consacrer aux copies trois heures inestimables de vie dans un appartement vide et silencieux ?

Je corrige donc mes copies la nuit, le dimanche, au lycée aux heures des repas.

N’importe quand, mais pas le mardi ni le jeudi matins.

Hélas d’autres ennemis veillent : les courses et LES SORTIES SCOLAIRES !

_ Maman, mardi matin on va à la piscine/à la gym/au cinéma/au musée/voir des vieux/en pique nique.

La maîtresse veut deux parents accompagnateurs, tu viendras, dis ?

Ce mardi matin j’ai commencé par faire la queue à la Mairie dès 9h pour les inscriptions scolaires et extrascolaires de l’année à venir. La file d’attente des mères trépignait, se bousculait, bouchait la sortie et les autres guichets. Toutes, nous serrions des enveloppes kraft et des chemises cartonnées bourrées de papiers administratifs et de justificatifs, priant avec la même ferveur mise à repousser la malpropre qui aurait voulu nous passer devant, qu’il ne manque aucun document. Certaines mères avaient quitté leur travail prétextant une pause pipi qui s’éternisait dans cette queue bigarrée des mères venues de tous les quartiers de la ville.

J’avais les bons papiers. Sortie en vainqueur de la Mairie avant la fin de mes trois heures, j’ai renoncé effrontément à être Super Ménagère. Pas de courses aujourd’hui, de caddies, de rayonnages, de foule mercantile ni de temps perdu. Ce serait le retour à la maison et, tant pis, le Bourguignon bon marché acheté et congelé quelques semaines plus tôt. Une bouteille de rouge à 2€ devait traîner justement quelque part dans un placard.

J’avais évité le premier piège. Au prix d’un grand coup de chaud au-dessus de mes casseroles, le soir.

C’est alors que dans la rue j’ai croisé le rang anarchique et fluctuant d’une classe en sortie.

Merde ! Mon Moyen devait aller à la gym ce matin ! Et j’avais oublié de l’habiller d’un jogging. Je voyais la scène du soir. La tête déconfite de l’enfant trahi par sa mère, qui aurait passé, puni en jean et sur le banc, la séance de gym. Alors j’ai couru, couru dans la rue. J’ai couru chez moi prendre un jogging, couru à l’école. Couru pour mon enfant, et couru aussi pour arriver AVANT que ne sorte de l’école son rang. Je m’imaginais croisant sa classe sur le chemin du gymnase et je savais que j’y aurais croisé aussi une sollicitation polie mais ferme de la maîtresse, et croisé le regard suppliant et chargé d’espoir de mon Fils : Maman, tu viens à la gym ?

Non, NON ! Pas la gym, les vestiaires qui puent, les tapis pleins de sueur qui me rappellent mon école et mes calvaires sportifs de godiche. Pas la prof de gym, la vieille petite blonde à la queue de cheval peroxydée, au corps faussement jeune d’ancienne championne russe qui crie sur tout le monde dans un charabia suraigu.

Alors j’ai couru, comme aurait couru une championne russe qui n’aurait pas 40 ans, et je suis arrivée AVANT.

Le gardien de l’école a pris le jogging, à temps. Mon Fils, heureux, a sauté sur les tapis puants de la Blonde qui hurle sans fin avec son accent des mots sans suite.

J’avais évité le deuxième piège. Seule, les copies oubliées, j’ai mis un disque et j’ai DESSINÉ.

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