L’apparence de l’argent – Partie 2 : À pied à Paris

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, le pavé de parisien est devenu chemin de randonnée. Pèlerins du travail, pèlerins des rendez-vous médicaux, touristes pèlerins. Paris a marché.

Les grilles des métros sont restées baissées. Les bus, bondés les premiers jours, ont été délaissés. Paris a marché.

Paris que je traversais sous terre est devenu Paris de plein air. Sous le soleil ou sous la bruine, j’ai marché, regardant parfois les immeubles et parfois mes pieds.

Reliant le périphérique à la Place de Clichy, l’avenue de Clichy nous conduit dans le vrai Paris comme le terrier du lapin blanc dans le pays des Merveilles. Tunnel entre deux rangées d’immeubles, rite de passage, parcours initiatique, l’avenue de Clichy n’appartient déjà plus la proprette petite couronne de l’ouest parisien, mais n’est pas encore la riche capitale. Elle hésite entre un passé industrieux et un présent dans lequel le prix du mètre carré ne s’offre qu’à des classes de plus en plus aisées. Dans cette avenue, l’avenir se construit à coup de bulldozers. Dominée par le nouveau palais de Justice, irriguée par le nouveau tramway, balafrée par la promesse du nouveau métro dont les travaux progressent, l’avenue de Clichy fourmille de mille populations dont la cohabitation ne sera peut-être qu’éphémère. Une femme, ployant sous une caisse de légumes, se plaint à son livreur : elle va déménager, le quartier est trop pauvre pour un magasin bio. Je lui conseillerais bien de patienter encore un peu. Sur le même trottoir, de nouveaux habitants, jeunes parents blancs en tailleurs et en costumes, roulent des poussettes vers les crèches. Ils slaloment entre quelques ivrognes, deux ou trois mendiants assis par terre, quelques prostituées asiatiques plutôt chics, et le rang chaotique, en route vers un gymnase, des collégiens d’une école catholique.

La butte Montmartre n’est pas très loin, et l’avenue de Clichy qui grimpe, s’amuse à nous casser les pattes. Au bout, la place de Clichy. À l’angle de l’avenue et de la place, la brasserie Wepler expose ses huîtres et ses fruits de mer. Elle nous apprend que nous avons franchi la frontière.  À gauche, Pigalle. En face, la rue d’Amsterdam.

La rue d’Amsterdam, étroite pour qui sort de l’avenue de Clichy, ne se répand pas encore en commerces luxueux, mais ici, les soldeurs de fringues d’occasion, les trouve-tout pour rien du tout et les boulangeries arabes ont laissé la place à des commerces spécialisés : boutique de trains miniatures pour collectionneurs, lingerie grande taille, pharmacie homéopathique. Sans le savoir, on en vient à suivre la gare Saint-Lazare pour emprunter la rue Tronchet et déboucher sur l’église de la Madeleine.

En quelques pas de mes souliers fourrés à cinq euros, obtenus au marché en échange d’une paire mal assortie d’escarpins de deux pieds droits*, le paysage a changé. Oubliés les mendiants, les superettes et les boutiques chinoises de chaussures en destockage. Tout n’est plus que luxe, brillance et vacuité. Nicolas Jounin, j’ose dire un collègue parce qu’il enseigne dans le 93, et peu importe qu’il soit maître de conférences à l’université et que je ne le connaisse pas, a envoyé ses étudiants en première année de sociologie à la fac de Saint-Denis, enquêter dans ce riche quartier de Paris. Le triangle d’or. Plus que les dorures, dit-il, c’est l’espace – luxe suprême dans une petite capitale surpeuplée – qui frappe. La perspective, la place Vendôme, la place de la Concorde. L’espace dans les vitrines quand quelques centaines de mètres ont suffi à remplacer les bazars de la périphérie encombrés de mille marchandises, par des devantures vides, ne présentant pas plus d’un objet de luxe – montre ou bracelet – au mètre carré. Vous vivez à cinq dans un deux pièces ? Nous, nous avons les moyens de donner leurs aises à des paires de boucles d’oreilles.

Écœurée de cette promenade aux décors dorés, gavée jusqu’à la nausée de cristaux Lalique tarabiscotés que j’oserais qualifier de mauvais goût si le prix de ces objets ne me laissait un doute sur la nature du bon goût, je laisse le palais de l’Élysée sur ma droite pour traverser, sans dévier, la Seine, le huitième et le septième arrondissements.

A partir du 5 décembre et pendant plus d’un mois, les manifestants aussi ont battu le pavé. Un jour de grève, alors que je cheminais, est passé sur la place de la Concorde, toutes sirènes hurlantes, incongru, brisant le silence d’un carrefour sans histoires, un convoi de fourgons de police. Ils ont tourné autour de l’obélisque. La tête du premier fourgon a fini par coller à la queue du dernier fourgon dans la ronde. J’avais envie de rire mais la brusque pensée que ces véhicules menaçants étaient sortis pour se battre contre moi et mes pareils, rendait moins comique le manège qui s’éloignait déjà, lumières bleues clignotantes, sur le pont Alexandre III.

Ma visite s’est alors enrichie de mes souvenirs de manifs. L’Assemblée nationale avec les gilets jaunes. Les Invalides avec la CGT. La rue de Grenelle et son ministère de l’Éducation Nationale, avec les profs. Et, plus aimablement, la Concorde et la rue de Rivoli pour la Nuit blanche en défilé avec mon groupe de musique.

Parfois saltimbanque pour distraire mais plus souvent gueuse en colère, j’ai davantage piétiné à Paris sur le milieu de la chaussée que dans les allées balisées des parcs et sur les trottoirs. Le moyen des moins que rien de s’approprier un temps le privilège de l’espace qui sert, dans les quartiers bourgeois, à l’exposition du luxe absurde de l’argent qui fait allégeance à l’argent.

*Voir : 2020 Janvier 2020

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