Parisiens mais sympas

En slip et chaussures de rando, les fesses collées au hublot chaud du sèche-linge en marche, j’espère réussir à sécher ma petite culotte avant l’arrivée d’un autre utilisateur de la laverie automatique de Super-Besse. Il est 10 heures.

Alors que depuis des semaines la météo annonçait des températures désespérément positives et des précipitations quasi nulles, la neige s’est soudain mise à tomber dru quelques centaines de mètres avant notre arrivée à la station de ski, à 8 heures ce matin. A cette altitude il avait neigé toute la nuit, et au petit jour notre point de rendez-vous en forêt se parait de tous les charmes d’un conte de Noël.

Ayant abandonné la voiture au bord de la route, nous grimpions un sentier rude au milieu des sapins blancs. Soucieuse de préserver la magie de ce moment, je tentais de cacher mon essoufflement à monter cette pente à douze pourcents. Je sentais obscurément que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Sans guide ni indications, nous avancions sur le seul chemin possible quand retentit un horrible vacarme à vous remuer une hérédité issue du fond des âges : des jappements de chiens et des hurlements de loups. Si mon moi contemporain se félicitait – les cris des animaux le prouvaient – d’être au bon endroit, mon cerveau reptilien, lui, m’intimait l’ordre ancestral et viscéral de me barrer fissa. Un instinct millénaire me disait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Devant nous se dressait la meute. Gentils chiens ou loups des bois, ces bestiaux n’avaient que peu à voir avec les huskies argentés aux yeux bleus exhibés quelquefois en ville par des bourgeois. La rencontre des chiens de traîneau et des enfants fut assez naturelle, hélas nos manteaux déjà mouillés par les flocons et mon sac à main Ted Lapidus en bandoulière rendaient notre équipée bien cocasse aux yeux du musher* et des autres groupes de touristes vêtus de combinaisons intégrales imperméables et chaussés d’après-skis. Un certain sens du ridicule me susurrait que je n’étais pas à ma place, mais je voulais faire plaisir à mes enfants.

Si je m’étais crue avisée et bonne mère en habillant mes enfants de pantalons de ville doublés et de vestes fourrées sous leurs blousons, je réalisais vite en découvrant le traîneau, qu’il allait falloir garder sourire et bonne humeur au moment de s’asseoir en famille sur les bancs couverts de flaques. Caler ses fesses dans l’eau glacée ne fut que le début de cette folle escapade. La neige qui continuait à tomber, achevait de tremper les manteaux d’école et les bonnets de laine. Les orteils dans les chaussures de marche prévues pour un milieu tempéré commençaient à geler. Les doigts dans les gants en polaire même pas étanches s’engourdissaient. Le Petit commença à gémir que les flocons lui piquaient les yeux. L’inconfort, mon postérieur à moins deux degrés et la bosse de mon sac à main au côté, me répétaient que je n’étais pas à ma place, mais faisais-je au moins plaisir à mes enfants ?

Le traîneau filait au milieu des pins, penchait dans les virages, sautait sur les ornières. Les chiens couraient. Le Petit pleurait. Le Moyen gémissait. Le musher s’interrogeait. Et moi je riais. Je riais fort pour couvrir le bruit des sanglots. Je riais d’autodérision à propos de nos vêtements citadins. Je riais pour rendre le fiasco de la promenade en traîneau aussi chaleureux que mes fesses et mes doigts étaient froids. Je riais pour faire oublier mon sac à main. Je riais pour colorer de bonne humeur la – désormais – certitude que je n’étais pas à ma place et que mes enfants ne se plaisaient pas. Parisiens à côté de la plaque mais sympas.

La fin de la course me laissait en début de journée une famille trempée à gérer. Tout se liquéfiait : les manteaux, les pantalons doublés, les yeux et les nez. J’assurais le musher, ses aides et ses chiens, de notre enthousiasme le plus profond et de notre entière satisfaction. Bien sûr que nous reviendrions. Parisiens à essorer mais sympas.

La descente vers la voiture se fit dans un torrent de larmes bruyantes plus terrifiantes que les cris des loups. Fallait-il rentrer se terrer sous la couette à l’auberge et perdre la journée ? La laverie d’un lotissement de chalets pour vacanciers parés pour l’hiver pouvait nous sauver. J’y trouvais deux mamies devant l’unique sèche-linge. Soucieuse de faire face malgré mes fesses froides, je décidai d’engager la conversation avec ces deux autres galériennes des vacances à la neige. Alors que mes mioches venaient de se répandre en eau et en morve dans le traîneau, elles s’appliquaient, elles, à sauver le linge de leurs petits enfants des dégâts nocturnes de la gastro. Au récit de mes gosses en chaussettes dans la voiture, elles ont bien rigolé. Parisiens imprévoyants mais sympas.

L’histoire s’est bien terminée. Restée seule et presque nue, faisant fi des convenances, j’ai fini par ressortir décente et chargée de vêtements secs. Les enfants restés dans l’habitacle chauffé de la voiture étaient tout roses et mangeaient des gâteaux. Une fois revêtus les pantalons doublés et les vestes fourrées encore tièdes, les parisiens pas très futés mais sympas, pouvaient redescendre dans la vallée, tout heureux de leur matinée. Parce que vous savez ce qu’il en resta une fois en bas ? « Maman, c’était trop beau la balade en traîneau ! ». Mes enfants étaient contents.

*Musher : le conducteur de traîneau.

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2 réponses sur “Parisiens mais sympas”

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