Voyage dans le temps

Les publicités nous montrent des gens heureux et connectés dans des salons spacieux et lumineux. Tous rient avec d’autres gens connectés, évoluant dans d’autres lieux tout aussi spacieux et lumineux. Bien rangés. Aseptisés. On se parle par écrans interposés. On a dématérialisé les patrons, les profs et les apéros. On peut apprendre de nouvelles langues et se faire livrer – sans doute par un UBER dématérialisé – des repas de régime appertisés.

Le confinement a réalisé ce qu’on imaginait possible sans pour autant l’oser : il a libéré l’Homme de ses mouvements. Les images et les données voyagent sur l’ordre du clic à peine perceptible d’un Homme immobile. A quoi bon ces jambes qu’on autorise, comme à regret, à jogger une heure par jour ? Encore un pas dans l’évolution et l’Homme saura rester toute la journée le cul sur son canapé.

Le matin à mon réveil, mon premier geste est d’allumer l’ordinateur familial. C’est de lui que dépend l’organisation de la journée. A l’heure du café, les profs récemment propulsés dans l’ère du numérique ont déjà donné leurs directives pour les devoirs de la journée. Je fais griller mes deux premières tartines et je réchauffe mon lait en même temps que je double-clique à toutes les étapes de l’ouverture de l’environnement numérique de travail offert aux collégiens par le département. Ouverture du navigateur. Adresse. Identifiant. Mot de passe. Chargement… Mes tartines sont beurrées depuis longtemps. L’environnement numérique de travail clignote de petites taches colorées tandis qu’un message me demande de patienter. Je vais me brosser les dents. Au retour, je m’assois devant l’ordinateur tout en tapotant sur mon téléphone pour ouvrir une deuxième fenêtre Internet, mais sur ma messagerie cette fois, afin de télécharger les documents envoyés par le maître de CE2. Ils sont nombreux. Le mail est ouvert, et j’aperçois au bas de l’écran les pièces jointes qui me narguent par leur ouverture lente, capricieuse pour être soumise aux fluctuations d’une 4G hésitante. Pendant ce temps, sur l’ordinateur, l’environnement numérique de travail affiche l’ancien emploi-du-temps de 6ème de ma fille. Je cherche la page des informations récentes. Double-clic. Chargement… Les enfants se sont levés. Ils veulent jouer aux Lego mais j’impose le petit-déjeuner. Mon téléphone a ouvert et enregistré trois documents sur les sept de l’instituteur de primaire. Au même moment j’apprends que la prof de sport du collège proposait un cours en ligne d’abdos-fessiers de 8h30 à 9h30. Il est 10h. Les fessiers qui refusent de quitter leurs pyjamas ont finalement accepté de se poser autour de la table de la cuisine. Entre un bol de Nesquick à faire chauffer et une brioche à tartiner, j’ai ouvert le dossier de la prof d’anglais du collège. Il y a une bande son à écouter et deux pages d’un questionnaire à remplir. Le lien vers la bande son ne marche pas : accès non autorisé on me répond. J’enregistre quand même le questionnaire, des fois qu’on puisse le remplir sans la bande son mais à l’aide d’un dictionnaire. Le travail de CE2 s’organise autour d’exercices à trous de conjugaison et de problèmes avec des multiplications. N’ayant pas d’imprimante, je cherche un coin sans traces de beurre pour poser sur la table le petit cahier grands carreaux de mon fils. L’œil sur le petit écran de mon I-phone démodé, je recopie avec application dans le petit cahier tous les exercices que je ne peux pas imprimer. Et l’ordinateur qui charge l’interminable dossier hebdomadaire de la prof de français me demande de patienter…

Malgré Internet et la modernité qui nous apprend qu’on peut tout dématérialiser, j’ai l’impression d’être Caroline Ingalls, apprenant à ses filles dans sa petite maison de la prairie isolée, l’arithmétique et l’orthographe piochés dans de vieux livres tachetés, transmis comme des trésors de famille. Car, écrans ou non, je fais bien chaque jour la classe à mes enfants sur un bout de la table du salon. Dictées, calculs, conjugaisons, problèmes. Pages de culture générale. Champs lexicaux. Paysages et questions des ports du bout du monde. Poésies. C’est, sur ce bout de table, une classe unique : maternelle, CE2, sixième. Ce n’est plus le vénérable livre jauni que Laura et Mary Ingalls se partagent, mais l’ordinateur qu’il faut accepter de se passer à tour de rôle, organisant le travail pour qu’aucun enfant n’en ait besoin en même temps. Le matin, la lecture des documents sur l’écran est aisée. L’après-midi, l’éblouissante lumière qui nous frappe par la fenêtre rend tout travail informatique impossible. Faut-il fermer les rideaux ? Aller se cacher dans une pièce plus sombre et renoncer à la lumière du jour comme on a déjà renoncé aux sorties printanières ? Alors on fera les exercices recopiés de ma main le matin sur la table chargée de miettes de pain.

Derrière le mur, dans le couloir, dehors parfois, on entend vivre des gens. Et pourtant mes enfants ne vivent qu’avec moi, isolés de tous comme en 1880 dans l’Ouest américain. On parle écrans, tablettes, play. Pourquoi alors cette impression d’avoir remonté le temps ? Quelques jours désemparée, j’ai retrouvé dans mes souvenirs comment confectionner des guirlandes et des fleurs en papier. Comment fabriquer des pompons. Comment vider sans les casser pour les peindre, des œufs. Comment fabriquer de la pâte à sel. Comment jouer au loup, à chat couleur, à chat glacé, à l’épervier, à jacadi et à un deux trois soleil sur les parkings déserts. Nous ne voyons personne. Nous tricotons des écharpes irrégulières en perdant des mailles. Nous regardons de très vieux films serrés ensemble sur le canapé. Fernandel, Pagnol, De Funès. Nous dormons tous dans la même chambre pour faire fuir les angoisses de la maladie et des séparations douloureuses. Internet rame, Skype saute, WattApps mouline souvent, mais je fais chaque jour la classe à mes enfants, isolés que nous sommes dans l’immense prairie du confinement.

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