Travailleuse du clic

J’ai passé toute ma journée à cliquer. J’envoie des mails. Je reçois des mails. J’envoie des pièces jointes. Je télécharge des pièces jointes. Des centaines de mails et des centaines de pièces jointes. Je n’enseigne plus : j’archive. J’annote. Je range dans des dossiers et dans des sous-dossiers.

Ouverture de l’Environnement Numérique de Travail (ENT) du lycée : j’entre les codes, j’attends, je clique. J’ouvre le premier mail, je clique. Je clique sur la pièce jointe et je choisis de l’enregistrer, autre clic. Je clique sur mon explorateur de fichiers et j’ouvre le dossier téléchargements : deux clics. Je le fais pièce jointe par pièce jointe, mail par mail, pour ne pas mélanger les devoirs tous pareils de mes cent trente élèves tous différents qui ont tous le même défaut, à savoir ne pas écrire leur nom ni leur classe sur la photo de leur devoir. Je clique droit sur le document téléchargé pour le renommer du nom de l’élève, de sa classe et du sujet de l’exercice. Je double clique gauche pour vérifier sa lisibilité. Je le clique pour le retourner. Certains sont flous, illisibles, trop petits. Sur d’autres on voit en partie la copie, mais surtout le bureau, la trousse, le canapé, et sous la feuille, le cours d’anglais qui dépasse. Dans certains mails il y a plein de bonjours, de souhaits de santé et de formules de politesse, mais pas de pièce jointe. Alors je réponds, retournant formules de politesse et souhaits de bonne santé, pour signaler que la pièce jointe a été oubliée. Ou mal téléchargée. Ou volatilisée dans les caprices du réseau. Certains formats sont inadaptés. D’autres carrément inconnus. Jpeg, jpg, pdf, doc, odt OK, mais heic ? Heic ne passe pas. Mon ordinateur ne le digère pas. Je clique droit, je copie, je colle, je capture, j’imprime écran. Je recolle sous word. Je sauvegarde. Je classe, je range, par date, par devoir, par classe. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic. Parfois je me plante de classe. Je revisite l’ENT pour vérifier les listes d’élèves. La boîte mail de l’ENT a planté. De chaque côté on galère. Une élève m’envoie un mail pour me signaler que dix autres n’arrivent pas à se connecter. Je réponds en donnant mon autre adresse mail professionnelle sur la boîte académique cette fois. J’ouvre un autre onglet. Clic. J’entre un autre nom d’utilisateur et un autre code. Clic clic. Deux élèves perdues sur les chemins de l’ENT ont trouvé la voie de la boîte académique. C’est déjà ça. Mais ma boîte académique est presque saturée de mails non lus : des syndicats, du Rectorat, de Blanquer, et de l’administrateur qui me sature pour m’informer que je vais être saturée. Je clique pour mettre à la poubelle. Par erreur je jette un des deux mails d’élèves. Je cours le restaurer dans la boîte de réception déjà un peu moins encombrée. Ouf, un devoir numérique n’est jamais froissé. Le devoir à rendre a deux pages. La première élève m’a envoyé deux photos de la même page. Je vais lui écrire de m’envoyer l’autre page. Clic et reclic. La deuxième élève m’écrit pour me dire qu’elle a posté son devoir dans mon « casier numérique » de l’ENT. Mon casier numérique ? Je ne savais même pas que ça existait. Je rereclique sur le premier onglet pour rerebasculer vers l’ENT qui clignote pour me dire de patienter. Après cinq minutes de clignotants, j’apprends que mon casier numérique est vide. Une surprise ?

Il y a aussi mon téléphone qui sonne. Dehors quand je me promène. Quand j’achète mon pain. A table. Pendant que je clique. J’ai deux écrans. Le téléphone me fait gagner du temps quand l’ordinateur est trop lent. Je télécharge sur deux fronts. Il sonne aussi quand j’ai cru abandonner la bataille, devant la télé. Car dans une autre classe c’est la panique. Rien ne fonctionne. Les connexions sont bloquées. De guerre lasse j’ai profité d’une éclaircie dans le Wi Fi pour balancer mon 06 personnel à toutes mes classes. Les devoirs m’arrivent par WhatsApp. Par SMS. Par MMS. J’accuse réception. On se souhaite bonne soirée et prenez soin de vous. « Oui, tout va bien madame », « merci madame », « désolée pour l’heure tardive madame ». De rien, mais allez vous coucher, demain il faudra travailler !!! Je tchate trois mots avec des ados pendant Jurassic Parc. Je récupère des exercices sur les droites et leurs coefficients directeurs. J’en loupe l’arrivée du tyrannosaure. Je vois dans les photos de profil les visages sans masque de mes élèves, de leurs frères, de leurs sœurs, de ce qui leur tient à cœur. Ils voient aussi la mienne, mais j’y suis toujours masquée : avec un poisson d’avril en papier colorié. Il me faudrait maintenant un câble pour brancher mon téléphone à mon ordinateur. Je pourrais ainsi transférer, enregistrer, renommer et classer toutes les photos de tableaux de variations de fonctions éparpillées entre la mémoire de mon téléphone et dans sa carte SD. Mon ordinateur est éteint. Je devrais le rallumer et recliquer. Pas envie, même pas pendant la pub. Encore moins quand je me lèverai pour faire pipi. Demain. Demain promis je n’oublierai pas.

D’ailleurs je ne vais pas oublier de toute la nuit. Dans mes rêves je vais cliquer.

Je ne sais pas encore comment corriger tous ces devoirs bien rangés. Faudra-t-il les corriger sur écran ? En les convertissant en pdf et en cliquant pour ouvrir des bulles de commentaires ? Faudra-t-il tous les imprimer, et imprimer du même coup sur mon imprimante perso, les bureaux, les trousses, la décoration des chambres et du salon avec leurs canapés aux motifs foncés ? Ma prime annuelle de 150€ pour l’équipement informatique risquerait bien de toute y passer.

Toute la journée j’ai cliqué, rangé, archivé. A tout moment de la journée. J’ai cliqué et j’ai été bipée. Deux semaines de cours à distance, cent trente élèves, plusieurs devoirs ou mails de relance par élève sérieux ou décrocheur. Des clics, zéro maths, et la terrible impression de n’avoir rien fait, surtout pas mon métier. L’épuisement par le vide.

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8 réponses sur “Travailleuse du clic”

  1. Je ne suis pas dans l’enseignement mais peux me considérer aussi comme une travailleuse du clic. Travailler en « dématerialisé » pour paraître dans l’air du temps même si les outils ne sont pas à la hauteur. Chut, nous parlons quand même d’un grand établissement financier français … l’image …
    Et la gestion des capacités de boîte mail …
    la encore, l’objectif est louable … ne pas consommer trop … ne pas renvoyer à plusieurs personnes les pièces jointes (on réchauffe les pays froids)… oui mais garder trace quand même …
    en plus du clic on jongle … et vite fait bien fait avec ça … on n’est pas des petits rigolos …
    J’espère que la nuit a été réparatrice quand même

    1. Merci pour ton commentaire ! Justement, je me demandais si ces semaines de travail à distance ne me rapprochaient pas de l’expérience d’autres salariés. Je n’ai jamais travaillé ailleurs qu’à l’école (élève, et tout de suite après, prof) et c’était pour moi la première fois que je travaillais des jours entiers face à un ordinateur, communiquant avec des gens que je ne voyais pas. Étrange, non ?

      1. Beaucoup de parallèles en effet.

        Bientôt disparition des souris ? Ordinateurs qui obéiront à la voix ? Essayons de nous projeter … un mélange de zoom « travail » et zoom « bien être » … pour déconnecter …

        Vive les balades dans les bois

  2. Le clavier fait tap-tap-tap, clic-clic-clic fait la souris, glou-glou-glou fait le serveur. Mais Boum! Quand notre ordi fait Boum! Tout avec lui dit Boum! Et le lycée fait cuit-cuit!
    (D’après Charles Tréniet).
    Merci à la petite souris.

    1. Aujourd’hui au lycée le serveur a fait boum ! Tous les ordis en panne d’un coup. On a tous dû réapprendre à utiliser les feutres et le tableau blanc… Ce fut le retour du prestige du prof de maths capable de tracer un cercle à main levée. Ah… nostalgie… Merci beaucoup pour ce commentaire !

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