Ce qui reste à dire

Il y aurait encore bien des sujets à aborder dans ce blog du quotidien et des petits riens.

J’ai voulu écrire un article sur un prof de physique de collège qui m’a expliqué pourquoi il fallait enseigner à plusieurs vitesses, et pourquoi un enseignement numérique creux à destination des enfants de pauvres était plus judicieux qu’un véritable enseignement scientifique qu’ils ne seraient pas capables de suivre.

J’ai voulu écrire un article sur ma fille adolescente qui demande trois films pour Noël : Pocahontas, Mulan et Psychose. Chrysalide ? Hybride ? Je ne sais plus.

J’ai voulu écrire un article sur un bar de ma ville qui reste populaire et même un peu craignos avec sa chouffe qui arrache et son jeu de fléchettes dans un coin sombre : dernier de son espèce au milieu des cafés chics et bobos.

J’ai voulu écrire sur les bords de Seine au bout de ma rue : sales, souillés de détritus, laissés aux herbes folles, à la pollution d’une voie rapide qui les borde et aux bouteilles d’alcool abandonnées. On y croise de rares joggers, quelques élèves d’un lycée tout proche venus discuter, boire et fumer, des familles d’immigrés qui – aux beaux jours – pêchent, pique-niquent et font des barbecues, s’imaginant un air de campagne sur ce ruban vert en friche large d’un à cinq mètres entre l’eau et la route. Des copines m’ont demandé si je n’avais pas peur d’y passer. On y croise des SDF. Il y a des graffitis, un vieux caddie de supermarché, une valise ouverte et des objets brûlés sous un pont. En bas, près du fleuve, on sent l’odeur écœurante et fade de la vase. Des cygnes et des canards y nagent. En haut ce sont les gaz d’échappement, les bruits des embouteillages de la fin de journée, coups de klaxon et grondements. En bas, les péniches circulent vite, souvent chargées de gravas. A la tombée du jour les lumières s’allument sous les arcs en fonte des ponts. Un bout de Seine oublié des municipalités depuis plusieurs dizaines d’années. J’ai pris des photos pour illustrer un texte que je n’ai jamais écrit.

Et si je « bloguais » sur ce type qui sort toujours fumer et téléphoner à sa fenêtre située pile en face de ma salle de classe, tous les lundis à 13 heures ? Voit-il mon tableau ? Calcule-t-il avec moi ? L’observation est-elle réciproque ou en simple implication* ? Et quel métier de nuit fait donc cette quinquagénaire qui boit son café au lit et en nuisette, tous rideaux ouverts, sous le nez de mes élèves qui galèrent sur des exercices en plein après-midi ? Saurai-je un jour quel est celui qui habite sous les combles de ce vieil immeuble délabré, et qui laisse se répandre depuis son velux percé dans la toiture, les tiges rampantes de plants de courgettes en pot, guirlandes de fleurs jaunes et de feuilles vertes sur les tuiles rouges ? Combien d’articles aurais-je pu écrire sur les vies que j’aperçois dans les immeubles voisins de mon lycée ?

Mon blog, aussi modeste soit-il, s’est construit comme une mosaïque, comme un puzzle de textes, sans dessein prédéfini, mais qui peut-être un jour, pour un courageux qui voudrait assembler les pièces, formerait l’image pixellisée d’une ville et de ses habitants à un moment de son développement.

Ai-je envie de continuer ? Plus tard peut-être mais plus maintenant. Mon œil de mère travaille toujours. Il est aux aguets, il voit, mais il laisse filer anecdotes et souvenirs avant de les écrire.

Vais-je fermer mon blog ? Non. Vais-je alors continuer à pondre un texte par mois ou moins pour faire semblant ? En viendrais-je donc à pisser de la copie ? Je n’y vois pas d’intérêt. Écrirai-je un roman ?

J’ai commencé un roman. Un petit truc un peu nul. Quelques pages. Les chapitres sont très courts, mon propos est naïf et l’héroïne a treize ans. Ne serait-ce pas un roman pour enfants ? Ou pire encore : une histoire à tête vide et sans queue encore, qui ne serait bien calibrée pour aucun lecteur ? J’y parle du confinement. C’est très bête : je retarde, c’est obsolète. Comme si on replaçait le nouveau James Bond pendant la guerre froide. Et d’abord suis-je certaine d’avoir un fil conducteur ? Même rien qu’un cheveu ? Qui vais-je intéresser ?

Soyons honnête : mon blog a peu de succès. Merci encore à ceux, amis bienveillants, qui y viennent de temps en temps. Suis-je célèbre ? Ai-je de nombreux followers ? Non. Suis-je déçue ? Non plus. Vous savez quoi ? L’absence de succès c’est aussi la liberté. Ce blog est ma maison, louée quelques vingt euros par an à un bailleur du monde virtuel. Ai-je envie aujourd’hui d’en changer la décoration ? D’essayer un nouveau papier peint ? Plaira-t-il et qu’en diront les voisins ? La porte est ouverte aux amis et aux visiteurs de passage qui veulent entrer, discuter ou bien se taire, aimer ou critiquer, mais le monde entier n’est pas obligé de venir chez moi prendre un café. J’ai donc le droit de mal lisser mon enduit, de coller de travers ma tapisserie, et de choisir des meubles d’un goût douteux. Si c’est vraiment trop moche et si tout le monde passe son chemin, je me sentirai un peu seule car j’aime votre compagnie, mais je n’aurai spolié personne.

Je vais donc commencer à publier dans ce blog un roman. Il parlera du confinement et d’une héroïne de treize ans.

Je ne connais pas la fin et j’espère que j’en trouverai une. Les chapitres seront plus courts que ceux des aventures du Club des cinq, et le premier apparaîtra sur mon blog le 20 novembre 2021.

* Réciproque : nous nous regardons l’un l’autre. Simple implication : je le regarde mais il ne me voit pas.

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3 réponses sur “Ce qui reste à dire”

  1. Heureuse : blog non fermé.
    Curieuse : aurons nous droit à des récits d’aventures ? des réflexions sur la vie ? des avis sur le monde … ?
    Bienveillante et gourmande des mots à venir
    À bientôt donc.

    1. J’aimerais vraiment être capable de faire un récit d’aventures ! Hélas, je ne pense pas en être capable. J’imagine plutôt un quotidien (encore…) un peu décalé sur un confinement perpétuel…

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