Le dentiste des pauvres

Ce texte ne fait pas partie du roman Un kilomètre.

Comment écrire un texte de bonne année 2022 dans un contexte aussi morose ? Depuis quelques jours, je cherche, pour vous les faire partager, des raisons d’espérer autres que celle d’avoir appris que cette semaine, au supermarché du coin, le pâté breton était en promotion.

Mon Fils le Petit n’a rien trouvé de plus pressé que d’avoir six ans au mois de janvier. Le voici donc en devoir d’être masqué à peine ses bougies soufflées. Une bonne occasion pour moi de le faire progresser en lui apprenant les fractions alors qu’il entre dans la cuisine pour me regarder préparer un bœuf bourguignon :

_ Maman, maman, j’ai six ans !

_ Quelle idée mon chéri ! Tu as cinq ans et deux demis.

_ Mais je n’ai plus cinq ans et demi, s’insurge-t-il d’une voix qui monte à l’aigu tout en articulant bien proprement.

_ J’ai dit cinq ans et DEUX demis. Six ans, c’est cinq ans plus un an. Tu es d’accord ? Et bien un an c’est deux moitiés d’année collées ensemble, comme ces deux moitiées d’oignons, dis-je en fendant d’un coup de couteau un bulbe en deux. Donc cinq ans plus deux moitiés d’un an, c’est pareil que six ans !

_ Et pourquoi je dis pas six ans alors ?

_ Aux copains tu diras que tu as six ans. Si un policier te demande ton âge dans la rue ou au parc, tu diras cinq ans et deux demis.

_ Pourquoi ?, demande le gosse les yeux arrondis, me soupçonnant de chercher des arguments pour lui faire sauter sa fête d’anniversaire qui doit, dans quelques jours, mettre à sac mon appartement.

_ Parce qu’à six ans tu dois porter un masque, mais à cinq ans et deux demis, ils ne l’ont pas dit !

_ C’est pas mentir ?

_ C’est pas mentir.

_ Et quand j’aurai six ans et demi, on dira quoi ?

_ Cinq ans et trois demis.

Je m’étiolais dans cette absence d’enthousiasme, de foi en l’avenir et d’inspiration jusqu’à ce que, hier soir, j’accompagne ma Fille la Grande chez le dentiste. Passive, je regardais l’homme se pencher sur l’incisive cassée, dévitalisée, décolorée et plusieurs fois recollée de mon enfant. J’avais choisi ce cabinet situé dans une rue de prolétaires pour échapper aux tarifs exorbitants d’un concurrent établi cent mètres plus loin sur une allée très chic, qui me proposait de me changer une couronne au prix d’un mois et demi de salaire. Un jeune dentiste débutant m’avait, dans le cabinet des pauvres, réparé ma dent au tarif sécu, et je m’en étais fort bien trouvée. En région parisienne, entre le prix du logement et les dépassements d’honoraires courants des professionnels de santé, il arrive que, malgré deux salaires de fonctionnaires, on retarde ses soins pour faire passer en premier, ceux des enfants. Le dentiste des pauvres avait sauvé ma molaire quand je me préparais à supporter un trou, des années durant.

Hier soir, c’était le dentiste en chef qui soignait ma fille, pour un acte qui nécessitait son expérience et son expertise. Assise dans un coin de la pièce, j’observais, de plus en plus admirative, le soin que le petit homme rondouillard mettait à consolider, tailler, polir, colorer l’incisive qu’il s’appliquait à rendre aussi belle que sa sœur pour que ma fille soit heureuse de sourire. Régulièrement, l’homme, dont j’espérais qu’il n’aurait jamais ni l’envie ni le besoin de prendre sa retraite, m’appelait pour me montrer son travail et me faire partager les progrès qu’il faisait, touche par touche, sur la dent qu’il sculptait et peignait comme un artiste miniaturiste.

Je sentais, à le voir travailler, mon cœur se gonfler de reconnaissance pour ce praticien qui me redonnait espoir. Je le remerciais en pensée de ses soins qui n’auraient pas été plus attentifs si ma fille avait été millionnaire, et j’appréciais, la larme à l’œil, ses efforts pour m’expliquer ses gestes et ses intentions, quand tant de médecins ne daignent pas vous dire un mot, sous prétexte qu’ils savent et que vous, vous êtes trop con pour être informés de la manière dont ils vont vous charcuter. Je pensais aussi au collège de quartier en zone prioritaire où j’ai mis ma fille, là où en début d’année scolaire la principale et le professeur de physique m’avaient expliqué qu’on enseignait différemment aux enfants des classes sociales défavorisées à qui, sous prétexte d’enseignement numérique modernisé, on n’apprend plus ni à réfléchir ni à écrire, mais qu’on forme à appuyer sur des touches et des boutons. Une formation d’exécuteurs d’ordres simples pour les « CSP moins » héréditaires.

Déphasée, désespérée, en colère, j’avais appris qu’en 2022 – maintenant que le bac en contrôle continu n’est plus national et que je pourrais faire des sudokus avec mes élèves toute l’année, à condition de leur mettre de bonnes notes, sans être inquiétée – on pouvait se vanter de mal enseigner aux pauvres.

Le dentiste hier soir, soignait avec la même volonté de bien faire que j’ai toujours cru être nécessaire au métier de prof. Il m’a redonné un peu de foi en l’humanité et un peu d’envie de croire en la bonne année. Alors merci à lui, et à la charcutière du supermarché qui m’a offert ce matin sans le peser, le talon du pâté breton pour pas un rond. Elle m’a dit, comme le dentiste, avec le sourire : « Mais ça me fait plaisir. »

Bonne année à tous.

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